LE GLAND GÉNÉREUX
tels des serpents, cherchant, pour en faire de la vie, les sucs endormis dans la terre. Dressetoi peu à peu, grandis et développe-toi. Ne t'inquiète pas de la solitude qui t'entoure et n'appelle pas ennemie cette protectrice de ta faiblesse. Plus tard, ta beauté sera l'appol puissant qui peuple un pays. Alors les doigts du vent feront frémir chacun de tes ramaux comme une corde mélodieuse et tu seras la vaste, lyre, carrefour de vio chantante. Tu seras l'abri et l'ombre. Comme les choreutes connaissent le coryphée et dansent en harmonie avec sa danso, les oiseaux te connaîtront, et leurs ailes et leurs gosiers vibreront sur le rythme de tes branches. Les jeunes gens dont l'amour est persécuté apprendront le chemin qui mène vers ton large tronc et ils s'appuieront contre toi pour échanger des baisers. Ainsi tu t'étaloras sous les cascades de la lumière, monde chargé de nids qui gazouillent et de pensées qui tremblent.
Mais le gland obstiné n'écoutait pas et il clamait toujours:
— Me donner, me donner I
11 restait non caché, offert en proie. Pourtant il fit un effort. Il voulait échapper aux conseils importuns ou, commo il pensait, aux radotages du vieillard. Il s'appliquait aussi à rouler vers la route voisine afin d'augmenter ses chances d'être aperçu et de se donner.
Il réussit.
Un troupeau de porcs vint à passer, parmi des grognements. Le gland généreux eut la joie qn'il appelait. Il fut broyé entre des dents écla-
tantes. Ainsi il devint un peu de fumier et un peu de viande qui se roule dans la boue.
0 mes fils, conclut Psychodore, efforcez-vous d'être puissamment et harmonieusement. Par ce moyen vous vous donnerez et vous donnerez beaucoup. Mais l'impatient, qui veut se donner au Heu de se réaliser, commet un crime multiple: il se détruit, lui, vaste avenir d'ombre et de chansons, il donne peu, il donne mal et à qui vaut moins que lui.
Les Reflets dans l'eau.
Un de ceux qui suivaient Psychodore par vaine curiosité s'adressa à Eubule :
— Depuis quelques jours, on ne comprend rien à ce qu'il dit. Allons-nous-en.
Eubule répondu :
— Certes, je ne comprends pas toutes ses paroles. Mais celles que je n'entends point, je les aime aussi. 11 me semble qu'elles m'aident à devenir meilleur et plus capable do vérité.
Alors Excycle ricana :
— Comment ce que tu ne comprends pas produirait-il sur toi quelque effet?
Mais Psychodore, qui passait, s'arrêta. Et il dit:
— Entendez une parabole:
Après la montée abrupte, on rencontrait un vaste plateau dont la plus grande part était occupée par un lac.
Dès qu'un étranger arrivait dans le pays, on le
conduisait sur la montagne, on le plaçait debout au bord de l'eau et on lui ordonnait:
— Parle.
Or, tandis que l'étranger parlait, les indigènes n'écoutaient point, mais ils regardaient.
Ils regardaient le lac. 11 semblait que les paroles, prenant une forme, s'élançaient vers l'autre rive. Et l'on voyait, à la surface ou dans les profondeurs de l'eau, glisser d'étranges reflets.
Le plus souvent, c'étaient des ombres de serpents qui rampaient dans l'eau. Ou bien des ombres de crapauds bondissaient lourdement. Ou encore des laideurs, trop monstrueuses et grimaçantes pour avoir un nom, s'agitaient en gestes infâmes.
Alors le peuple, s'irritant, injuriait l'étranger, le bousculait, le chassait hors dos frontières.
Mais un jour l'homme conduit sur la montagne se trouva être un sage. Et je crois bien que c'était mon maître Diogènc. Quand il parla, on vit voler dans l'eau de rapides reflets d'hirondelles. Et des reflets de merles sautillaient comme des railleries. Et des reflets d'aigles planants semblaient immobiles dans le calme des profondeurs.
Les indigènes ne se lassaient point de regarder. Ils écoutaient aussi, ce jour-là, avec leurs oreilles. Et leur langue s'essayait à répéter les paroles entendues.
Quand ils répétaient avec une exactitude servile, le reflet bigarré d'une pio se moquait d'eux.
