LA DÉFAITE DES DIEUX
fut étonné de cette force d'âme. Il appela Hermès et ordonna :
— Va délivrer cet homme. Mais fais-lui confesser, si tu peux, la puissance des dieux.
Hermès vint donc, qui enleva Pantlas dans les airs. Fier de sa force et de son vol, il se vanta :
— Les hommes sont impuissants contre toi. Mais les dieux, s'ils voulaient, te feraient du mal et te feraient confesser ton esclavage.
Pantlas déclara :
— On ne peut faire de mal qu'à soi-même et on n'obéit jamais qu'à des tyrans intérieurs.
— Cependant, gronda Hermès, je t'emporte vers le Tartarc et vers de longues souffrances.
Le sage, ayant affaire à un dieu, lui fit l'honneur de plaisanter :
— Je te remercie de me porter quand tu pourrais me traîner.
Hermès,- d'une chute d'aigle, se laissa tomber sur un sol rocheux et inégal. Il saisit le vieillard par les deux pieds, et il le traînait tout sanglant parmi les pierres.
— 0 impie — demanda-t-il d'un accent de triomphe rageur —faut-il encore quelque chose pour que tu t'avoues malheureux?
— Il faudrait autre chose en effet, dit Pantlas.
— Quoi donc? s'étonna Hermès.
— Il faudrait encore que je te supporte sans patience. Mais ceci, j'en suis certain, ne dépend d'aucun autre dieu que moi.
Hermès eut honte de ce qu'il faisait. Et, laissant Pantlas se relever comme il pourrait, il s'enfuit sans se retourner, la tète enfoncée entre
les épaules, semblable au méchant vaincu qui a commis un crime inutile.
Excycle dit :
— Ton Hermès est un combattant peu obstiné et peu ingénieux. A sa place, j'aurais rendu fou mon ennemi.
— Il pouvait aussi le tuer, remarqua doucement Psychodore. Et c'étaient deux façons un peu plus honteuses de confesser la défaite des dieux.
Le Choix de Phryné.
Euhule déclara :
— Celle doctrine des choses indifférentes est haute et escarpée comme la pensée d'un dieu. Mais en certains sentiments des hommes une beauté plus douce m'appelle et me charme. Que ma santé me devienne indifférente, ou la grâce de mon sourire, de mon visage et de mon corps, voilà qui paraît déjà rude et orgueilleuse attitude d'athlète plutôt qu'allure simple et naturelle d'homme qui marche. Mais, si tu veux aussi que je compte pour rien la vie de ceux que j'aime et leur affection; si tu exiges, ô Psychodore, que je sois prêt à ne point pleurer le jour où tu cesserais de m'aimer ou le jour où tu cesserais de vivre : non, je ne me sens point cette force inhumaine. Et même mon cœur, rien qu'à f entendre parler ainsi, déborde d'amertume.
— O mon fils, plusieurs entendent mal la doctrine dont tu parles. Et ils la répètent, comme à travers un masque tragique, en grossissant leur voix et en levant des poings fermés vers le ciel où nul orage ne s'-'-noncclle. Je l'aime, loi, et ton amour, et ta confiance. Et j'aime pardessus toutes les choses étrangères, — telles
ma santé, ma beauté extérieure et ma vie, — Alhénatime. Pourtant je ne voudrais point avoir quand elle mourut, hurlé les cris d'une bêlé blessée ou fait quelque geste inharmonieux, indigne d'elle et de moi. Même au choc de la douleur, mes mains n'ont point mérité la raillerie du sage sur ceux qui croient la pelade remède contre le deuil et la mort. Si j'étais parti avant elle, je lui aurais dit, comme paroles dernières : « Ne l'oublie pas, ô bien-aimée, la douleur qu'on porte mal devient une honte. Mais la douleur de celle que j'aime restera vaillante et ne se roulera point sur le sol comme une colique lâche. » Ou plutôt je n'aurais dit ni ces paroles ni d'autres semblables, sachant qu'elles n'étaient pas nécessaires. Et Athénatime ne m'a pas fait ces recommandations injurieuses. Mais j'entendais dans son silence, je sentais dans l'étreinte de sa main, et au sourire de ses lèvres et de ses yeux je lisais la joie de les savoir inutiles.
