‹ Les paralogismes du rationalismeChapitre 10 sur 127 · L. RouGiEn · texte numérisé non relu

L. RouGiEn

Les effets d'une telle discipline furent considérables. La croisade des Albigeois avait tari lélan lyrique du génie méridional des pays de langue d'oc, dès le premiers tiers du xiri^ siècle; la scolastique de la Sorbonne destitue, vers le début du xiv*^ siècle, la France de langue d'oïl, qui avait créé les chansons de geste, l'art gothique et le mouvement communal, du privilège inouï d'inaugurer la Renaissance. Pour avoir trop mis en forme des syllogismes, réalisé des abstractions, disputé d'espèces, pour s'être interminablement exercés aux arguments cornus dans le royaume nébuleux de la Quinte-Essence, les poètes contemporains des entités, des quiddités, des suppositalités et autres « monstrueux vocables » dénoncés par Ramus, perdent le sens de la réalité et le goût de la vie. Dépique, de lyrique et de narrative, la littérature devient allégorique et didactique. Le scotisme littéraire rejette les personnages de l'histoire et de la légende, légués par les cycles breton et carlovingien, le roi Arthur et ses chevaliers, Charlemagne et ses lieutenants, pour faire place aux Universaux. Les vices et les vertus, les genres et les espèces, les entités métaphysiques peuplent doctement le morne ennui du Roman de la Rose et du Roman du Renart. Jean de Meung fait disserter, en plus de trois mille vers, deux figures allégoriques, la Raison et la Nature, tout comme les orateurs de la Révolution apostropheront interminablement la Vertu, la Vérité, la Justice, la Raison et autres divinités abstraites que l'on trouve gravées, en taille-douce, aux frontispices des monuments. C'est ainsi qu'au siècle de Dante et de Pétrarque la France, amie de la gaîté, ayant assumé la tâche morose d'enseigner au monde la triste scolastique, perd, au profit de sa sœur latine le bénéfice d'être l'initiatrice de la Renaissance. La scolastique transforme notre esprit ethnique, jusqu'alors lyrique et réaliste, en une mentalité abstraite et dialectique, incomparable en l'art d'argumenter.

Une autre cause prépondérante de la formation de l'esprit classique est la société polie qui préside à l'élaboration de la littérature du grand siècle. De François P"" à Louis XIV, les centres de culture sont la Cour, les salons, les ruelles, les académies au petit pied. Occupation de gentilshommes, formés aux belles manières et à l'art de bien dire, la littérature reflète la conception éminemment aristocratique que se fait de la vie la société mondaine dont elle est lexpression. Elle nous invite à

pénétrer dans un monde plein de décence et de noblesse, où les caractères, disciplinés par lo tradition, la religion et le grand style de la Cour, subissent la contrainte du devoir; où les excès de l'imagination et les frénésies de la passion sont contenus dans les bornes du vraisemblable et les limites des convenances; où le langage a le souci du bon ton. Cette littérature est bien née : les personnages y apparaissent pleins de distinction comme les ligures idéalisées de la statuaire antique. Au siècle suivant, le public littéraire s'étend, il est vrai; mais les belles-lettres cessent d'être un ornement pour devenir un instrument de polémique; elles n'ont plus pour but de divertir, mais de convaincre. A la chambre bleue d'Arthénice succède le Club de l'Entresol. Les personnages de toutes couleurs qui paradent sur la scène et dans le roman : Nègres, Persans, Brésiliens, Paris, Malabares, Ota'itiens, sont de simples serinettes à dissertations idéologiques et à amplifications littéraires. L'homme du siècle de Louis XIV apparaissait comme un être soumis à l'empire de la raison, parce (|ue discipliné et bien éduqué; mais subissant, pour son tourment, les alarmes de la passion et les émois du sentiment. Au siècle suivant, ce n'est plus un être soumis à la raison,^ c'est une raison raisonnante. Ainsi mutilée, épurée, sublimée, la nature humaine, afïranchie du désordre des sens, des intempérances de la passion, des fatalités de Tinstinct, apparaît comme naturellement bonne : (( Cent cinquante ans de politesse et d'idées générales, déclare Taine, ont persuadé aux Français d'avoir confiance en la bonté humaine et en la raison pure *. »

Une troisième influence est le culte des idées claires et distinctes, issu de la méthode cartésienne. Empruntant à la Scolastique sa métaphysique, aux sciences exactes sa méthode, René Descartes corrige ce qu'a de nébuleux, de gothique et de quintessencié la philosophie de l'Ecole, en ne recevant pour vraies que les idées claires et distinctes. Mais les idées claires et distinctes, ce ne sont ni les idées adventices qui viennent des sens, ni les idées fictives forgées par l'imagination ; ce sont les idées abstraites, analysées par l'entendement qui les décompose en leurs éléments. Destituant les mots de leur vertu évocatrice et sensible, ne les