Mais, si leurs paroles étaient différentes et d'une boauté égale, ils faisaient voler eux aussi
LES REFLETS DANS L EAU ùl
des reflets d'hirondelles. Ou, quand ils bafouaient, d'un cœur délivré, les osclaves fous qui composent la multitude, des reflets de merles bondissaient, ouvrant le bec comme une joie qui siffle. Toutefois, malgré des efforts répétés, aucun ne put faire planer dans les profondeurs un reflet d'aigle large et comme immobile.
— Maître, dit Eubule, cotte parabole est vraiment trop difficile. Je sens qu'elle me tourmenterait pendant de longs jours et de longues nuits. Jo t'en prie, ai me- moi assez pour me l'expliquer.
Sa voix était si douce, si affectueuse et si avide que Psychodore ne lui résista point.
— Peut être, dit-il, si l'étranger était mon maître, le lac était mon âme.
— Et ces habitants qui répétaient los paroles de Diogène?...
— Peut être mes pensées, sans comprendre encore les pensées du sage, imitaient du moins leur allure et la noblesse de leur vol.
— Pourquoi dis-tu : « Peut-être », ô Psychodore cher à mon cœur? Y a-t-il dans tes paroles, comme il arrive souvent, de l'incertitude et un peu de raillerio? Ou si tu parles aujourd'hui tout à fait sérieusement?...
Mais la bouche de Psychodore sourit. Et ses yeux étaient deux sourires mouvants qui semblaient, tels dos enfants qui jouent, se fuir et se poursuivre.
— Coque tu demandes en ce moment, réponditil, si je le savais, peut-être ne te le dirais-je pas.
Les Conspirateurs,
— L'autre jour, dit Excycle, tu parlais contre l'esclavage. Or voici: un événement se produit qui fera déborder la joie de ton cœur. Les esclaves do la Sicile, s'étant révoltés, ont déclaré la guerre à leurs maîtres.
— Tu contes une nouvelle intéressante pour l'historien, indifférente au sage. Car je doute quo les esclaves, s'ils triomphent, se montrent moins méchants que les maîtres.
— Ils ont commencé du moins par en surprendre quelques-uns qu'ils ont égorgés. Jo me réjouis quand des bêtes féroces sont détruites...
— Par d'autres hôtes féroces, je le crains.
— Je croyais, dit Excycle, que tu nous persuaderais de secourir les soldats de la justice et que môme peut-être tu viendrais avec nous.
— Si deux chiens se disputent un os, le sage ne prend point parti entre les deux chiens.
— Et, si un chien mord l'homme qui le frappe, pour qui prends-tu parti ?
— Ceci, dit Psychodore en riant, dépend des
raisons du chien. Mais j'ai connu peu de chiens qui fussent philosophes.
11 reprit :
— Entendez une parabole :
Dans un bosquet solitaire, à l'extrémité du vaste domaine, trois esclaves parlaient.
Le premier était fort comme Héraklès et se nommait Simon. Il disait à demi-voix, et on entendait en quelque sorte son effort pour ne point hurler :
— Quelle chose ridicule, que moi, égal à dix hommes conjurés, je sois condamné à servir un maître de corps chétif. D'après les lois naturelles, c'est lui qui est mon esclave. J'espère bien que l'avenir, si vous me secondez, mettra les choses et les gens à leur place.
Mais Eîaphe, habile et subtil comme Odysseus lui-même, portait dans une tète pointue, semblable à celle du renard, toute cette ruse que le vulgaire ou les poètes nomment sagesse.
— Les fous, affirma-t-il, sont nés pour obéir au sage. La nature a fait de moi un chef. Elle m'a donné, avec l'art des ruses soudaines qui surprennent la victoire comme un gibier, les lentes souplesses qui font durer la domination. Je méprise et je hais le maître d'esprit grossier et brutal. C'est pourquoi j'ai allié ma prudence avec ta force, ô Simon -Héraklès. Rien ne résistera à ces puissances unies. Et je t'assure que je
saurai faire des richesses conquises un autre usage que leur possesseur actuel. Car la volupté est une maîtresse qui no se donne qu'aux plus ingénieux de ses adorateurs, à ceux qui se montrent fertiles tout ensemble en malices et en inventions aimables.
Or le troisième esclave restait silencieux. Il entendait les paroles de ses compagnons avec indifférence ou peut-être avec mépris.
Il se nommait Néoklès. Mais, à cause de sa taille courte, de son nez camus, de ses paroles hardies et fortes, on l'appelait souvent le Petit Soc rate.