La voix de Psychodore était émue mais restait vaillante.
— Socrate, continuait-elle, parce qu'il mourut avec fermeté, tu ne t'imagines pas qu'il aimait ses enfants moins que celui qui pleure : « Que vont devenir après moi mes enfants? » Il avait pour eux une affection égale et plus belle : il les aimait en homme; mais celui qui gémit les aime comme la chienne aime ses petits.
Un instant se tut la voix vaillante et émue. Puis elle reprit :
— Entendez une parabole :
LE CHOIX DE THRYNÉ io9
Praxitèle desirait Phryné éperdument. Celleci, en échange d'une nuit, exigea une statue. Le sculpteur, conseillant, lui dit :
— Tu la choisiras toi-même.
Or Phryné hésita entre trop d'œuvres qui toutes lui semblaient belles. Et elle n'eut pas confiance en ses propres yeux. Mais elle inventa une ruse.
Tandis que le voluptueux tremblait et brûlait aux bras froids de la courtisane, un esclave, secrètement gagné par elle, vint, l'air désespéré, annoncer que l'atelier était en feu et que déjà beaucoup de statues...
Praxitèle ne le laissa pas achever. Oubliant celle qui était là, et le baiser acheté, et tout ce qui n'était point ses ouvrages les plus parfaits, il se lève, il court demi-nu, et il crie :
— Sauvons Eros et le Satyre. Pour le reste, je me consolerai.
En comparaison de ses deux chefs-d'œuvre, les autres statues, à l'heure du danger, devenaient indifférentes à Praxitèle comme, à l'heure de crise qui va pencher vers la victoire ou la défaite, est indifférente au général frémissant la mort de tel soldat obscur.
Et Psychodorc dit :
— 0 mes fils, quand la haine des hommes ou l'injustice des dieux met le feu à l'atelier qui est en chacun de nous, sauvons toujours Eros et le Satyre.
La Musique.
— Depuis plusieurs jours, le soleil ne s'est montre. Les nuages pèsent sur nos têtes en entassement de voiles funèbres. La terre froide est triste ainsi qu'une veuve. Chacun de nous entend au fond de son cœur quelqu'un qui pleure. Mais, si nous te regardons, ô Psychodore, nous te voyons toujours les couleurs et les attitudes de la joie...
— O mes fils, entendez une parabole :
Un peintre très savant voulut faire le portrait de la joie. Il choisit pour modèle une jeune femme d'une beauté grave et sereine de qui tout le visage chantait comme le sourire penché d'une mère quand elle regarde son enfant.
Or ce peintre travaillait lentement, en une application heureuse; mais il avait soin, de peur que son modèle ne s'ennuyât, de faire jouer autour d'elle des airs flottants comme la lumière. Quand les musiciens se taisaient, il prononçait quelques-unes de ces paroles dont le vent caresse et réjouit.
Un jour, je ne sais pourquoi, les musiciens négligèrent devenir. Mais le peintre parlait tout en travaillant, et la jeune femme ne s'apercevait point de leur absence.
Quand le parleur ingénieux se leva pour partir, elle tourna les yeux de tous côtés et elle s'étonna :
— C'est étrange, il n'y avait point de musiciens.
— Ils n'ont pu venir. Demain, s'ils sont QHcore emp^qhés^ j'en aurai d'autres.
— Mais -r- dit la femme, de plus en plus stupéfaite — ils ne nous ont point manqué.
Le peintre répliqua, en un mensonge aimable :
— N'es-tu pas toi-même la plus douce des
musiques?
— Qu'aurait dit le peintre, s'il n'avait menti? interrogea Excycle.
— Je ne répondrai pas à ta question. Sache seulement ceci : je n'ai pas besoin de la lumière du soleil et de la chanson que la terre chante quand le manteau magnifique l'enveloppe de chaleur et de caresse. Mais, en toi ou en moi, je trouve toujours assez de lumière et de musique.
Le Jardin et la Citadelle.
Eubule dit, devant plusieurs disciples :
— Maître, j'essaie parfois, suivant tes conseils, de m'enfermer au centre de moi-mârne. Hélas! j'y trouve bientôt la tristesse et l'ennui. Jadis, je me dispersais en jouissances nombreuses. Aucun de mes plaisirs n'était coupable. Pourtant ils m'enveloppaient de malheur et d'inquiétude; ils me rendaient semblable à une bête embarrassée dans un buisson fleuri et qui craint de ne pouvoir fuir si le chasseur survient.