* Histoire de la littérature anglaise, t. II, p. 343.

traitant plus que comme des signes algébriques destinés à la notation sèche des idées, entre lesquels relatifs et conjonctions font saillir les articulations logiques du discours; la langue académique de Vaugelas et de Balzac, puis la langue plus déliée de Condillac et de Gondorcet, ne se prête à traduire que ce qui est abstrait, logique, fini, achevé. Les aspects plastiques de la nature, le flux des phénomènes sensibles, la mobilité des impressions, la fugacité des états d'âme, le Yague des passions, le clair-obscur de l'instinct, les mystères de l'inconscient, le devenir des origines demeurent étrangers à la pensée classique et à ses ressources d'expression. Cetle-là débite en états statiques ce qui, par nature, est ondoyant et mouvant. Elle se complait dans ce qui est stable et bien arrêté; elle n'entend que ce qui est intelligible, c'est-à-dire ce qui se peut énoncer en concepts clairs et distincts ; elle ne dit que ce qui est plausible, c'est-à-dire ce dont on peut toujours donner une raison d'être suffisante. Elle fait subir spontanément au monde cette schématisation, cette idéalisation, ce passage à la limite qui caractérisent le Rationalisme. Voilà en quel sens on peut soutenir « que Boileau, Descartes, Leniaître de Sacy, Corneille, Racine, Fléchier, etc., sont les ancêtres directs de Saint-Just et de Robespierre' ».

VU. — La Mystique rationaliste.

Le signe auquel on reconnaît l'adaptation d'une doctrine à une mentalité est le suivant : toute doctrine se présente d'abord sous la forme d'un certain nombre de thèses que l'on s'efforce de prouver en partant d'un petit nombre de principes communément admis à une époque déterminée. Quand ces thèses, par suite de l'habitude qu'on a de les entendre, paraissent à ce point évidentes par elles-mêmes, que l'esprit ne peut se refuser à les admettre sitôt qu'on les formule, on cesse d'éprouver le besoin de les justifier. On les traite, non plus comme des propositions à démontrer en partant de prémisses plus certaines, mais comme des principes indubitables, dont on part pour établir d'autres propositions contestées ou obscures. Ces principes deviennent les

* Tainc, l.t'lrf.k Boulmy, ap. Correspondance, t. II, p. 268.

normes de notre pensée et les guides de notre conduite. La foi que nous leur vouons repose sur la routine, le parti pris, les instincts qu'ils flattent en nous, les passions qu'ils y sollicitent, les convoitises qu'ils satisfont. N'ayant d'autre appui que les mobiles irrationnels de l'habitude et de la croyance, la doctrine, proposée naguère comme un ensemble de propositions démontrables, est devenue un mysticisme. Si elle est nocive, elle est alors bien autrement redoutable, parce qu'elle se dérobe à la contradiction et ne laisse plus place à la tolérance ([ui résulte de la diversité des opinions. Elle est intuitive et non plus déduite : elle relève du sentiment et non plus du raisonnement. A qui la révoque en doute, il est répondu que ïonus probandi incombe au contradicteur qui se place délibérément dans l'absurde, et met en question ce qui ne l'est plus pour personne. « La nature crie dans tous les cceurs ; elle montre à tous les yeux (j'ue les hommes naissent libres et parfaitement égaux * » assure Leriguet ; tant pis, s'il y a des sourds qui n'entendent point et des aveugles qui ne voient pas. « Nous sommes tous égaux, n'est-ce pas? affirme le Manifeste des Egaux. Ce principe demeure incontesté, parce que, à moins d'être atteint de folie, on ne saurait dire sérieusement qu'il fait nuit quand il fait jour ! » Voilà l'exemple d'une proposition qui, établie par DescarLes en partant de la distinction aristotélicienne des attributs essentiels et accidentels, est acceptée dans la suite comme un dogme, le « saint dogme de l'égalité », dit Volney dans les Huines, qui se passe de toute justification, parce qu'il est évident comme le jour.

Cette transformation du Rationalisme en Mysticisme s'opère au cours du xvni<^ siècle.

Lorsque l'on oppose le xvii® siècle, monarchique et religieux, au xvm*^ siècle, voltairien et libertin, on ne laisse pas de s'abuser pour une bonne part. Mais, lorsque Ton oppose le xvii*^ siècle, rationaliste et cartésien, au xviii^ siècle, sensualiste et empiriste, on se méprend comme à plaisir. Il est bien vrai que les penseurs les plus considérables du siècle de \ Encyclopédie se réclament plus volontiers de Bacon, de Locke

1 Théorie des Lois civiles, 1767 (cité par Peano, les Syslèmes socialistes, t. II, p. 26).

et de Newton que de Descartes ; mais un peu de discernement révèle «ju'ils arg-uraentent en purs cartésiens. Partant de prémisses nettement empiristes, ils aboutissent, au prix des contradictions les plus choquantes, au langage et aux conclusions du Rationalisme. C'est que, pour eux, le Rationalisme n'est plus un système susceptible d'être discuté, c'est un mysticisme.

