PREFACE IX
dans les latrines, et il ne se salit point. » Il serait téméraire d'affirmer que l'une ou l'autre des trois réponses fut faite directement a des adversaires dans les circonstances que rapportent les crédules biographes. Pour l'audace d'une telle certitude, il faudrait oublier les lois de la légende et les directions familières à sa puissance transformatrice. La légende est une poésie qui dramatise. Elle fait volontiers, avec les paroles, des actions; d'après ses livres ou ses discours elle se figure les gestes et les attitudes de l'écrivain et de l'orateur. Tel récit, sorti de la bouche d'un diseur de paraboles, devient pour elle une anecdote vécue par lui ; et les racontars sur le fabuliste Esope ne sont-ils pas un amusant recueil de fables? Chacune des réponses qu'on vient de lire fut peut-être, non un projectile lancé à l'ennemi présent et qui attaque, mais, sur un récit qui sourit et marche harmonieux, la lueur soudaine d'une conclusion 3t d'une couronne.
Sans doute, d'autres paroles, présentées nues par Mathieu, par Luc ou par le vie livre de Dio- £ène Laërce, furent d'abord le centre et le corps de paraboles dont les vêtements bariolés, devant des yeux qui s'amusent et qui se souviendront, lentement tombent. Parmi les œuvres écrites, pour oublier quarante titres significatifs d'Antis-
thène et de Diogène, ne semblera-t-il pas que des paraboles vivaient dans ces Lettres amusantes où Ménippe « avait introduit des dieux comme personnages? » Et que pouvaient être, sinon recueils de paraboles, ces ouvrages de Monime où « des inventions plaisantes enveloppaient un sens sérieux? »
Les chrétiens qui, tantôt par indifférence tantôt par système, ont détruit un si grand nombre de livres anciens, n'ont laissé debout aucun monument de la sagesse cynique. Hardie et continue apologie de la nature et de l'individualisme, dérision de la Cité, de la Religion et de toutes les docilités qui font marcher, têtes basses, le troupeau, cette littérature devait blesser au cœur les tenants d'Antiphysie, les organisateurs de l'autorité, les professeurs de respect. Mais le fond n'était pas ici le seul scandale et plus d'un fanatique s'irrita de ce que, cinq siècles avant l'Evangile, tant de paraboles avaient été prononcées d'une signification trop évangélique pour être orthodoxe.
Quoi qu'il en soit, quand j'ai essayé de restî-: tuer la noblesse de la pensée cynique, une forme s'est imposée à moi et Psychodore, disciple de Diogène, m'a paru ne pouvoir parler qu'en paraboles.
La Source.
Dans sa vieillesse, le hasard de ses courses ramena sur la terre grecque Psychodore le cynique. Or, la renommée ayant répandu le bruit de ses voyages et proclamé sa sagesse, des hommes vinrent autour de lui.
Quelques-uns l'accompagnaient partout, se faisant, un peu malgré sa volonté, ses disciples. D'autres l'écoulaient, curieux, une heure, un jour ou une semaine; puis ils s'éloignaient en hochant la tète de pitié ou d'admiration.
La plupart, revenus chez eux, déclaraient les paroles de Psychodore incompréhensibles comme des oracles et que, mieux encore que Phoïbos, le philosophe méritait le nom de Tortueux. Et les Grecs ingénieux,, qui aiment les énigmes, accouraient pour entendre le sage et pour essayer d'ouvrir ses paroles fermées.
Car il ne disait point directement des conseils pour la conduite ou des vérités physiques. Mais, comme un poète ou comme un vieillard penché vers des enfants, il contait des fables et des mythes. Ilnégligeaitleplus souvent de dépouiller la leçon de son enveloppe ingénieuse et beaucoup
entendaient seulement des récits qui les amusaient.
Et, si on l'interrogeait, sa réponse commençait presque toujours par cette recommandation :
— Entendez une parabole.
Un jour, parmi les auditeurs, se trouvait un autre vieux philosophe. Assis tout près de Psychodore, Lycon, la tête penchée, écoutait gravement et cependant l'extrémité de son bâton traçait des signes mystérieux. Au centre de ces lignes il y avait une figure qui ressemblait à l'orateur, mais elle tenait un doigt sur ses lèvres serrées.