Psychodore répondit :
— Entendez une parabole :
Un homme avait bâti une citadelle imprenable et il y restait enfermé craintivement. Or jamais nul ennemi n'approcha des murs hautains, mais leur habitant mourut d'ennui.
Un autre homme vivait dans un jardin d'innocentes délices. Mais l'ennemi vint, qui le tua.
Un troisième, ayant vu ces choses, dressa au milieu de son jardin aimable une citadelle sûre.
11 jouissait et travaillait à l'ombre de ses arbres, à la chanson fraîche de son ruisseau. Si l'ennemi paraissait, il se retirait dans sa citadelle où il riait, invincible. Mais le jardin envahissait les murs mêmes de la forteresse. Ils se dressaient tout verdis de lierre, tout colorés de fleurs rustiques et de pensées vaillantes, tout vivants par les ailes des papillons, des oiseaux et des rêves. Ceux qui passaient dans la plaine prenaient de loin le refuge pour un arbre immense où siégeait le printemps. Et, aux heures de paix, celui qui vivait dans le jardin se demandait parfois :
— Ma citadelle est-elle faite de pierres ou de fleurs? Est-elle bâtie avec de la force ou avec du sourire ?
La Corinthienne.
Un jeune homme vint pour écouter Psychodore. Il était pâle et défait. 11 semblait épuisé par une longue route, par des privations et par des débauches.
— Fais-moi connaître ton nom, si tu veux, interrogea le philosophe, et pourquoi tu portes cet air triste, et quelle fatigue t'accable.
— Je m'appelle Cléobis et je viens de loin.
— 11 arrive, sans doute, de Corinthe, dit le malicieux Excycle.
— C'est à Corinthe, en effet, que j'habitais. Le proverbe nie qu'il soit donné à tous d'aborder à son port. Le proverbe serait meilleur, s'il avertissait de fuir cette ville.
Cléobis ajouta :
— J'ai aimé une courtisane.
— Tu ignores ce que c'est qu'aimer, — dit Psychodore, qui haussa les épaules.
Mais le Corinthien lamenta :
— J'étais riche; je suis ruiné. J'avais la force d'un penlathle et l'orgueil d'un vainqueur; me voici faible, traînant et humilié comme l'athlète
vaincu dont le sang coule par des blessures nombreuses. Le peuple me proclamait «Moquent et mes amis récitaient mes vers; je suis aujourd'hui incapable d'une pensée ingénieuse ou d'une phrase qui marche selon le rythme de beauté. C'est pourquoi je suis venu ici dans l'espoir vengeur d'entendre le noble Psychodore dire beaucoup de mal des femmes.
— Tu n'obtiendras pas de moi les paroles que tu souhaites. La femme est régale de l'homme. Mais tu n'as jamais vu de femme, pauvre habitant des déserts. Apprends-le, la femme et l'homme sont des êtres rares, et la lanterne de Diogène parcourut Corinthe sans en découvrir un, sans en découvrir une.
Le jeune homme éclata de rire.
— Ces philosophes, s'écria-t-il, sont admirables. Tu as raison, ô Psychodore, et Corinthe manque de femmes comme la mer manque d'eau.
— O naïf Cléobis, tu as voulu apaiser ta soif à l'eau de la mer et à ce que Corinthe appelle l'amour. Et tu t'étonnes d'être plus altéré qu'avant de boire...
D'une voix soudain grave, Psychodore reprit :
— Le sage n'accuse personne, puisqu'il n'y a plus de mal pour lui. Celui qui monte vers la sagesse n'accuse que lui-même, puisqu'il comprend qu'il est le seul auteur de ses maux. Tu me parais incapable du moindre commencement d'intelligence. Injurie donc le dehors, si tu veux. Mais ne pousse pas l'absurdité insolente jusqu'à injurie* la femme : elle est trop au-
dessus de loi. Injurie, si tu y trouves quelque plaisir, la femelle.
— Quelle différence fais-tu?