On pourrait remarquer tout d'abord, pour tenter d'expliquer ce phénomène, que l'empirisme de la table rase, qui nie l'hérédité et la tradition, aboutit aussi sûrement que le Rationalisme au socialisme égalitaire. Soutenir que nous sommes tous également doués de raison, ou que notre esprit à sa naissance est une feuille blanche, c'est se condamner, dans l'une et l'autre alternative, à rendre compte des diversités existantes entre les individus et les peuples par une simple différence d'éducation ou de législation*. Mais il y a plus. A part quelques matérialistes conséquents, tels que La Mettrie, les sensualistes du xviii^ siècle croient mystiquement en l'unité ontologique de l'espèce humaine, en l'égalité spécifique de tous les hommes, aux lumières naturelles également imparties à un chacun, aux lois imprescriptibles du droit naturel gravées par la nature au fond de notre cœur. Je veux que Condorcet soit un disciple fort conscient de Condillac ; il n'en décrète pas moins que la raison seule, non l'expérience, a qualité pour découvrir les principes de la morale et du droit naturel, antérieurs à toute constitution positive ; il prétend que les sciences morales et politiques doivent être a priori et déductives ; il fonde les droits de l'homme sur notre nature d'être raisonnable-. Mais qui l'autorise à opposer ainsi la raison à l'expérience, le droit au fait, 1 idéal au réel, si notre esprit n'est « qu'un polypier d'images » issues de sensations transformées? C'est que l'empirisme de Condorcet n'est qu'une apparence, une concession de langage aux nouveautés, du temps. Dès qu'il argumente, dès qu'il légifère, Condorcet est cartésien ; il est ivre de raison, comme Spinoza l'était de Dieu. Nul doute que d'Holl^ach ne soit sensualiste,: mais lorsqu'il prétend définir la nature humaine, c'est une définition toute

• llelvélius dégajje très sensément cette conséquence de l'œuvre de Locke ])e VHomme, sect. II, chap. i<"", note c.

* Vide supra, p. 7.

scolastique qu'il en donne, emportant l'égalité naturelle de tous les hommes par suite de leur identité spécifique*. D'Alembert, dans son Essai sur les principes des connaissances humaines, enseigne que toutes nos idées, même les idées purement intellectuelles et morales, viennent des sensations ; mais lui plaîtil de rappeler ce que c'est que l'homme, il oppose résolument la raison à l;i faculté de sentir : « 11 faut se rappeler ce principe trivial et de tous les temps que la raison est ce qui distingue l'homme de la brute; par le mot raison on n'a pu entendre que la facuté de penser, en tant qu'elle est distinguée de celle de sentir. » Ailleurs, il déclare : « Le vrai en métaphysique ressemble au vrai en matière de goût ; c'est un vrai dont tous les esprits ont le germe en eux-mêmes, auquel la plupart ne font pas attention, mais qu'ils reconnaissent dès qu'on le leur montre. 11 semble que tout ce que l'on apprend dans un bon livre de métaphysique ne soit qu'une réminiscence de ce que notre âme a déjà su"^. » Parti de l'empirisme de la table rase, le voilà qui tient le langage d'un platonicien! Mieux encore : le fondateur de l'empirisme anglais, l'adversaire de l'innéisme de Descartes, Locke lui-même redevient cartésien, dès qu'il s'agit d'applications pratiques. Il invoque alors la ♦< Raison naturelle » , qui fait entendre sa voix uniformément cliez tous les hommes : « car enfin la relation d'égalité entre nousmêmes et les autres hommes qui sont d'autres nous-mêmes, les règles et les lois que la Raison naturelle a prescrites pour la conduite de la vie, il n'y a personne qui les ignore. » Après avoir ruiné la croyance en l'existence objective des espèces, après avoir récusé la distinction des caractères essentiels et accidentels, Locke enseigne, sur Tautorité du théologien Hooker, 1 égalité naturelle de tous les hommes, qui repose précisément sur le réalisme des espèces et la distinction réprouvée : « C'est cette égalité où sont les hommes naturellement que le judicieux Hooker regarde comme si évidente en elle-même, et si hors de contestation, qu'il en fait le fondement de l'obligation où sont les hommes de s'aimer mutuellement : il fonde sur ce principe d'égalité tous les devoirs de charité et de justice auxquels les hommes sont obligés les uns envers les autres-^ »

' Vide siipra, p. i3.

