LES HERMAPHRODITES
l'anus. Le double baiser formait un tétc-à-queue qui mêlait, en je ne sais quel frôlement infâme, les baves de la bouehe et les baves de l'anus.
Les regards de Platon et les miens se détournaient de la vision écœurante.
Hermès ricana :
— Ceci ne te satisfait pas? Tu es difficile. Mais je puis te montrer mieux encore.
Le songe avait dépouillé mon corps de mon manteau. Il m'avait couvert d'escargots qui, dans des glaires abondamment fluentes, s'accouplaient. Je voulus me secouer, rejeter loin de moi ces nausées. Le cauchemar m'immobilisait, tout effaré, me contraignait à subir la vue et le contact. Et ce que, malgré moi, je regardais sur moi, le voici :
Au bord d'une sorte de creux ou de vestibule d'abord entr'ouvert puis de plus en plus large, venaient affleurer les organes. Ah! l'infâme richesse.. Outre l'instrument de la volupté active et celui de la volupté passive, mes yeux saturés d'horreur voyaient un troisième .organe, sans analogue chez les autres animaux. Je compris bientôtque c'était un organe d'excitation, quelque chose comme un doigt qui chatouille ou comme une langue dardée de courtisane. Ou plutôt on eût dit une épée sale qui hésitante sort à moitié d'un fourreau visqueux et y rentre pour en ressortir encore. Les ignobles préludes duraient, interminables, des journées entières. Je crois encore voir et sentir gluer sur moi l'ignominie des frôlements sans fin, des pressions visqueuses. Enfin les amants se décidaient. Les épées sor-
taient nettement du fourreau, s'enfonçaient dans les chairs émues et coulantes. Alors les organes mâles, couronnés d'une écume grise, surgissaient comme deux triomphes et, dans une inondation glaireuse, la double union s'accomplissait. Quand le rêve me permit de regarder Platon, il fermait les yeux désespérément. Mais des larmes, soulevant la lourdeur voulue de ses paupières, tombaient le long de ses joues.
XLV11I Les Dipsades.
— Qu'est-ce qu'un plaisir? disait Excycle. Le sentiment d'un besoin qu'on satisfait. Si donc je multiplie ingénieusement mes besoins, par làmême j'élargis ma capacité de plaisirs.
— Cherche une tarentule, dit Psychodore en riant. Elle t'enrichira du besoin de danser. Ou, puisque nous sommes au bord d'un fleuve, faistoi piquer par une dipsade.
— Qu'est-ce qu'une dipsade? demanda Eubule.
— Je crois, ricana Excycle, que, sans nous prévenir, Psychodore commence une parabole.
— Une parabole? Si vous voulez. Elle est facile. Mais peut-être Excycle sera assez ingénieux pour ne pas l'entendre.
Comme j'allais de la Lybie en Egypte, tandis que je traversais les rochers qu'on nomme la grande Syrie, je rencontrai un tombeau battu des Ilots de la mer. Et je regardai avec étonnement les statues qui le surmontaient.
Au centre du groupe, un homme allongé sur le ventre. A son pied s'entortillait un serpent de la taille d'une vipère. L'homme semblait boire avidement et des femmes l'environnaient qui versaient de l'eau sur lui.
L'épitaphe expliquait l'étrange composition. Elle disait : « Passant, prends garde à la dipsade des sables. Une dipsade piqua celui-ci : tandis qu'il boit haletant et que les nymphes de sept fleuves versent sur lui toute la fraîcheur de leurs urnes, il meurt de soif et de chaleur. »
Et je sus par un indigène que la dipsade est un serpent qui vit dans les déserts de la Lybic méridionale. Celui qui en est piqué sent d'abord une soif qui n'est pas désagréable. Mais, à mesure qu'il boit, sa soif grandit et s'exaspère. Chaque gorgée fait couler dans sa bouche, dans son gosier, dans sa poitrine, dans ses entrailles, un grand feu ardent. Il se baigne et, comme l'huile nourrit un incendie, l'eau le brûle avec une violence à chaque instant plus intolérable. Le malheureux meurt enfin comme dans les flammes d'un bûcher.
Autrefois, ajouta le lybien, on obéissait aux demandes, murmurées d'abord, bientôt rugies, du malade. On lui donnait à boire et, comme sur une maison qui brûle, on versait sur son corps des eaux abondantes. Parfois même on le plongeait dans un fleuve. Aujourd'hui, instruits par l'expérience, les médecins l'enferment pendant neuf jours et on refuse à ses prières et à ses cris toute boisson. Ceux qui n'ont rien bu entre le moment où ils furent piqués et le moment où ils furent enfermés, on les guérit. Mais celui à qui son infortune a fait rencontrer la moindre goutte d'eau, celui-là meurt dans les plus effroyables tortures.