— J'appelle homme et j'appelle femme des réalisations nobles que tu ne peux connaître. Mais je vous regarde tous deux aux lueurs de la lanterne de Diogène, et je refuse, ô Cléobis, de l'appeler homme, et je refuse d'appeler femme celle dont tu te plains. Je t'appellerai, s'il faut absolument te donner un nom, mâle ou priape. Et elle je la nomme femelle.
— Quel mal dirai-je de la femelle?
— - Tu diras, si lu veux : « Le priape est une folie de prodigalité; la femelle, une folie d'avidilé. Le. priape, c'est du présent qui se dépense. La femelle, c'est» de l'avenir qui dévore le présent; c'est du fumier qui pourrit ce qu'on lui offre, pour mieux nourrir la graine possible ».
O Gléobis, j'ai observé longtemps les mœurs des insectes. Car je regarde volontiers les animaux pour connaître, avec moins d'humiliation, ceux qui osent s'appeler hommes. Chez les insectes, la femelle est ordinairement plus forte que le maie. N'en est-il pas de même chez les laves de l'instinct et de la ruse? .le serai donc peut-être, en vous disant des vérités de physicien, un philosophe qui conte une ou plusieurs paraboles.
Mais Psychodore, ayant, par hasard, regardé dans l'herbe, sourit.
— Aphrodite veut récompenser Cléobis des nombreux sacrifices qu'il lui a offerts. Elle va
nous montrer, je crois, une des paraboles que je voulais dire.
Appliquez-vous, mes amis, à regarder attentivement, patiemment et discrètement :
Voyez cet insecte tout entier d'un vert tendre, dont le ventre toutefois se rapproche du blanc. Son corps s'allonge, d'une beauté qui semble noble. La plupart des insectes ont cette laideur et cette gêne, que leur tête se joint au thorax immédiatement. Mais celui-ci, admirez son cou gracieux et qui se manifeste flexible dans toutes les directions.
La bête fine se tient debout, tel un homme, et elle porte en avant, plus haut que les deux longues aigrettes qui s'agitent sur sa tête, deux pattes repliées qui se joignent presque.
— C'est une mante, dit Eubule.
Psychodore continua :
A cause de ce geste pieux et solennel qui semble promettre des paroles venues de plus haut que la tête, les Grecs l'appellent, en effet, mante, c'est-à-dire Celle-Qui-Prophétise. Et je sais un peuple barbare qui la nomme Celle-Qui- Prie-Parmi-les-Herbes.
Nos enfants la menacent en lui disant : « Prophétise, ô Prophétesse ». Mais les enfants du
pays barbare lui disent avec des menaces : « Prie les dieux pour nous ».
Or les enfants se trompent ici comme là, et le peuple avec eux. L'attitude qu'ils remarquent n'est pas de prière ou de prophétie. Elle est de méfiance et de guerre. Observez mieux la partie repliée des pattes : c'est une puissante faux dentelée, toute prête à s'ouvrir d'une détente brusque et à frapper.
Maintenant voyez, à un demi-pas derrière cette grande mante, cette petite mante. La grande est la femelle, la petite est le maie. Il approche tout enivré d'Aphrodite. Regardez bien ce qui va se passer.
Psychodore se tut. Les disciples observèrent en silence, immobiles et émus, à l'affût d'un 6ecret de la nature :
Le mâle avançait lentement vers la femelle qui attendait. Quand il fut à une distance heureuse, d'un bond il se jeta sur elle et la pénétra. Elle regarda en arrière, examina une seconde l'assaillant; puis un coup brusque de la petite faux dentelée lui trancha la tète. Le mâle se calait, se déployait, faisait l'amour comme s'il était encore un être complet.
— C'est singulier, dit Cléobis.
— Est-ce que, toi, tu avais besoin de ta tête?
interrogea Psychodore.
Cependant la femelley ayant dévoré la tête, se retournait à demi et mangeait à môme le mâle. Lui, continuait son office sans se déconcerter, jusqu'à ce qu'enfin, le ventre étant attaqué, ce qu'il restait de l'amoureux se détacha, tomba.
Cléobis saisit une pierre II voulait écraser la femelle qui, sereine, cor muait le repas nuptial. Psychodore arrêta sa main.
