LE TRÉSOR
— Entendez une parabole :
Un vieillard qui allait mourir songea :
— Mes trois fils sont des hommes ordinaires. Je voudrais en faire des travailleurs vaillants et acharnés. Par quel moyen leur enseignerai je utilement que le travail est un trésor?
Il réiléchit un instant. Puis il sourit. Car il croyait avoir trouvé.
Ayant fait venir ses enfants, il leur parla d'un air de mystère.
— Ne répétez le secret à personne. Dans le champ que je vous laisse pour seul héritage est caché, profond mais énorme, un trésor. L'endroit, je ne le sais pas. Mais vous êtes assez forts pour fouiller partout.
Ayant dit ces paroles, le vieillard mourut tranquille. 11 espérait que la terre, mieux remuée, donnerait à ses fils triple moisson.
Or le plus jeune des frères se croyait poète. Il passait les journées étendu dans le champ. Il se disait avec une émotion joyeuse : « Je suis, peut-être, sur le trésor! » Il rêvait aux voluptés que sa part lui donnerait et parfois, tirant des tablettes de son sein, il inscrivait une mauvaise épigramme en l'honneur d'Aphrodite ou de Dionysos.
Les deux aînés fouillaient la terre âprement. (^hiand ils arrivaient au coin où rêvait le faiseur de vers, ils lui criaient : « Lève-loi, bon à rien. Tu es, sans doute, sur le trésor. » Lui portait
plus loin son corps et la banalité éblouie de ses songes, et eux fouillaient l'endroit où s'enfonçait leur espérance.
Mais leur espérance était une racine sans tige, et qui fuit devant l'effort, et que la main ne saisira jamais. Ils la cherchaient toujours plus profond, et ils ne trouvaient rien.
Quand le temps des semailles fut venu.l'aîné dit:
— Pourquoi sémerions-nous? La valeur d'une récolte est un néant, si tu la compares au trésor que nous découvrirons demain.
Le second fut d'un autre avis :
— Semons toujours. J'aime les bénéfices qui s'additionnent. Tu ne jetteras pas une portion, même petite, du trésor. Pourquoi donc laisserions-nous perdre ce que nous pouvons gagner en plus?
Il sema partout le champ. Mais, avec la même mauvaise humeur ou la même indifférence qu'il bousculait son jeune frère, il retournait le blé qui poussait quand, au lieu de croire le trésor à l'endroit pauvre où son frère rêvait, il l'imaginait à l'endroit riche où l'herbe s'efforçait.
La moisson enfin enrichit les autres et les trois frères ne récoltèrent rien. Leur pauvreté affolée retourna la terre avec des mains qui tremblent. Même le poète se mit à fouiller aussi avi dément que ses aînés.
Mais bientôt des créanciers vinrent, qui s'emparèrent du champ. Le domaine étant trop petit pour payer toutes les dettes que s'étaient permises ces riches de demain, les chercheurs de trésor furent eux-mêmes vendus comme esclaves.
Le Gland généreux.
— Qu'est-il besoin de philosopher? dit Théomane. Toute la loi se résume d'un mot : Aimer
— Aimer qui? interrogea Eubule.
— Aimer tout. Aimer d'abord, par-dessus les êtres et les choses, le Dieu qui a créé les hommes ; qui a bâti la terre pour leur servir de demeure; qui sur leur tête a déployé le ciel, tente glorieuse; qui fait mûrir les fruits pour les nourrir et, pour les rafraîchir, couler les eaux vives. Aimer ensuite ses créatures et particu lièrement les autres hommes en qui nous pouvons, — comme un frère ému croit au visage de son frère voir le sourire des parents absents et son propre sourire, — reconnaître les images du Créateur et nos images. Car il est permis de proclamer devant tous cet enseignement des mystères, que nous sommes faits à la ressemblance de Dieu.
Eubule souriait, séduit. Mais Théomane continuait :
— Il nous a tout donné! Et, comme il est tout, à chaque instant, par des myriades de présents offerts dans des myriades de mains lumi-
32 LES PARABOLES CYNIQI
ncuses, il se donne lui-même. Imitons-le. C'est la seule verlu et c'est le seul bonheur.
Théomane ne pouvait plus parler et, comme sous une joie trop forte, il bégayait :
— Se donner, oh! se donner...
— Maître, dit Eubule, Théomane est grand.
— Il n'y a d'autre grandeur humaine que la sagesse, objecta Psychodore. Et Théomane n'est pas sage, s'il ignore l'heure et la manière de se donner.
— Toujours, toujours, affirma le balbutiement de l'initié, c'est toujours qu'il faut se donner. Et c'est de toutes les manières...
Mais le vieux philosophe l'interrompit, disant :
— 0 mes fils impatients, entendez une parabole :
Un gland, tombé du chêne, chantait sur le sol un cantique éperdu :
— J'aime, j'aime, et je veux me donner.
— Enfant pauvre, dit le chêne, plus tard tu auras beaucoup à donner, pourvu que tu te refuses maintenant. Car le devoir du gland n'est pas de se donner, mais de se réaliser. Glisse-toi silencieusement vers une solitude. Le long de ton chemin, cache-toi sous les feuilles, dans les herbes et entre les cailloux, de peur que tu sois aperçu par une bête avide. Quand tu auras trouvé ton désert, enfonce-toi profondément dans le sol. Que tous ignorent longtemps ton œuvre sur toi-même et que tes racines glissent,