- Essai sur les Eléments de philosophie ou sur les principes des connaissances humaines, VI; (Siuvres, Paris, i8o5, t. II, p. 120. ^ Essai sur le gouvernement civil, p. 2.

L'inconséquence des Sensualistes du xviii* siècle, imbus de cartésianisme, n'a d'égale que l'application des Rationalistes de l'Antiquité à écarter les conséquences politiques et sociales de leurs prémisses métaphysiques. Aristote professe l'identité spécifique de tous les individus dune même espèce; il enseigne en même temps qu'il existe des esclaves par nature. Les Stoïciens et les Chrétiens proclament l'égalité de tous les hommes par suite de leur commune filiation divine; ils ont bien soin de justifier l'inégalité des conditions sociales et prescrivent la nécessité pour chacun de rester dans le rôle, de garder le rang, d'assumer la tâche qui lui ont été assignés par la Providence, dans le vaste concert qu'est le Monde.

Au xix^siècle, la substitution duRomantisme au Classicisme, l'avènement du positivisme, les démentis de l'histoire et les enseignements delà sociologie auraient dû ruiner l'autorité du Rationalisme. Il n'en est rien. Le Romantisme a simplement transformé le socialisme jacobin de Babeuf dans le socialisme sensible, humanitaire, évangélique et utopique de Pierre Leroux, de Louis Blanc, de George Sand. Auguste Comte fonde la sociologie : Karl Marx prétend tirer, des données de cette science, ses prédictions, et inaugurer l'ère du socialisme scientifique. Parmi tant de vicissitudes de nos institutions politiques, parmi nos revers, nos défaites et nos victoires, une foi est demeurée inébranlable : celle que résume le mot de Jules Ferry : « La Révolution est notre évangile. » Il n'est parl,é, dans nos grands débats politiques, que des « immortels principes de 89 », ou encore « de la Déclaration des droits, ce monument écrit, qui est la loi et les prophètes de notre société moderne' ». Que la Déclaration de 89 soit une profession de foi fort incohérente, quand on l'abstrait du contexte des Cahiers généraux et des événements qui la provoquèrent, puisqu'elle invoque simultanément deux principes politiques incompatibles : celui des droits de l'homme et du citoyen, tiré de Montesquieu, qui limite, en faveur de l'individu, le pouvoir de l'Etat ; celui de la souveraineté populaire, issu de Rousseau, qui ne reconnaît aucun droit à l'individu en face du pouvoir discrétionnaire de la volonté de la majorité : il n im-

1 Cf. Béret, De Gambetta à Briund, Paris, 1914, p. 400.

porte. Que les libéraux puissent, en conséquence, se réclamer, aussi bien que les socialistes, des principes de 89 : il n'importe. Il ne s'agit point de rigueur logi({ue, de démonstration mise en forme, d'argumentation serrée; il s'agit de répéter les articles de foi d'un Credo,

Tels esprits qui se proclament affranchis de toute métaphysique, tels partis, dits avancés, qui se flattent d'avoir rejeté le joug de toute superstition, ont leur mystique à eux. Moins oppressive que le dogmatisme religieux du Moyen Age, cellelà serait bien plus dangereuse si elle était réalisée à la lettre : loin de sauvegarder l'ordre social au point de l'immobiliser, elle le ruinerait en le dissolvant dans l'anarchie.

En effet, la nouvelle mystique est bien plus chimérique que l'ancienne, à laquelle on prétend la substituer au nom du progrès des lumières. Le mythe rationaliste est incommensurablement plus fallacieux que le mythe mosaïque de la chute originelle. L'antique récit delà Genèse contient une part considérable de vérité. Transposé dans le langage de la science moderne, il nous enseigne que nous avons à lutter contre nos instincts, legs de nos atavismes ancestraux, dont le libre déploiement est incompatible avec les conditions de la vie sociale. La vertu, la civilisation, la moralité, la vie supérieure de l'esprit sont une conquête de la volonté personnelle et des contraintes sociales sur notre nature. Toute autre est la leçon du mythe rationaliste. Sa dialectique, plus perfide que les conseils du serpent tentateur au jardin d Eden, tient à 1 homme ce spécieux discours : (( Tu es naturellement bon et essentiellement raisonnable, ayant dans ta conscience un guide infaillible du bien et du mal, ayant dans tes lumières naturelles le dépôt des principes premiers de toute vérité. La superstition, dès lors, ne peut s'expliquer en toi que par l'effet de l'imposture qui a surpris ta crédulité première ; la perversité, que comme suite de mauvaises lois qui t'ont assujetti à mal faire : n'aie donc ni honte, ni remords d'être superstitieux et pervers, car seule l'institution sociale en est responsable. Ayant les mêmes lumières naturelles que ton semblable, tu as droit d'être aussi intelligent que lui, aussi grand savant que Newton, homme d'Etat aussi avisé que Turgot : il suffit pour cela que tu exiges de la Société qu'elle dispense à tous une commune éducation intégrale qui, cessant d'être le privilège d'une élite, cessera d'être oppressive à ton endroit.