— lipargne-toi, dit-il, l'ombre et le symbole d'un geste inutile. 11 faut tuer en soi la folie et non frapper au dehors une^ occasion de folie. Car tout est occasion pour le fou.
Puis Psychodore et ses disciples marchèrent lentement sur la route qui se tordait comme un fleuve de poussière et de soleil. Des rochers la bordaient à droite, et à gauche des herbes blanches de sécheresse. Des sauterelles s'élançaient nombreuses sous les pas des marcheurs. Elles ouvraient les ailes grises qui font confondre leur repos avec celui des rocs, de la poussière et des plantes desséchées et elles montraient, sou& leur costume prudent, la beauté soudaine d'ailes de. soie bleue ou d'ailes de soie rouge. Elles fuyaient au hasard. Plusieurs se réfugiaient bondissantes dans la barbe de Psychodore qui leur semblait une touffe d'herbes brûlées.
Cléobis, les yeux de l'esprit en arrière, dirigeait de* injures vers la mante du chemin et vers la courtisane de Corinthc. Il plaignait le mâle dévoré et il admirait la persistance héroïque de son amour.
Cependant Psychodore exposait :
Ce que vous avez vu n'est pas un cas singulier. Beaucoup d'insectes ont des mœurs analogues. Les araignées, par exemple, dévorent volontiers leur mâle. Certainement, vous connaissez de vue l'espèce que les physiciens appellent épeire. Des pattes laidement velues supportent un large corps rougeâlre; mais le dos s'orne d'une croix blanche renversée qui me semble jolie.
Parmi les araignées de cette espèce, il y en a de grosses, et ce sont les femelles; il y en a de beaucoup plus petites, qui sont les maies. Mâles et femelles accrochent leurs toiles aux buissons el vivent longtemps sans se connaître. Une heure vient où l'instinct parle à l'inepte Cléobis, comme l'éperon parle au cheval. Cléobis s'inquiète et la succulence des moucherons ne sut fit plus aux besoins de son cœur. Il part. Il abandonne la demeure qu'il a construite. La rcverra-t-il, la chère tente qui est tout ensemble l'abri et la pourvoyeuse? L'amante dont il va chercher les faveurs est une ogresse. Plus prévoyant que le nôtre, ce Cléobis se prépare uuo retraite. De la toile de la femelle à une branche
voisine, il tend un fil, pont qui peut-être permettra le retour. Il arrive, l'air effaré.
La bien-aimée l'attendait. Elle espérait ses caresses d'abord, sa chair ensuite. Ménagère peu nourrie et partagée entre des soins multiples, elle ne donnait pas toute sa pensée à la bagatelle. Elle attendait cette visite, mais elle guettait aussi la proie ordinaire, celle qui n'est que nourriture. Et elle s ait qu'il faut bondir sur les occasions, si promptes parfois à déchirer la toile et à s'enfuir. La toile a tressailli, annonçant une présence. La grosse épeire s'élance gloutonnement, pique, enlace, dévore. Au milieu du repas, elle voit ce qu'elle a fait et elle regrette de n'avoir pas tiré de la circonstance tout ce que la circonstance contenait.
Elle se console. Car un second mâle se présente. Reconnu, celui-ci. La femelle monstrueusement plus forte et plus grosse, fuit devant le petit visiteu'r, se laisse glisser coquette le long d'un fil. 0 le charme de ces premiers jeux : souviens-toi, Cléobis. Le mâle, la poursuivant, descend derrière elle ; elle remonte, et il remonte. Enfin, elle se laisse atteindre. Les deux amoureux se tâtent, se palpent. Souris, Cléobis, à la joie de ces préludes. Mais ils ne sauraient te suffire. Aphrodite t'ordonne d'achever le sacrifice. Tu obéis. Pariade rapide, inquiète. Le mâle reste aux aguets, prêt à fuir au moindre mouvement de l'ennemie. L'ennemie, plus calme, savoure la volupté. Satisfaite, elle se retourne, bondissante, et dévore l'amant sur le lieu même des amours.
Il arrive pourtant que le mule réussit à fuir. Vite comme la foudre le long d'un arbre, il glisse le long de son fil, disparaît. Mais il reviendra et, avant ou après la nouvelle caresse, il sera une proie exquise.
