LA PENTE
parcourent ce cercle depuis toujours, et* ils ne cesseront point de le parcourir. Mais ils rencontrent, dans la traversée de la Grande Année, beaucoup de fleuves où se boit l'oubli. Et je me réjouis, quoique demain ait été des myriades de fois hier, qu'il soit encore demain, je veux dire l'inconnu et l'inévitable.
Ne le vois-tu pas, mon fils : l'espace, parce que nous croyons le parcourir librement, ne nous intéresse guère. Mais la durée et ce que nous lui sentons de fatal nous passionne. Pour un homme qui lit une description de la terre, il y en a mille qui interrogent anxieusement les oracles et les devins.
Même quand tu reviens dans un lieu connu, c'est un effort que tu fais pour revenir dans un temps connu. Tes jambes marchent parce qu'elles croient transporter ton esprit et ta mémoire.
Ecoute, ô Excycle. La plupart des fous mettent leur bonheur dans l'avenir impénétrable et inévitable. S'ils possédaient le pouvoir que tu désires, il n'y aurait plus pour eux de bonheur môme en rêve. Car nul de ces chercheurs ineptes ne place une joie qui se prolonge sur la montagne qu'il a visitée, dans la plaine qu'il connaît près de la source où il a bu. Une seule forme leur parait belle, forme insaisissable que nul statuaire ne réalisera et qui se nomme toujours demain. Une seule couleur enivre leur amc, couleur que les peintres ignorent et qui, semblable au bleu de l'horizon, fuit et s'évanouit quand on approche, la couleur de demain.
Pour moi, depuis le jour où j'ai compris les paroles de Diogène, ma vie est un fleuve de joie libre qui roule sur lui-même. Pourtant j'éprouve, dans la ferme certitude de mon bonheur, je ne sais quel amusement à refléier des vues nouvelles et imprévues. J'ai aimé l'étroit paysage vert où les arbres, mur frissonnant et qui chante, me fermaient l'horizon. Je songe avec une émotion d'espoir aux étendues que l'hiver dépouillé me livrera. Et mes eaux bouillonnantes reçoivent, joies égales et qui se font valoir l'une l'autre, le reflet du soleil de midi ou le grand ciel que les soirs d'étoiles déroulent comme une tente royale.
Mais, ô Excycle et vous tous, mes amis, entendez plutôt une parabole :
Je visitai certains hommes qui ont des jambes pour le temps comme nous en avons pour l'espace. Ils glissent à volonté dans les deux sens de leur vie, descendant vers leur embouchure ou remontant vers leur source. S'ils désirent s'arrêter, ils s'arrêtent. Et leur allure a exactement le degré de lenteur ou de rapidité que lui imprime leur caprice.
Plusieurs, quand je passai par là, étaient assis au penchant de leur vie comme nous sommes assis au penchant de cette colline. Ils bâillaient et ils disaient ;
— Pourquoi ailleurs plutôt qu'ici? De tous les paysages monte une telle brume d'ennui ou ce lourd frémissement de chaleur et de fatigue...
LA PENTE 22a
Car les Moires leur ont refusé cet abri et cette accalmie, la reposante mort de quelques heures, le sommeil. Lents ou rapides, stagnants ou coulants, il faut qu'ils portent, fardeau intolérable de continuité, la conscience tenace de leur existence.
Plusieurs se hâtent vers l'abîme. Toute leur durée est une cascade et elle tombe en des heures moins nombreuses que ce que tu appelles un jour.
Quelques-uns, au bord de la mort, s'arrêtent ou remontent. Mais il n'y a nulle vaillance dans ces retours. Ces hommes reviennent en arrière, tristes et mécontents d'eux-mêmes, comme le baigneur timide qui recule devant la prime froideur de l'eau ou devant l'effort et le péril de nager.
Voici une chose que m'apprit mon guide dans l'étrange pays : nul jamais n'a consenti, même étendu sur la mollesse des gazons, ou même en refaisant vingt fois le voyage dans les deux sens, à durer une de nos années.
Mais, parmi des louanges à la mort et à l'inconnu, ou parmi des injures à la vie et à la banalité, ils font, les plus tardifs à l'heure où nos enfants commencent à marcher, ce dernier pas que tu lamentes.
Psychodore ajouta :
— O Excycle, si, pour punir ta folie, un dieu cruel ouvrait, entre ta prochaine soif et la source de la mort, un fossé infranchissable... Ah! je
crois te voir assis au bord de l'aride ravin les mains tendues comme des désirs vers la fraîcheur interdite. Et tu pleures, mon Excycle; et seules tes larmes abondantes trompent pariois, une seconde, la brûlante éternité de ton assoiffement.
La Géométrie en querelle.
— 0 Psychodore ! s'écria Excycle, tu ne diras jamais que des rêves...
— Si je pouvais dire assez de rêves, peutêtre j'aurais dit tout ce que tu appelles réalité.
— 0 conteur de rêves! demanda Théomane avec amertume, quelle injustice te permet donc de blâmer mes pensées en les appelant des songes?
— Je ne reproche jamais à une pensée d'avoir des ailes et d'être un songe. Je lui reproche paribis d'ignorer qu'autour d'elle d'autres songes vivent et volent. Quand tu crois que la ligne qui dessine l'objet sur un mur ou l'ombre qui le projette sur le sol est l'objet même, alors je le blâme. Je te blâme surtout si tu affirmes que les dimensions et la direction de l'ombre ne varieront point.
Mais entendez plutôt une parabole :
Dans ma jeunesse, un jour d'été, je passai par Mégare. 11 me plut de saluer le vieil Euclide,
2o2 LES PARABOLES CYNIQUES
disciple de Socrate et le plus grand des géomètres.
Euclide était sorti, mais ses esclaves m'affirmèrent qu'il rentrerait bientôt.
Je l'attendis donc dans sa cour, où l'air était plus agréable que dans les appartements.
Vers le milieu de la cour un grand bloc de marbre espérait un buste de Socrate promis à Euclide par un sculpteur de ses amis.
Or je regardai fixement ce marbre et bientôt mes oreilles crurent entendre que, comme on le raconte de la statue de Memmon, des bruits sortaient de la pierre.
Ces bruits, d'abord indistincts, prirent peu à peu pour mon esprit un sens effarant.
Et je sus que la Ligne, la Surface et le Bloc se querellaient.
Car la Surface venait de chanter insolemment ses propres louanges.
Mais le Bloc, d'une parole lourde, lui imposait silence.
— Tais-toi, disait-il, ô pauvreté, ô néant d'épaisseur, ô Néant!
La Surface répliqua :
— Si je disparaissais et que nulle de mes sœurs ne consentît à me remplacer, tu serais, pauvre sBloc, une. brume que le soleil disperse. C'est à toi que convient le silence, toi qui n'es rien que l'assemblée et le total de mes sœurs.
Mais la Ligne s'irrita à son tour :
— Je suis fatiguée de tes vantardises, ô Surface! Si je disparaissais et que nulle de mes sœurs ne consentît à me remplacer, je te le