Etant aussi entendu que ton prochain, tu as les mêmes titres que lui à participer au gouvernement de la chose publique qui n'a pour but que le bien général, c'est-à-dire ton bien à toi : exige de la Société qu'elle octroie à tous les mêmes droits politiques. En tant que personne raisonnable et morale. tu es aussi respectable que ton prochain : exige de la Société qu'elle accorde à tous la même part de considération, d'honneurs, de charges, de dignités. Du fait de ta naissance, tu as des droits imprescriptibles et innés, dont le plus précieux est le droit au bonheur : exige de la Société quelle dispense à tous les mêmes richesses, le même bien-être, la même félicité. Mets-la en demeure de réaliser, après l'égalité civile et politique, l'égalité sociale sans laquelle les deux premières ne sont que leurres. Etant égal par nature à tout autre représentant de l'espèce humaine, tu es frère de quiconque : exige que l'opposition des patries fasse place au cosmopolitisme universel après la destruction des frontières. Que si, maintenant, étant, en droit et par nature, libre, tu es partout dans les fers; raisonnable, tu es communément imbécile et ignare ; vertueux, tu es généralement dépravé; si, ayant droit au bonheur et aux richesses, tu es malheureux et déshérité, accuses-en la Société. Le jour où, grâce au suffrage universel, tu détiendras le pouvoir par l'organe de la majorité, tu n'auras plus qu'à décréter l'égalité réelle pour réaliser le paradis terrestre. Alors on verra s'avancer sur la terre, dans la moisson des épis mûrs, le char de Saturne et de Rhée ! »

VllI. — Le conflit du Rationalisme et de la Science positive.

Auxiliaire précieux de la science positive durant de longs siècles, au point de s'enorgueillir de ses conquêtes comme de son bien propre, on peut dire qu'aujourd'hui le Rationalisme se trouve en parfaite antithèse avec elle. Les positivistes du XIX' siècle, Auguste Comte, Taine, Renan ont dénoncé ce divorce, qui a dégénéré peu à peu en conflit aigu. « La différence entre les hommes de la Révolution et nous, écrivait Taine, c'est qu'ils disent raison là où nous disons science. » Sous cette dilVérence de mots, c'est une telle divergence d idées, que ces deux nourrissons des Muses, le Rationalisme

et l'a Science, sont devenus, en grandissant, des frères ennemis. Il n'est point de propositions que formule le premier au nom de Tévidence, que ne condamne la seconde au nom de Texpérience.

Le Rationalisme proclame l'ég-alité naturelle des hommes, et l'identité de la raison en chacun d'eux, parce que les vérités rationnelles sont également entendues de tous, et que les caractères essentiels, qui caractérisent une espèce, ne comportent pas divers degrés de perfection. L'histoire des sciences nous apprend que les vérités rationnelles, déclarées a priori, éternelles et nécessaires, sont des généralisations empiriques, tardivement acquises au cours de l'évolution humaine, ou de simples conventions, qui ne sont ni vraies ni fausses, mais seulement plus ou moins commode, et qui ne paraissent évidentes qu'en vertu de certaines contingences empiriques du milieu qui nous sert d'habitat. L'histoire naturelle nous enseigne que les individus seuls existent, que les notions d'espèces et de genres ne sont que des abstractions statiques réalisées, que tous les caractères manifestés par un individu sont également nécessaires, qu'il n'y a pas de caractères accidentels seuls susceptibles de plus ou de moins.

Les sciences historiques nous révèlent que les races, les peuples, les collectivités, les classes sociales, les corps professionnels ont une mentalité distincte, une psychologie qui leur est propre, une idiosyncrasie qui interdit c[u'on les confonde : la mentalité de l'Aryen n'est pas celle du Sémite, celle du Germain n'est pas celle du Latin, celle du juriste n'est pas celle du physicien, celle du capitaliste n'est pas celle du prolétaire. L'inégalité est inscrite partout dans la nature. Les capacités, les mérites, le degré de bienfaisance, les titres à la reconnaissance publique des individus, des peuples et des races, appellent des mentions fort diverses; la pire des injustices serait légalité de traitement. Un homme n en vaut pas un autre, quoi qu'en ait pensé Diderot. La valeur d'un individu, au point de vue social, dépend du degré de bienfaisance de ses actions et de la difficulté qu'on éprouve à le remplacer : plus son activité est précieuse pour la collectivité, moins il est aisément remplaçable, plus grande est sa valeur sociale et plus doivent s'accroître ses fonctions et ses privilèges. A la justice commutative entre des individus rigoureusement interchangeables, liés par une solidarité mécanique, des tribus primitives, doit se substituer, dans les sociétés

modernes, l'établissement d'une justice distributive entre 'les individus ditîérenciés, liés par une solidarité dynamique.

