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LES DEUX FRÈRES

le ruissellement et le vertige heureux de la lumière.

Il redescendit avec des yeux joyeux et riches. Il sentait en lui se lever et s'élargir l'aube philosophique. Il sentait que le soleil de sagesse monterait bientôt triomphal et illuminerait le paysage immense et calme de son âme.

Quand il fut de retour à l'hôtellerie, son frère, la tète appuyée sur les deux mains, les yeux appesantis, la bouche nerveuse et tordue, se plaignait de douleurs par tout le corps. L'aîné dit doucement :

— Repose-toi, mon frère. Je resterai assis auprès de toi. Et demain nous monterons ensemble vers un spectacle dont on ne se rassasie point.

L'autre ricana :

— Je suis plus philosophe que toi. Je sais me contenter des spectacles qui ne coûtent nul effort.

Il ajouta :

— Je veux revenir chez nous.

L'aîné lui donna donc le bras, soutenant les hésitations molles de sa marche. Mais il se détournait pour ne point voir son visage et son accablement presque tombant. Et il s'enfermait en des pensées et en des souvenirs. Car il s'efforçait de ne point entendre le débauché qui gémissait, qui affirmait : « Moi aussi, j'ai ma philosophie »,qui lamentait la condition des hommes et qui louait les plaisirs du ventre comme la seule consolation des malheureux mortels.

La Lyre d'Orphée.

— Aristippe employait souvent les mêmes mois que son maître Socrate.

— Oui, mais il faisait payer ses paroles. Oui. mais, si le tyran ne l'entendait point parce qu'il parlait debout, lui se jetait à genoux comme devant un dieu. Oui, mais, quand la tempête secouait son vaisseau, il pâlissait de terreur. Aristippe dit les mots de Socrate, et cependant je ris comme si je voyais Thersite se traîner écrasé par les armes d'Achille. Quand les maximes ne sont pas harmonieuses à la vie, le philosophe mérite d'être moqué comme le musicien quand la voix n'est pas d'accord avec la lyre. Etalées sur une conduite honteuse, les belles sentences ressemblent aux armes éclatantes sur le lâche qui fuit : elles rendent éclatante la honte. Ou peut-être tu crois, Excycle, que la victoire appartient à la beauté des armes, non au courage du combattant; et que l'art est dans l'outil, non dans la main de l'ouvrier. Denys acheta à grand prix les tablettes qui avaient servi au poète Eschyle et il y écrivit à son tour. Sans doute Excycle l'approuve et il admire les

vers du tyran syracusain autant que le Prométliéc délivré.

Comme Psychodore se taisait, Excycle dit en riant :

— Tu ne trouves pas de parabole sur ce sujet?

— Une parabole? reprit le vieux philosophe. C'est toi, mon Excycle, qui la diras. Mais peutêtre tu ne l'entendras point... Veux-tu nous conter ce que tu sais touchant la lyre d'Orphée?

— Je sais la fable que personne n'ignore.

— Dis-la, et nous t'aimerons.

— Quand les femmes deThrace eurent déchiré le chanteur qui, par fidélité à une morte, méprisait les vivantes, on prétend que sa tête, jetée dans l'Hèbre, flotta en faisant entendre des harmonies de deuil et de gloire. La lyre surnageait aussi et, touchée par la main subtile des vents, elle accompagnait la merveilleuse thrénodie. Elles descendirent ainsi à l'embouchure du fleuve et traversèrent la mer jusqu'à l'île de Lesbos. Les habitants de Méthymne enfermèrent la tête dans un sépulcre, à l'endroit où est bâti maintenant le temple de Dionysos. Mais ils suspendirent la lyre dans le temple d'Apollon.

Voilà, du moins, conclut Excycle, ce qu'on m'a conté dans mon enfance et ce que les nourrices répètent encore à tous les enfants.

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