Les deux Rossignols.
— Aristippe, affirma Excycle, avait plus d'esprit et de grâce que Diogène.
— Les tyrans et les esclaves, remarqua Psychodore, appellent grâces de l'esprit je ne sais quelles souplesses sinueuses et qui rampent. Pour moi, je méprise Aristippe et j'admire Diogène; car ce que je nomme grâces et surprises de l'esprit, ce sont les coups d'aile imprévus.
Mais entendez plutôt une parabole :
Un habitant de la campagne vint à Syracuse, et il entra dans le palais du tyran. 11 y avait un oiseau dans une cage dorée. Le paysan lécouta et dit :
— Pauvre bète... Son chant douloureux et qui s'efTorce impuissant d'imiter la joie, crispe les nerfs. Pourtant, il semble que, libre, elle aurait une assez belle voix.
11 ajouta avec un sourire plus vif et heureux :
— Mais, cette nuit, j'ai entendu le rossignol... Les courtisans éclatèrent de rire.
— 0 rustre, demanda l'un d'eux, est-ce que tu
serais sourd et aveugle? Ne vois-tu pas, môme si tu es incapable d'entendre, que celui que tu écoutes est un rossignol?
Le paysan fit un grand geste d'étonnemcnl. Il s'approcha, considéra longtemps l'oiseau en silence. Puis il déclara :
— Je vois, en effet, la forme et le plumage d'un rossignol. Mais j'entends la voix d'un oiseau en cage.
— Ils chantent mieux, sans doute, auprès de ta chaumière !
Les yeux du paysan semblèrent, extatiques, regarder un paysage absent et son oreille écoutait la mélodie d'hier.
— Ah! s'écria-t-il, le rossignol, mon voisin, son chant est une pluie de bonheur qui vous pénètre. Car il est fait d'amour et de liberté.
Il s'éloigna sans se retourner, poursuivi par les railleries des courtisans et des esclaves. Les esclaves et les courtisans croient qu'on chante mieux dans un palais qu'à la campagne et que rien, pour rendre la voix belle, ne vaut une cage dorée.
La Pente.
— Oh ! gémit Excycle, l'horreur de descendre inéluctablement vers la mort, l'horreur de ne pouvoir s'arrêter à l'abri d'une joie ou, lorsque la pente de la vie nous a roulés plus bas, de ne pouvoir remonter à cette fraîcheur et à cette suavité...
Mais Psychodore :
— Entends, ô mon fils, le facile mystère de la joie et de la douleur. Il y a dans chacune de nos émotions des éléments qui dépendent de l'espace et tu peux les renouveler; mais il y en a que le temps apporte et emporte, et ceux-là, heureusement, échappent à la volonté.
Hier, tandis que tu mangeais quelques olives et que tu devisais avec Théomane, je t'ai vu soudain un visage radieux comme la lumière, limpide et doucement chanteur comme la source près de quoi tu étais étendu. Désires-tu que nous revenions vers cette fontaine ? Nous pouvons nous y retrouver à l'heure même qui te fut joyeuse. Dans le même jeu des ombres et des clartés, tu coucheras tes membres sur les mêmes herbes. Tu mangeras de nouveau des olives et
tu rediras à Théomane les malices que tu lui disais.
Tu secoues la tête, mon Excycle, dans le geste qui refuse. Tu sais trop que tu ne retrouverais pas hier : la fleur est fanée et le parfum disparu.
Songe, maintenant, aux épines qui l'autre jour te déchirèrent et te firent crier. Ah ! Excycle, voici que tes lèvres s'entr'ouvrent et ce n'estpas pour crier. Les épines de l'autre jour sont séchées et sans force. Elles ne t'égratignent plus; mais elles te chatouillent jusqu'au rire.
Or, ce que tu sais aujourd'hui, hier et l'autre jour vaguement tu le sentais. Ce sentiment donnait du goût à ta joie et à ta douleur, comme le sel qu'on y mêle donne du goût à notre pain.
0 Excycle, c'est de passer et de ne pouvoir revenir qui fait les plaisirs si agréables; c'est de passer et de ne pouvoir revenir qui fait les peines si légères.
Lorsque l'heure te présente une coupe de douceur, elle y a versé cette amertume, le sentiment du passager et de l'unique. Mais seule cette amertume empêche la douceur de la coupe d'être fade et écœurante.
Si à tes lèvres, qui reculent en vain, l'heure appuie une coupe amère, tu sais que le calice s'épuisera et que tu ne rencontreras jamais plus le même. Cette science est la goutte de miel qui rend l'amertume tolérable à la plupart, agréable à quelques-uns.
Quand j'essaie, ô Excycle, de rêver l'éternité, je la vois d'ordinaire qui se tord sur elle-même et se ferme comme une couronne. Les êtres