Le Rationalisme déclare que l^homme est naturellement bon, parce qu'il est essentiellement raisonnable. Tout autres sont les considérants de la science. « On admet (pendant la Révolution française), écrit Taine à Guizot, que l'homme en soi, l'homme abstrait, l'homme primitif et naturel, est essentiellement bon et surtout raisonnable ; là-dessus on fabrique une idylle. En général, cette conclusion passe pour être une conséquence rigoureuse de la philosophie du xv!!!*^ siècle; tout ce que je puis dire, c'est que la raison, même laïque et purement laïque, ne l'accepte pas... La zoologie nous montre que l'homme a des canines ; prenons garde de réveiller en lui l'instinct carnassier et féroce. La psychologie nous montre que la raison, dans l'homme, a pour support les mots et les images ; prenons garde de provoquer en lui l'halluciné et le fou.,. L'histoire montre que les Etats, les gouvernements, les religions, les Eglises, toutes les grandes institutions sont les seuls moyens par lesquels l'homme animal et sauvage acquiert sa petite part de raison et de justice; prenons garde de détruire la fleur en tranchant la racine ^ »

Partant de prémisses fausses, les conséquences qu'en déduit le Rationalisme sont nécessairement erronées. Il n'existe pas de droit naturel qui soit à l'origine de l'évolution juridique; le fait de sa naissance ne confère pas à l'individu des droits imprescriptibles qui seraient les mêmes pour tous; l'institution sociale n'est pas le résultat d'un contrat librement consenti où chacun aurait aliéné une part de sa liberté primitive pour protéger, de toute la force du corps social, celle qui reste compatible avec la reconnaissance dune liberté égale chez autrui, etc. En réalité, l'état de société est l'état naturel de l'homme; les libertés individuelles sont des acquisitions tardives delà civilisation, qui dépendent du degré de culture et de l'état de paix entre les nations; le droit naturel est le seul dont on ait pu dire qu'il n'existe pas dans la nature : il s'oppose au droit positif comme un droit idéal, placé à l'extrême limite de l'évolution juridique, qu'il faut s efforcer de réaliser dans la mesure compatible avec les conditions d'existence et de prospérité de chaque Etat en particulier

' Lettre du li juillet ISIS; Correspondance, t. III, p. 2'(7-2.',8.

et de la Société des Nations en g-énéral. « Pourquoi ce zèle à proclamer ces droits (les droits naturels) comme certains, s'écrie Bentham, comme imprescriptibles, comme inaliénables? C'est qu'on ne les a trouvés nulle part... Moins ils ont d'existence, plus on fait de bruit pour persuader qu'ils ont toujours existé... La plupart des hommes sont si peu accoutumés a la justesse des expressions, qu'ils concevront à peine l'importance qu on attache à rectifier celles-ci... Mais beaucoup d'autres, séduits par des mots sonores, enchantés de cette idée de lois naturelles, de droits naturels, ne pourront jamais rompre cette association factice entre ces deux termes... Le langag-e de la simple raison, de la pure vérité est difficile à apprendre : le langage des passions est par lui-même séduisant et facile'. » A parler de Loi naturelle, de Droit naturel, « deux espèces de fictions et de métaphores », on crée, en effet, de fâcheuses équivoques : « Ce qu'il v de naturel dans 1 homme, ce sont les sentiments de peine ou de plaisir, les penchants, mais appeler ces sentiments et ces penchants des lois, c'est introduire une idée fausse et dangereuse, c'est mettre le langage en opposition avec lui-même : car il faut faire des lois précisément pour réprimer ces penchants-. » La croyance en la toute-puissance de l'éducation sur les individus et de la législation sur les peuples, qui revient à traiter les individus et les peuples comme une matière amorphe, indéfiniment malléable et plastique, repose sur la double méconnaissance de l'hérédité chez les individus, de la tradition chez les peuples. Celles-là imposent des conditions et des limites à l'efficacité de l'éducation et des lois. On accorde, au nom de l'hygiène, qu'un même régime alimentaire ne convient pas à tous les individus; pourquoi admet-on qu'ils puissent s'accommoder d'un même régime intellectuel et moral, bien qu'élevés dans des milieux dissemblables et destinés à remplir des fonctions sociales différentes ? L'histoire juridique est là pour montrer l'impuissance des lois, lorsqu elles ne sont pas conformes aux coutumes qui naissent de l'équilibre spontané des intérêts; ou que, stéréotypées dans le droit écrit, elles ne répondent plus aux besoins nouveaux de la société. Le

* Tactique des assemblées législatives, suivie d'un traité des sophismes politiques, t. I, p. 336-337.