Celui dont l'esprit était subtil et avide l'interpella enfin :
— Plus d'une fois, ô Néoklès, jo t'ai entendu dire du mal des maîtres. Et je te désapprouvais dans mon cœur, parce que tes paroles étaient dangereuses sans opportunité et sans utilité. Mais plusieurs t'écoutent avec respect et, voyant que tu es avec nous, ils sauront que la justice est avec nous. C'est pourquoi nous t'avons fait venir pour que tu deviennes notre frère dans le labeur et dans la gloire.
Néoklès secoua la tète et les épaules dans le geste qui dit : Non.
— Sans doute, reprit Elaphe, tu ne comprends pas ce que nous te proposons. Ou bien tu es brave en paroles, mais lâche dès qu'il faut agir. Nous te proposons de devenir un maître qui commande à des esclaves nombreux et à des voluptés nombreuses.
— Je m'indigne, dit le Petit Socrate, non
point parce que je suis esclave, mais parce qu'il y a des esclaves.
Ni Elaphe ni Simon ne répondirent. Ils écoutaient avec inquiétude un bruit qui se rapprochait. Bientôt, ils virent apparaître leur maître. Ils échangèrent un regard. Celui qui était subtil reconnut que celui qui était fort était prêt à tout. Àndocide venait seul et, déjà, il les avait aperçus. Les trois hommes attendirent donc immobiles.
— Je suis heureux, dit le maître, de trouver réunis ceux de ma maison que j'aime particulièrement. Car j'aime et j'admire ta force, ô Simon égal à Héraklès. J'aime et j'admire la subtilité de ton esprit, ô Elaphe rival d'Odysseus. Quant à toi, Néoklès, ou, comme on te surnomme, Petit Socrate, je devrais te haïr puisque j'approuve les juges qui condamnèrent le vrai Socrate, ennemi des dieux et des lois. Pourtant, malgré moi et je ne saurais dire pourquoi, je t'aime aussi. Ou plutôt je voudrais, tout en te voyant rarement, que tu m'aimes et que tu me loues.
Le Petit Socrate avait sur les lèvres un sourire de malice. Les deux autres buvaient les paroles du maître comme on boit l'espérance.
— Voici donc, reprit-il, ce que j'ai résolu. Je me ferai trois amis, afin que tu sois, ô Héraklès, ma force ; et toi, Odysseus, mon esprit et ma ruse: et toi, Petit Socrate, la langue de malice qui pique mes ennemis.
— J'entends parler un fou, dit Néoklès. Simon leva sur lui un poing qui aurait pu,
d'un seul coup, assommer un taureau. Mais
:elui qu'il menaçait mesura des yeux le vaste :orps puis, hochant la tète:
— Toi, tu es une hôte qui a beaucoup d'appétit.
Andocide arrêta le geste de Simon.
Je suis seul juge ici, dit-il, d'un ton ferme, 3t je te défends de frapper.
Je t'obéis, comme à Zcus lui-même, gronda l'être inepte et terrible. Mais j'aimerais mieux Le faire plaisir en frappant qu'en ne frappant pas.
— Je vous affranchirai tous les trois, reprit, le maître. En outre, je donnerai à chacun de vous un beau domaine avec trente esclaves pour le faire valoir.
Simon et Elaphe, oubliant le corps chétif et l'esprit grossier de cet homme, tombèrent à Bfcrioux devant lui. Et, les bras levés, ils proclamaient :
— 0 grand, ô magnifique, ô bienfaisant... En vérité, Andocide est le nom d'un dieu qui visite la terre.
Le Petit Socrate so taisait. Il regardait avec pitié l'abaissement des uns, le gonflement vaniteux de l'autre.
Mais toi, interrogea le maître, comment ne trouves-tu point les paroles qni conviennent à la circonstance ? Je croyais la gratitude une vertu philosophique.
— Que te dirais-je, insensé qui donnes ce qui ne t'appartient pas?
— Je ne comprends point.
— Un homme n'appartient qu'à lui-même.
Quiconque, sous un visage d'homme, porto une
nature assez bestiale et servile pour se croire maître ou pour se reconnaître esclave, je le méprise.
Elaphe tremblait qu'Andocide revînt sur sa décision ; il s'approcha de Néoklès et à demivoix conseilla rapidement:
— Accepte et affranchis les trente qu'on te livrera. Ainsi tu auras fait du bien.