Excvcle avait aux lèvres un sourire cruel. Plu sieurs sentaient autour d'eux une atmosphère de folie et d'orage, une horreur comme religieuse Tous marchaient en silence.
Mais bientôt Psychodore dit d'autres insectes et leurs habitudes conjugales :
L'araignée argyronète construit sa demeure au fond des eaux. Là encore la femelle croque volontiers le mâle. Mais le mâle ingénieux bâtit sa maison contre le logis de celle qu'il désire. Il guette le moment propice, crève le mur mitoyen, entre avec une brusquerie souvent victorieuse. Avant que la femelle soit revenue de sa surprise, le mâle, rapide et âpre, a cueilli sa joie, s est enfui.
Psychodore achevait à peine ce dernier récit, quand il s'écria :
— Décidément, Aphrodite nous favorise aujourd'hui.
Il fit observer à ses disciples la pariade d'une sauterelle, celle que les classificateurs devaient appeler plus tard analote :
Le petit mâle était renversé sur le dos. L'énorme femelle, le couvrant, recevait sa caresse. Elle immobilisait, prévoyante, le haut de son corps, pour qu'il ne réussisse pas à fuir tout à l'heure. La caresse finie, elle le maintenait de ses griffes. Or un autre mâle s'offrait, qu'elle acceptait sans retard. Et, pendant le second baiser, elle rongeait, à petites bouchées joyeuses, le premier amant.
— Cette fois, dit Cléobis, je la reconnais. Il demanda :
— Les physiciens ont-ils donné un nom à cette espèce de sauterelle?
— Je ne crois pas, déclara Psychodore.
— Tant mieux, conclut Cléobis dans un rire acre, car désormais je l'appellerai la Corintliienne.
Les deux Frères.
— Aristote, dit Excycle, avait raison qui, pour composer le bonheur, associait la vertu et la volupté.
Mais Psychodore :
— Qui donc m'a conté cette parabole?
Deux frères marchaient dans la direction d'une haute montagne. Atteignant le sommet vers la lin de la nuit, ils voulaieut voir, avant la gloire du soleil qui monte, l'aube, sourire de pâleur, entrebailler les ténèbres.
L'aîné avait vingt ans. Ses paroles étaient, comme la lumière, simples, joyeuses et graves. Sa marche était égale et jamais lasse; mais son frère parfois le gourmandait pour sa lenteur.
Le cadet avait dix-huit ans. Il criait à pleine voix quelques mots d'une chanson, puis fredonnai! quelques rythmes d'une ode. Souvent, il courait, il sautait, il dansait. A d'autres instants, ses pas s'attardaient traînants, ou bien il demandait qu'on s'arrêtât et qu'on s'assît sur l'herbe.
Ainsi ils allaient traversant le plat pays, et ils arrivèrent le soir au pied de la montagne.
L'aîné prit dans sa besace un morceau de pain et il but de l'eau à une source qui était là. Puis il se coucha dans son manteau et dormit,
Le second ne s'était point embarrassé d'une besace. Il refusa les provisions que son frère lui offrait.
— J'irai, dit-il, à l'hôtellerie que tu aperçois là-bas. J'y mangerai à mon aise. Je dormirai quelques heures. Et je serai auprès de toi, homme de lenteur, bien avant que tu t'éveilles.
Or, comme il mangeait dans la grande salle de l'hôtellerie, des bruits d'instruments vinrent d'une autre partie de la maison. Il courut voir ce que c'était. Des éphèbes et des courtisanes commençaient à danser, à rire, à boire et à chanter. Il resta avec eux, fit comme eux, et voici qu'il s'enivra. Le milieu de la nuit était passé quand il fallut le porter sur un lit.
Son frère, s'étant éveillé, vint à l'hôtellerie, et il l'appela. Mais l'autre, ouvrant des yeux stupides, gémissait :
— Je suis malade. Laisse-moi dormir.
C'est pourquoi l'aîné monta seul sur la montagne. Seul il vit la beauté douce de l'aurore, la beauté terrible d'Hélios luttant en bas contre le serpent de brume, la beauté splendide et pacifiée du soleil enfin maître des espaces. 11 vit aussi une vaste étendue de pays, jolie comme une enfance et une promesse dans les lueurs du prime matin qui tremble et qui hésite, noble comme une vie de certitude et de courage dans