- Dumont de Genève, Traité de Législation, t. I, p. 148 (cité par Guyau, la Morale anglaise, p, 38).

droit prétorien a été un art d'accommoder la loi des XII tables à l'évolution sociale de Rome. Le droit ouvrier s'est constitué en partie en opposition avec les principes du Gode napoléonien. La jurisprudence n'a pas seulement pour but d'assouplir la loi par considération subtile des espèces, ou de préparer le droit de demain par les arrêts des Cours d'appel ; elle a aussi pour mission de solliciter la loi, de la tourner, lorsqu'elle est nocive en ses incidences, ou simplement inefficace, conciliant ainsi la permanence du droit écrit avec les exigences variables de la vie sociale. La législation est faite pour les hommes et les sociétés, non les hommes et les sociétés pour les lois. Le droit ne peut être a /jn'orf et déductif; variable avec chaque peuple, il doit correspondre à son degré de culture, à ses mœurs et à ses traditions, à ses aspirations idéales que peuvent seules révéler l'observation et l'expérience. Ce fut l'erreur du Rationalisme d'avoir assimilé la bienfaisance d'une loi juridique à la vérité d'une loi physique; la loi phvsique est une et invariable: elle est dénuée de moralité. La loi humaine n'est pas vraie, elle est bienfaisante ou nocive, et sa bienfaisance et sa nocivité varient suivant les individus et les collectivités auxquelles elle s'applique. C'est l'erreur du Pragmatisme d'assimiler inversement la vérité d'une loi physique à la bienfaisance d'une loi juridique ou à la réussite d'une recette pratique. Une vérité scientifique est acquise pour toujours ; mais le succès d'une politique est passager et des institutions, prospères aujourd'hui, seront désuètes demain. La politique réaliste de Bismarck et la politique mondiale de Guillaume II se soldent par la définitive banqueroute de l'entreprise impérialiste en Allemagne. La doctrine libérale du a laisser faire, laisser passer « a favorisé le progrès économique en stimulant la concurrence : elle est aujourd hui dépassée, car la libre concurrence ne va pas sans malfaçon, sans gaspillage, sans crises de surproduction, sans guerres économiques, qu'un contrôle étatiste et une organisation internationale, confiés à des agents compétents, pourraient faire disparaitre. En matière de pratique, tout est revisible, rien n'est définitif, parce que les actes, et les idées qui sont les mobiles de nos actes, ont des incidences insoupçonnées et des répercussions incalculables, qui se déroulent à mesure que les conditions de la vie sociale évoluent.

Les Rationalistes mutilent la nature humaine à force de la simplifier. N'ayant en vue que la partie rationnelle de notre âme, ils négligent les mobiles irrationnels qui déterminent nos passions, nos sentiments, nos opinions et nos croyances. N'allez pas dire à ces dialecticiens implacables, qu'il est des raisons que la raison entend mal ; qu il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que nen imagine leur philosopliie ; que la raison n'est pas tout l'homme, ni la vie de l'intelligence toute la vie. Ils ont réduit l'homme à une entité, à n'être qu un être de raison, que la raison exige raisonnable par définition. N'est tenu pour bienfaisant ou utile que ce qui paraît raisonnable ; pour raisonnable, que ce qui paraît rationnel; le reste, œuvre du préjugé et de l'imposture, doit être impitoyablement éliminé. En vain tenterait-on, auprès deux, un plaidoyer en faveur de la superstition, pour prouver quelle fut nécessaire et féconde en son temps: pour eux, cela n'est pas possible, car l'homme est le même dans tous les temps et dans tous les pays. Et, cependant, il est avéré aujourd'hui que les préjugés les plus odieux et les pratiques les plus absurdes, comme les tabous polynésiens, ont contribué, pour leur part, à servir la cause de la civilisation, en fortifiant, contre les instincts débridés de l'homme primitif, le respect de l'institution politique, du lien conjugal, de la propriété privée, de la vie humaine, sans lesquels il n'y a pas d'ordre, ni, par conséquent, de progrès possible'. Aujourd'hui, nous ne répéterions plus sans réserve le vers de Lucrèce : tantiim religio potuit suadere malorum, où il convient, comme chacun sait, de traduire religio par « superstition ». Nous ne dirions plus, avec Montesquieu : « Je me croirais l'homme le plus heureux des mortels, si je pouvais faire que les humains puissent se guérir de leurs préjugés », puisqu'il est avéré qu'il y aura longtemps encore, pour les peuples, des « préjugés nécessaires )^, pour les individus, des « illusions vitales ». L histoire montre comment, parti de prémisses erronées, l'homme ;arrive à des conclusions justes ; comment d'une théorie chimérique il tire des conséquences salutaires ; comment la sottise se transforme en sagesse, comment du mal sort le bien. Ce que les philosophes du xv!!!*^ siècle appelaient raisonnable n'est souvent que le résidu du préjugé usé par l'expérience, comme la paillette d'or