— Tout homme est libre malgré les apparences, s'il connaît la dignité humaine. Mais celui-là est vraiment esclave qui se proclame le maître. Je pouvais croire qu'il n'y avait ici qu'un esclave. Je vois qu'il y en a trois.
— Je te prouverai, cria Andocide, qu'il en reste un seul. Ce que j'ai promis, je le maintiens pour ceux-ci, que leur cœur reconnaissant rend dignes de la liberté. Quant à toi, ingrat, tu seras mis en croix.
Néoklès fut donc crucifié. Et les dix mille esclaves du domaine l'insultaient. Car on leur avait dit :
— 11 pouvait d'un mot délivrer plusieurs de ses compagnons. Mais il a refusé cruellement. Et il s'est montré contre vous le pire des tyrans.
Cependant le maître fit faire silence et il déclara:
— Je suis bon comme un dieu. Pourvu qu'il reconnaisse ma puissance et ma bonté, je ferai détacher celui-ci de l'arbre ignominieuax. Mais, qu'il y prenne garde, l'eau et la fraîcheur de la miséricorde sont épuisées et voici que la clepsydre retournée va laisser couler l'heure brûlante de la justice et de la vengeance.
Le Petit Socrate regardait en haut et il ne daignait point savoir que ces gens étaient là. Au lieu de répondre, il commença de chanter. Et son chant disait :
— Toujours je suis resté debout comme un homme, sourd aux glapissements plaintifs ou aux abois menaçants do ceux dont l'âme marche sur quatre pattes. C'est pourquoi j'obtiens cette récompense de mourir plus haut que je n'ai vécu, tout élancé vers le ciel.
Le maître haussa les épaules et se retira.
Alors les esclaves, ramassant des pierres, commencèrent à les lancer sur le supplicié, parmi des rires et des huées.
Mais le subtil Elaphe remarqua :
— 11 faut do l'ordre môme dan3 les jeux.
11 fit ranger les esclaves. Coux qui voulurent vinrent, chacun à son tour, se placer à la distance convenue pour lancer une pierre. Ainsi ce fut pour tous un jour de fête et de rire et il y eut des prix pour les plus adroits.
Les Sculpteurs de montagnes.
Des hommes partaient pour fonder une colonie. Ils rencontrèrent Psychodore et, l'entourant, écoutèrent ses paroles. Ils restèrent ainsi quelques jours avec lui et les disciples. Mais parfois ils parlaient entre eux secrètement. Enfin celui qui paraissait leur chef dit:
— 0 Psychodore, nous ne connaissons aucune sagesse qui égale ta sagesse. Viens donc avec nous. Et, quand nous aurons bâti notre ville, tu lui donneras des lois.
— Entendez une parabole, répondit Psychodore :
Un sculpteur dit à Alexandre:
— Donno-moi le mont Athos, afin que j'en fasse une statue à ta gloire. Elle portera dans sa main droite largement ouverte une ville, mais sa main gaucdo serrera l'urne d'où un fleuve s'épanche.
Quand Alexandre n'était pas ivre de vin comme un pauvre homme ou d'encens comme un imbécile qui se croit fils de Zeus, il avait celte sa-
gesse, commune d'ailleurs à beaucoup de fous, do reconnaître les folies étrangères. Il railla l'ambition de cet homme et lui refusa sa demande.
Le chef des colons remarqua :
— Cette fois, ô sage, tu n'as point parlé selon ta sagesse; mais tu ne nous as rien appris. Nous connaissions l'histoire que tu viens de conter et elle ne répond pas à la demande que nous venions de te faire.
— Quelques-uns, dit Psychodore, voudraient réformer tous los hommes et sculpter selon leur rêve l'humanité.' Ceux-là je les compare à l'ouvrier insensé qui s'efforcerait de faire, avec la terre que nous habitons, une immense statue de Déméter.
D'autres s'appliquent à modeler seulement une cité et ceux-là je les appelle proprement les sculpteurs de montagnes.
— Ainsi tu refuses un labeur et une gloire au-dessus de ton courage?
— Au-dessus du pouvoir d'un homme, ô homme! Mais la certitude même de l'échec ne m'arrêterait pas d'entreprendre, si entreprendre, ici, n'était un crime.
Les colons éclatèrent de rire.
— Un crime! s'exclama l'un d'eux. Et contre qui ?
— Contre la montagne et contre le sculpteur. La montagne et la foule ont je ne sais quelle beauté farouche. Mais la montagne sculptée ou