LA LYRE D'ORPHÉE
— N'as-tu rien appris de plus au sujet de la lyre, ou crois-tu qu'elle dort toujours dans le temple d'Apollon?
— Elle n'y est plus. Et voici comment, d'après le conte populaire, elle en disparut. Le fils de Pittacos, ayant entendu dire qu'elle jouait seule et qu'elle avait charmé les arbres et les rochers, la désira avec l'ardeur que d'autres mettent à désirer une courtisane. Il donna plusieurs talents d'argent à un employé du temple qui, une nuit, la lui remit en secret. Il s'enfuit, heureux et tremblant comme celui qui enlève une belle esclave : il songe à la douceur prochaine du baiser, mais il craint d'être découvert par le maître et d'être traîné devant les juges. Dès que le voleur se crut assez loin, il défit de l'enveloppe où il le tenait caché le trésor mélodieux et, dans une attente émerveillée, il loucha du doigt les cordes. Mais ce qui bondit de l'instrument indigné, c'est un charivari tel que les chiens accoururent et déchirèrent l'impudent.
Le jeune homme se tut. Psychodore n'ajouta nul commentaire. Et Excycle fut quelque temps à comprendre pourquoi les autres disciples le regardaient avec des sourires de malice.
Le Jardinier.
Psychodore s'arrêta et les disciples avec lui. Alors se tournant vers Eubule, il l'interrogea par ces paroles :
— Qu'y a-t-il sur toi; ô mon fils? Depuisplusieurs jours, tu traînes, fardeau mal défini, capricieux et qui accroche les obstacles du chemin, je ne sais quelle langueur. Et, en ce moment, ton visage est pâle.
Or la pâleur d'Eubule rougit comme une jeune fille et, d'une voix qu'il voulait vaillante, le disciple répondit :
— Je n'ai rien, maître, que d'insignifiantes misères physiques. De la souffrance banale, et qui ne vaut point qu'on parle d'elle.
Le vieux philosophe sourit. Et il dit, d'un accent qui caresse :
— Tu m'en parleras cependant, non point comme à un sage et à un maître, mais comme à un père qui t'aime.
Il y avait sur Eubule, pendant qu'il répondait, la palpitation d'une lumière de joie, la palpitation d'une ombre de honte.
— Ecoute donc, disait-il, ô tyran puissant sur mon cœur. Depuis cinq jours, une douleur
s'agite, comme une bête ou comme une armée, sur la moitié de mon visage. Des griffes tremblent et s'enfoncent autour de mon œil gauche et des dents nombreuses rongent ma tempe, rongent mon oreille, rongent le bord de mes mâchoires.
— Comment as-tu accueilli cette visiteuse?
— Virilement, je crois, puisque je n'en parlais à personne.
— Je te félicite de ta pudeur... Mais que te disais-tu à toi-même et que disais-tu à ta souffrance?
— Je lui ai déclaré d'abord : « Tu n'es pas un mal. » Et d'abord je me suis déclaré : « Elle n'est pas un mal ».
— Pourquoi dis-tu : d'abord?
— Ensuite j'ai douté, avoua Eubule qui eut, dans un visage soudain plus rose, un sourire soudain plus pâle.-
— Explique-nous ton doute.
— J'ai dit souvent à la bête méchante : « Je ne te reproche point de ronger ma chair. Mais je trouve injuste que tu ronges mon esprit. » Car, maître, et ceci me semble, un mal, je ne peux plus penser, je ne peux plus lire. Parfois même — comment ne m'irriterais-je point contre elle? — tu parles, ô Psychodore, et la douleur s'oppose à ce que j'écoute et à ce que je comprenne.
— O mon fils, ta douleur est donc une femme jalouse et qui veut que tu lui appartiennes tout entier? Remercie-la de t'embrasser d'un si fervent amour et cède à ses exigences.
LE J AUDI M Kit 185
— Tu le moques, sans doute. Gai* il mo semble que tu conseilles une lâcheté.
— Qu'importe, mon lils, à quoi tu peupourvu que reste noble et personnel le rythme de ta pensée? Nous ne sommes pas de ces pauvres fous qui, ayant un but extérieur à euxmêmes, risquent de rencontrer, au dehors ou au dedans, des obstacles. L'autre jour, tu t'en souviens, une troupe de marchands semblait faire le même chemin que nous. Parfois ils adressaient comme nous à la campagne ou à leur âme des paroles rieuses. Mais une montagne a barré la route commune. Alors ils maudirent la montagne, ils réclamèrent fiévreusement aux gens du pays la voie vers un défilé et ils s'agitèrent, fourmis dont on a bouché le trou. Nous cependant nous marchions devant nous ; nous montions, parmi la lumière accrue, dans de la beauté nouvelle. Ainsi fait le sage. Il dit toujours à l'imprévu : « Salut, toi qui te crois peut-èlre l'obstacle, toi en qui je reconnais mon chemin et ma joyeuse nécessité. »
— Tu conseilles donc que je pense à ma douleur?
— Oui. Mais je veux que ce soit toujours toi qui penses et que, caressant un objet clair ou sombre, ta lumière reste toujours vive et dansante. Occupe-toi de ta douleur, mon Eubule, cause avec elle comme avec létrangère dont la visite se prolonge. Interroge-la pour apprendre ce qu'elle sait. Interroge-la aussi, — entendstu, mon lils? — pour te distraire d'elle.
— Voici que tu me deviens obscur.
— J'aime les torches dont la flamme rit dans Tironie de la fumée et du vent. Regardez bien, mes fils, car j'allume une parabole :
Philopardès fut jardinier comme Sophocle fut poète. Des fleurs qui étonnaient le premier regard, nouvelles et étranges comme des folies, mais qui bientôt retenaient l'œil et l'esprit satisfaits, belles et harmonieuses comme des nécessités qui se dévoilent, faisaient à sa maison une ceinture multicolore où jouaient — tels deux enfants tantôt courent, tantôt s'attardent charmés — l'ombre et le soleil. Mais plus que ses fleurs, plus que la fraîcheur de l'ombre remuée et de l'eau qui coule, plus que la fécondité du soleil père des fleurs, des fruits, des nuages, des sources et des ombres, Philopardès aimait sa fille, d'un amour de père et d'un amour de veuf.
Or cette enfant mourut. Et le père orphelin fut semblable à un fou. Ilr s'enfermait au silence ténébreux de sa demeure. Ou bien, sans distinguer le jour de la nuit, il restait sur la tombe, immobile comme l'arbre desséché qui ne sent plus les vents. D'un geste il refusait les nourritures qu'on lui offrait. Et il ne s'inquiétait point de la langueur, de l'agonie, de la mort de son jardin.
Ses amis disaient :
— Il est perdu : il ne regarde plus les fleurs.