1 Cf. G. Frazer, lu Tâche de Psyché, Paris, 1914.

est le reliquat du quartz lavé et trituré par les grandes eaux. Il faut se garder de confondre le Rationalisme et la Science positive. Le Rationalisme prétend reconstruire l'univers et la société a priori et déductivement : il n'aboutit qu'à de contestables métaphysiques et à de pernicieuses utopies. La science positive basée sur la connaissance expérimentale des lois qui régissent les phénomènes physiques et moraux, prétend utiliser la connaissance de ces lois en vue d'améliorer les conditions de notre habitat et de notre milieu naturel, la Société. Elle suit docilement le principe de Bacon : on ne commande à la nature qu'en lui obéissant. Des sciences théoriques et abstraites, elle déduit des sciences appliquées, des arts pratiques, des techniques utilitaires, tels que la médecine, la morale ou la politique, capables de réaliser progressivement les fins idéales de l'Humanité.

Auxiliaire efficace de l'institution sociale, le Rationalisme a marqué lère de son avènement d'incomparables bienfaits. Il a affranchi l'homme de sottes superstitions; il l'a émancipé de fâcheuses contraintes. Chaque article des Déclarations des droits de l'Homme, envisagé d'une façon concrète, critique un abus, devenu intolérable, de l'Ancien Régime. Les auteurs de la Révolution ont voulu violemment le jour de la justice, et ils ont tâché d'établir, par la persuasion et par les armes, le règne de la paix entre les nations. Etroits dans leurs haines nécessaires, ils furent généreux dans leurs illusions permanentes. Faisant grand fond sur la nature humaine qu'ils tenaient pour indéfiniment perfectible, ils ont cru qu'il suffirait d'une bonne constitution pour créer de bonnes mœurs, et d'une éducation bien dispensée pour instruire à la vertu. Dans la poursuite de leurs chimériques espoirs, ils ont atteint des réalisations substantielles et durables. Mieux encore que des réalisations, ils nous ont légué un idéal et une foi. Grâce à eux, les titres du Rationalisme à notre reconnaissance sont impérissables.

Mais, aujourd'hui, le Rationalisme semble avoir épuisé sa mission civilisatrice. Destiné essentiellement à une œuvre de critique et de destruction, il n'avait pas qualité pour recon-

struire et pour fonder. En jetant dans le monde l'idée de l'égalité naturelle, de l'identité de la raison chez tous les hommes, d'où dérivent leur égale compétence et leurs droits égaux, il a conduit notre civilisation occidentale au paradoxe le plus considérable de son histoire.

Imbues de l'idéologie révolutionnaire, les nations modernes ont confié aux majorités irresponsables et incompétentes le pouvoir législatif, justement dans le temps oîi l'avènement des sciences politiques et morales montrait que le gouvernement des peuples est une affaire de compétence, ressortissant à des minorités instruites et responsables, minutieusement sélectionnées. Le suH'rage universel en matière de législation n'estque le privilège de l'esprit de parti, de l'intérêt particulier, de la passion et de l'ignorance contre le discernement scientifique du bien public et des moyens propres à le réaliser. On ne met pas aux voix la validité d'une loi physique ou d'un théorème de géométrie : est-il beaucoup plus raisonnable de recourir au vote pour établir le degré de bienfaisance ou l'opportunité d'une loi civile dont l'élaboration est autrement délicate, et les incidences autrement complexes? « Dix millions d'ignorances ne font pas un savoir ». écrivait Taine. « Convertir à la raison vingt millions d'hommes, quelle absurdité! » s'écriait Renan. Entre le principe des majorités, issu du Rationalisme, et le principe de la compétence, issu de la sociologie positive, le conflit est inévitable '.

La paradoxe créé par le Rationalisme s'aggrave chaque jour du fait de l'accroissement des fonctions de l'Etat. Tant que celui-ci n'assumait qu'un rôle politique et administratif, le mal était relativement circonscrit. Mais la doctrine libérale, celle des Physiocrates et de l'Ecole de Manchester, est actuellement dépassée : pour qu'une grande nation s'organise et tienne sa place dans le concert des grands Etats, il est nécessaire que le pouvoir central intervienne en matière d'instruction, de services publics, d'économie sociale, d'économie politique, de commerce et d'industrie, pour favoriser, organiser et coordonner les efforts particuliers. Excellent pour stimuler les énergies premières, le régime libéral du « laisser faire,

1 Rien n'est plus suggestif que de lire l'histoire de la politique commerciale française, écrite de ce point de vue. par le professeur serbe Dr. J. Bajkic, Die franzosische Handelspolitik, 1892-1902, ap. Mûnchener Volkswirtschaftliche Sludien, t. LXIII; Stuttgart und Berlin, 1904.

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