‹ Les paraboles cyniquesChapitre 33 sur 44 · LE JARDINIER · texte numérisé non relu

LE JARDINIER

Mais l'un deux saisit Philopardès par le bras et lui adressa des reproches véhéments.

— Pourquoi, demanda-t-il, la tombe de ta fille ressemble-t-elle à toutes les tombes? Comment n'as-tu point honte de sa pauvreté banale?... Si j'étais Philopardès, ah! quelles merveilleuses parures vivantes broderaient la robe de terre de la morte que j'aimerais.

Philopardès entendit ces paroles avec ses oreilles et avec son cœur. Il commença de planter et de semer sur le tombeau. Lui qui jusque-là se taisait farouchement, bientôt il pleura et il gémit. Et il prit de la nourriture pour avoir la force de soigner les fleurs de la morte.

Parce que le jardinier était resté janlinier dans sa douleur, Philopardès fut sauvé. Il vécut de longues années, faisant fleurir sur la terre et dans son âme des mélancolies aux nobles tiges, aux formes parfaites, aux couleurs douces...

Si donc tu es jardinier, que les tombes que tu portes en toi deviennent des jardins.

Psychodore ayant cessé de parler, Eubule s'assit à l'écart. Il tira des tablettes de son sein et commença à écrire. Tout le temps que dura ?a souffrance, il composa chaque jour un dialogue où un sage conversait avec la douleur. Il lisait au maître ce qu'il venait d'écrire. Psychodore, approuvait certaines paroles, deman-

dait que d'autres fussent corrigées. Ainsi Eubulc, qui se croyait tout entier à sa douleur, appartenait en réalité à l'harmonie de sa pensée, au choix des mots que son hésitation faisait miroiter et sourire dans la lumière, au rythme dos phrases qui tombent comme des soldats blessés, se redressent tels des orgueils vainqueurs, ou comme des canéphores marchent souples et graves. Il était l'artiste qui modèle l'argile : ses yeux regardent la terre travaillée par ses mains, mais, aiguisés qu'ils sont de désir ou de bonheur, ils voient moins la matière vile que la forme belle ; moins ce que la nature donne à tous que ce que l'ouvrier va en faire ou vient d'en faire,

Les orties.

— Ordinairement^ dit Excycle, je sens en moi une méchanceté joyeuse, plus joyeuse peut-être et plus jeune que méchante : mon cœur, mes lèvres et mes yeux sourient si ma parole pique comme l'ortie ou si, comme la ronce, elle accroche par de nombreuses épines et, dans l'imprévu de ses entrelacs, embarrasse. Aujourd'hui, je ne sais pourquoi, ma pensée, qui me semble pourtant plus forte et plus riche que jamais, n'a point de méchanceté, point de piquants, nul désir de tourmenter ou de faire tomber.

— C'est peut-être, dit Psychodore, que ta pensée est en fleurs.

Il ajouta :

— Entendez une parabole :

Un père et son lils se promenaient dans la campagne. Ils portaient le manteau court et leurs pieds et leurs jambes étaienl nus.

11 y eut un endroit où ils quittèrent le chemin torride pour marcher dans la fraîcheur des

herbes. Mais bientôt s'opposa devant eux un passage hérissé d'orties. Or le père marchait en avant, et il ne paraissait point remarquer les hostilités sournoises qui l'attendaient. Le fils l'avertit :

— Prends garde, père; ce sont des orties. Mais le père, sans se retourner ni répondre,

continuait sa marche. Et il allait du même pas que tout à l'heure.

Le fils toucha timidement une plante. Il la toucha du bout du doigt, puis du creux de la main, ensuite du revers. Et il s'étonnait de n'éprouver aucune douleur.

Enfin il entra lui aussi parmi cette paix effarante. Il courut à son père. Et, quand il l'eut atteint :

— Ces orties, il y a peu de jours, couvrirent mes jambes de boutons soudains et de piqûres. Aujourd'hui elles ondulent sous le vent en sourires innocents et nous les traversons sans subir nulle offense. Si tu le peux, mon père, explique-moi ce mystère.

— Ne vois-tu pas, mon fils, qu'aujourd'hui elles sont en fleurs? Toutes frémissantes de joie et d'amour généreux, elles oublient de haïr. Elles se dressent, belles et heureuses, pour donner des parfums de miel, et elles songent aux graines dont elles ensemenceront l'avenir, jardin sans bornes. Elles n'ont aujourd'hui nulle jalousie à apaiser par des gestes hargneux ou par de la douleur qu'elles créent.

La Statue brisée.

— Pourquoi n'écris-tu pas tes pensées?

— C'est peut-être pour être plus sûr de continuer à penser.

— Que signifient ces paroles?

Mais, au lieu de répondre, Psychodore se demandait :

— Où donc ai-je lu cette parabole?

Un élève de Phidias avait fait une statue d'Aphrodite que le maître trouva digne de louange. A partir de ce jour le jeune homme cessa d'étudier, et il passait son temps à regarder son œuvre et à la vanter.

Quand son maître lui disait :

— Travaille, ômon fils...

— Je ne sais, répondait l'élève, de quoi les autres sont capables. Pour moi, quand j'examine mon Aphrodite, je ne lui trouve nul défaut, et je ne me sens pas en état de faire mieux. Or pourquoi consentirais-je à faire moins bien ou même aussi bien?

Phidias ne répondait point.

Mais, un matin, comme le jeune sculpteur

lVtë LES PARADOLES CYNIQUES

venait, selon sa coutume, faire le sacrifice de son temps à la déesse, ou plutôt à sa propre vanité, il trouva que son chef-d'œuvre était brisé.

— Quel jaloux, s'écria-t-il, a commis un tel crime contre moi? Quel impie a insulté ainsi une grande déesse? Quel barbare a eu le courage de détruire une beauté aussi parfaite? 0 Aphrodite, toi qui le connais, frappe-le dans ses yeux, plus coupables encore que ses mains ; et, puisqu'il est déjà aveugle comme une bete, rends-le aveugle comme un aveugle.

Phidias dit doucement :

— Tu as prononcé des imprécations contre ton maître. Heureusement les seuls dieux auxquels je crois sont ceux qui sortent de mes mains, et ces fils majestueux mais immobiles respecteront leur père.

— Que dis-tu? balbutia le jeune homme étranglé par l'étonnement. Ce serait toi?...

— Je veux que tu fasses mieux que tu n'as fait. Reprends ton ciseau, mon fils, et surpasse-toi. Se surpasser est la loi de l'homme. Mais, si aujourd'hui ne peut surpasser Mer, que du moins il le renouvelle librement.

— Faut-il donc détruire ce qui a été fait de beau? ricana l'élève. Et m'ordonnes-tu d'aller briser ton Zeus ou ton Athéné?

— Ton geste serait inutile. Car j'ai brisé ces œuvres dans mon esprit; je veux dire que je les ai oubliées afin de pouvoir en faire de nouvelles avec une intelligence aussi libre que mes mains.

Phidias continua : -"

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