Quand Psychodore se tut, Lycon, le vieux sage que beaucoup croyaient muet, demanda :
— Pourquoi parles-tu?
Mais, sans attendre la réponse, il continua :
— Rien n'est aussi inutile que la parole. Et rien, parfois, n'est aussi mauvais. Les mots que tu prononces sont aux oreilles voisines des bruits vains et étrangers. Le sage parle aux hommes, avec les mots de leur langue, une langue qu'ils n'entendent point. Les mots ont sur ses lèvres un sens plein et noble; mais l'esprit de la plupart des hommes, vase au col étroit, ne laisse pénétrer les sons que comme des enveloppes vidées de leur contenu. Et dans le vase infâme fermentent des fétidités telles que ce qui y tombe devient pourriture. Plus d'une fois, ô Psychodore, les maximes que tu avais dites noblement, je les ai entendu répéter pour excuser ou glorifier des gestes vils. Et je tremble d'avoir osé moi-même quelques paroles. Car peut-être le noble pré-
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cepte avait contribué à déterminer le geste vil.
— Ainsi le rayon de soleil et la goutte de rosée, nourriture et miel aux veines du figuier, deviennent poison dans les fleurs de la ciguë. Des rayons nombreux et des gouttes nombreuses tombent aussi, inutiles, dans la fange ou sur le roc. Pourtant, ô Lycon, tu ne persuaderas pas au soleil de s'éteindre ou à la rosée de se dessécher pour toujours.
— Crois-moi, ô Psychodore. Viens dans ma solitude où les pensées imitent des fleurs le silence épanoui. Nous regarderons ensemble ou tour à tour les mêmes choses. Quand nos yeux se rencontreront, chacun aimera la beauté du regard ami. Mais nos langues resteront immobiles dans l'humidité heureuse delà bouche; et, si l'émotion devient trop forte, nos droites se serreront.
— Je n'irai pas aujourd'hui dans ta solitude, dit Psychodore.
Lycon se leva donc pour partir seul ; mais Psychodore l'arrêta par un geste et par ces paroles :
— Avant que tu t'éloignes, ô très sage Lycon, entends une parabole :
Je m'étais arrêté auprès d'une source abondante et claire, et elle chantait comme u«e jeune fille. Quelques pas plus loin, le sol manquait, brusque, devant le ruisseau ; mais la cascade était un bond de joie.
Or j'arrivais des pays inférieurs et je dis à la
source ce que j'avais vu en bas. L'avidité des hommes avait divisé la noble rivière en canaux rectilignes; et sa limpidité légère, ils en faisaient une laideur qui fangeuse et lourde se traînait. Je ne sais si la source entendit mes avertissements attristés. Mais elle ne répondit qu'en continuant son mouvement généreux et son chant.
Quelques années plus tard, je repassai dans cette contrée. Et je vis en bas un spectacle nouveau.
Je montai dire à la source ce que j'avais vu.
— 0 source, criai-je, arrête- toi. Cesse un labeur inutile. Tune passes plus.
Le bruit de l'eau sur les cailloux semblait rire de moi.
— Arrête-toi, ô source. Des fous ont fait de ta vie qui coule une mort immobile. Au milieu de la vallée, ton fleuve, heurté à une digue épaisse et haute, s'étale en marais pestilent. Arrête-toi, ô source, car on te transforme, chère vivifiante, en semeuse de maladies et de morts.
La source continuait de couler avec la même chanson moqueuse.
— O source, arrête-toi. Car tu emporterais un jour, par l'accumulation de tes eaux, la digue que les hommes ont bâtie avec des pierres et avec de la folie. L'obstacle renversé sous ton poids, tu serais impuissante à retenir ta chute fougueuse et, au lieu du fleuve fécondant, tu lancerais sur les plaines l'inondation et le ravage. O source, toi dont les eaux sont un rire, arrête le rire de tes eaux, qui finirait par faire pleurer les pauvres Ephémères.
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La source, sans répondre, continuait de couler.
