LA GÉOMÉTRIE EN QUERELLE
demande, ô orgueilleuse, que resterait-il de toi?
— 0 pauvreté insolente! s'écria la Surface, ô néant de largeur, ô Néant!
Le Bloc affirma, avec l'accent écrasant des certitudes :
— Vous êtes des rêves d'Euclide. Mais moi je suis.
Elles répliquèrent toutes deux :
— Tu n'es qu'une société de ce que ton ingratitude ose appeler des rêves.
Quand Euclide arriva, j'écoutais toujours. Maintenant le Socrate non encore sculpté qui surmonterait ce piédestal me parlait. Sa voix était lointaine et flottante, venant du pays de ce qui sera peut-être. Toutefois je l'entendais.
— O mon fils, disait-elle, les lignes et les surfaces sont des pensées et des rêves de l'homme. Mais le bloc est un rendez-vous de lignes et de surfaces. La lumière du soleil en éclaire quelques-unes. La lumière de ton esprit peut en éclairer successivement des myriades d'autres. Jamais elle n'épuiserait, même si elle s'y obstinait pendant l'éternité, les lignes qui s'agitent dans la moindre surface, les surfaces qui dans le moindre volume se croisent et se pénètrent.
La voix lointaine, amicale et un peu railleuse continuait :
— Crois-moi, Psychodore, ce que tu nommes réalité est, comme le bloc que tu regardes, un carrefour de pensées et de rêves. N'affirme jamais une des pensées ou un des rêves comme la réalité totale. Mais n'affirme pas non plus la réalité comme distincte de l'ensemble des rêves.
Excycle demanda :
— Est-ce que tu répétas à Euclide les différents discours que tu avais entendus?
— Je m'en gardai bien, répondit Psychodore en souriant. Euclide, géomètre admirable, était un pauvre philosophe; il aimait à discuter, à démontrer, à réfuter, au lieu d'aimer à penser. Il ressemblait quelquefois à l'Ane obstiné qui ne veut point passer de l'autre côté de la montagne; et la certitude assourdissante de ses cris nie ce qu'il refuse d'aller voir.
LU
La dernière parabole.
Depuis quelques jours, Psychodorc et les plus fidèles de ses disciples marchaient hors des frontières de la Grèce. Ils arrivèrent à une montagne et le philosophe dit :
— Voici le lieu de la séparation. 11 faut maintenant que je continue ma route vers l'Ourse et que vous reveniez sur vos pas.
— Maître, supplia Eubule, permets que je te suive encore, que je te suive toujours.
— Ce que tu demandes, ô mon fils, serait mauvais pour toi et mauvais pour moi. Peut-être les paroles que je t'ai dites jusqu'ici t'aideront à entendre la voix de ton âme. Mais, crois-moi, l'heure est venue où il te convient de t'asseoir dans une solitude pour écouter jalousement les choses que tu as à te dire.
— En quoi notre présence te serait-elle mauvaise? interrogea Excycle, blessé et presque agressif.
— Je suis venu vers vous débordant d'une sagesse qui voulait se répandre. Je vous ai donné mon trop-plein pour que vous en fassiez ce que vous pourrez. Maintenant, ce que j'avais à dire,
je l'ait dit. Si je continuais de parler aux hommes, ce n'est plus ma pensée surabondante qui créerait ma parole. C'est ma parole qui projetterait en moi, comme sur un sol aride, des ombres et des apparences de pensée. Et la vaine démangeaison de parler ou encore cette folie, le désir de paraître sage, créerait ma parole. Théomane s'écria :
— La faiblesse que tu avoues noblement, ô Psychodore, si, au lieu d'exprimer et d'épuiser ta seule pensée, tu disais les enseignements des dieux, tu ne la ressentirais jamais. Mais tu serais un lac qu'une source plus haute secourt continûment et ne laisse point se dessécher.
Psychodore secoua la tête.
— Le travail du matin, dit-il, est santé et joie. Mais lorsque, lourds, le soir et la fatigue s'appuient à la croupe des bœufs et à l'épaule du laboureur, que le laboureur détache les bœufs et qu'il s'étende avec eux sur le gazon pour dormir. Demain ils travailleront de nouveau. Se donner dans une mesure heureuse aide à se former et à se réaliser. Se donner trop obstinément déforme. J'ai déposé aux rayons de la ruche humaine le miel que j'avais butiné. Un peu de ce miel sera utile et nourrissant; un peu de ce miel sera aigri par les cellules sales. Maintenant, je vous le dis, l'abeille doit s'enfoncer dans des solitudes, visiter des fleurs inconnues, pénétrer au trésor des calices vierges et amasser sur ses cuisses laborieuses d'autre miel et d'autre cire.
— Si je te comprends bien, dit Eubule dans une joie, tu promets de revenir.