Je m'éloignai, triste de son obstination et de la folie des hommes.
Beaucoup d'années plus tard, je repassai par là. Le pays avait encore changé d'aspect. La digue avait disparu. Une ville baignait ses pieds dans le fleuve magnifique et souple. Et le peuple buvait les eaux qui portaient, comme les femmes portent des joyaux, des couleurs étincelantes et métalliques. Et les hommes mouraient nombreux comme dans un combat; car, plus haut que la cité, il y avait, parmi des tanneries, je ne sais quelles autres fabriques qui alourdissaient de couleurs barbares et de poisons les eaux jusque-là saines et claires.
Je montai une dernière fois. Et je criai, avec des accents désespérés :
— 0 source, ô innocence meurtrière, apprendsle, la folie et l'avidité des hommes font de toi une empoisonneuse.
Mais la source continua dp couler parmi des bruits heureux.
Psychodore se tut. Lycon, sans un mot, fit un pas pour s'éloigner. Mais Eubule, le plus aimé des disciples et le meilleur, dit :
— Il dépendait de la source de donner l'eau qui vivifie. Ce qu'on faisait de ses présents ne dépendait plus d'elle.
— Ecoute, s'écria Psychodore. Tu entends, Lycon : il arrive qu'une parole est comprise de
quelqu'un. Tu vois : il arrive qu'un homme monte à la source boire fraîcheur et pureté. Mais ceux à qui mes eaux font du mal, d'autres eaux les tueraient à la place des miennes. Celui qui consent à demeurer en bas est destiné à être empoisonne.
Le Troupeau qui bêle.
Parmi les disciples, beaucoup semblaient muets tant que Psycbodore était là. Mais, entre ceux qui parlaient, deux, dès les premiers jours, s'étaient fait remarquer.
Eubule d'Andros était habile à suivre le sens flottant des paraboles. Souvent il continuait la pensée du maître. Quelques-uns affirmaient qu'il ressemblait à Psychodore comme un fils ressemble à son père. Pourtant, blond et doux, ce jeune homme avait dans le sourire et dans l'esprit plus de tendresse que Psychodore n'en eut jamais et moins de malice.
Mais Excycle de M égare était un être passionné et singulièrement changeant. Il passait, avec une facilité puérile, des larmes au rire sonore. Parfois il exagérait la pensée du maître jusqu'à la rendre repoussante au maître même; et alors seulement il aimait cette pensée. D'ordinaire il s'acharnait contre ce qu'on avait dit; et il avait la manie de disputer sur toutes choses, comme le jeune chien aux dents douloureuses mord tous les objets. Vaniteux et obstiné, il s'efforçait de faire admirer l'ingéniosité etTindé-
pendance de son esprit. Ses yeux étincelaient quand il croyait, par une question captieuse, embarrasser le vieux philosophe. Mais il détestait les paraboles et toutes les réponses qui sourient et qui ondulent comme la lumière. Il eût voulu qu'on lui opposât des formules précises, de ces affirmations et de ces négations rigides que l'esprit saisit, main irritée, pour les briser ou pour s'y déchirer.
Le lendemain du jour où Lycon était parti, Excycle interrogea en ces termes :
— 0 Psychodore, la monnaie produit-elle moins de maux que la source empoisonnée dont tu parlais hier?
Or il reçut cette réponse :
— La monnaie produit plus de maux à elle seule que toutes les sources et tous les torrents qui tombent des montagnes.
— Mais, reprit-il, celui qui l'inventa songea seulement à certains avantages qu'elle réalise. Il voulut être le bienfaiteur des hommes; il voulut faciliter les échanges que le troc rendait pénibles et incertains. Je suppose donc que tu l'absous comme tu absous la source. Ou plutôt tu l'aimes et tu l'admires.
Psychodore haussa les épaules.
La parole d'Excycle devint âpre :
— Si je comprends bien, ô mon maître, la réponse peu précise dont tu daignes m'honorer, tu commets en ce moment une injustice et, de deux actes semblables, tu condamnes l'un mais tu approuves l'autre.
— L'inventeur de la monnaie, ô mon fils, ne