‹ Les paralogismes du rationalismeChapitre 11 sur 127 · L. ROUGIER · texte numérisé non relu

L. ROUGIER

laisser passer » ne tarde pas à susciter la lutte des classes et les conflits internationaux. Il se révèle gaspilleur d'énerg-ies et fauteur de désordres ; il perd sa raison d'être lorsque le marché économique, suffisamment saturé, demande surtout à être réglementé ; lorsqu'aux méthodes empiriques, que seule peut perfectionner la sélection brutale opérée par la libre concurrence, se substituent les méthodes tayloriennes scientifiquement élaborées. Mis dans la nécessité d'intervenir dans tous les domaines de l'activité nationale, l'Etat doit s'adapter à ces nouvelles fonctions en créant des org-anes compétents difTérenciés. S'il ne le fait pas, s'il n'admet d'autre autorité, en tout et pour tout, que la volonté aveugle de la majorité, l'étatisme ne signifie plus que la collusion des pouvoirs, la fâcheuse ingérence de la politique dans tous les domaines. Détruisant le culte de la compétence, le goût des responsabilités, le sens de la probité professionnelle, il pervertit les institutions, démoralise les administrations, en subordonnant tout à l'intérêt électoral.

« Une école où les écoliers feraient la loi serait une triste école », déclarait Renan. Un gouvernement où les gouvernés font la loi est un piteux gouvernement. La science, l'art, la moralité, l'élaboration d'un idéal supérieur, le style qui crée une culture, la haute politique, la grande industrie, l'organisation, les vues profondes, le respect des traditions séculaires, le sens des destinées historiques d'une nation, le talent de tempérer les impatiences du présent en vue de ménager les possibilités de l'avenir, celui de dépasser les mesquines entreprises d'un empirisme journalier pour sauvegarder les exigences d'un développement ultérieur, le don de clairvoyance et de discernement furent toujours le privilège d'un magistère, l'apanage d'une minorité fort restreinte, gardant la tradition du vrai, du bien et du beau. L'histoire humaine se réduit au perpétuel mouvement d'ascension, de stabilisation, de décadence et de renouvellement des élites successives, qui émergent des couches inférieures et retournent s'y absorber à leur déclin. On s'abuse à vouloir représenter l'histoire des Républiques grecques ou de Rome comme la lutte dune aristocratie perpétuellement la même, contre un peuple perpétuellement le même. Il s'agit toujours d'un conflit entre une aristocratie au pouvoir et une autre qui aspire à naître. Le peuple est le fonds commun d'où émergent

progressivement les oligarchies qui le dominent et où elles retournent s'y dissoudre. Il nejoue, sur la scène du monde, que le rôle du chœur dans la tragédie anti({ue. Il est toujours prêt à assister le crime heureux et à bafouer la vertu qui ne rencontre pas sa chance. L'ami da peuple n'est pas celui d'Ibsen ; c'est celui qui flatte ses instincts en vue de l'asservir. Doué d'une mentalité inférieure, il n'entend pas les arguments scientifiques : il croit à la vertu magique des formules ; et, tenant l'Etat pour une providence toute-puissante, il s'étonne qu'il s'obstine à ne point réaliser de miracles. Incapable de faire le départ entre la réalité et le rêve, il cède ingénument au mirage des fallacieuses utopies : les socialistes ont rédigé maints plans de constitution sociale ; mais, depuis le Capital de Karl Marx qui joua le rôle de faux prophète, ils n'ont pas écrit un seul traité d'économie politique. Le peuple appelle le « grand soir rouge », (( la révolution sociale », comme les premières commiinautés chrétiennes attendaient la parousie, la descente du Fils de l'Homme dans toute sa gloire venant inaugurer le Royaume de Dieu sur la terre ; il ignore que la Révolution lui ménagera de rudes mécomptes et des servitudes plus odieuses que celles du passé, car il est particulièrement pénible de subir l'autorité du camarade sorti du rang, qui la veille était votre égal ; et l'homme nouveau, le parvenu, qui n'est pas blasé sur les jouissances du pouvoir, est naturellement incliné à en abuser. Le vin doux des Révolutions verse toujours à quelque dictateur le breuvage enivrant de la tyrannie.

Le dogme de la souveraineté nationale, c'est-à-dire la croyance que la collectivité possède une personnalité, une conscience propre et une volonté générale, et que cette volonté générale a le droit de promulguer des ordres inconditionnés par la voie de ses mandataires, est une des conceptions métaphysiques les plus erronées que nous ait léguées 1 idéologie révolutionnaire*. La vérité est que, au sein de toute collectivité, il se forme une différenciation entre gouvernants et gouvernés. Les gouvernants n'ont pas à obéir passivement à la volonté des gouvernés qui, en tant que générale, n'existe pas; qui est variable, capricieuse, diverse, incohérente, contradictoire, à courte vue : ils doivent assumer la responsa-

1 Comp. DaguiL. l'Elal, le droit objectif et la loi positive, Paris, 1901.

bilité de plier à leurs directives personnelles la masse malléable de la nation. Le pouvoir, sous quelque régime qu'il se manifeste, vaut en proportion du sérieux, du savoir et de l'énergie de l'élite qui le détient. Une élite se dépossède elle-même et se condamne de gaieté de cœur, qui détend la roideur de sa A'olonté de puissance; qui, perdant le goût des responsabilités avec l'orgueil de ses privilèges, est prise de scrupules, s'interroge anxieuseusement sur le bien-fondé de ses droits, ne parle plus que d'abnégation, de renoncement en faveur des couches les plus basses de la population. Elle manque alors à sa mission sacrée : la conservation de l'élite, en sacrifiant délibérément le souci du recrutement de l'élite à l'unique préoccupation du grand nombre, les éléments péniblement sélectionnés à l'indifférenciation de la masse considérée dès lors comme seule intéressante. Le signe manifeste de sa déchéance irrémédiable est une mièvre sensiblerie, une sorte de comédie larmoyante, où elle s'attendrit immodérément sur le sort des déclassés, épaves inutiles que rejette sur ses bords le fleuve indomptable de la vie. « A la fin du xviii* siècle, écrit Taine, dans la classe élevée et même dans la classe moyenne, on avait horreur du sang; la douceur des mœurs et le rêve idyllique avaient détrempé la volonté militante. Partout, les magistrats oubliaient que le maintien de la société et de la civilisation est un bien infiniment supérieur à la vie d'une poignée de malfaiteurs et de fous, que l'objet principal du gouvernement, comme de la gendarmerie, est la préservation de l'ordre par la force '. »

Sélectionner une élite, aussi compétente, active et énergique que possible; l'amener au pouvoir pour assurer le bien public; ne pas s'en remettre aux lois du hasard pour produire ces réussites exceptionnelles que sont, dans la vie des nations, les grands hommes, voilà le premier devoir de toute saine constitution. Dans le passé, les dynasties royales, la noblesse héréditaire, le clergé, les corps privilégiés de l'Etat, les collèges moraux de la nation, l'armée, la magistrature, 1 université, furent des procédés empiriques pour assurer l'existence et la persistance d'une élite. L'histoire de Venise est le plus bel exemple d'une République confiant délibérément à une aristocratie héréditaire de commerçants, de

' L'Ancien liér/inie, p. 242.

guerriers et de diplomates, le soin de présider à ses destinées; d'une aristocratie dispensant ù ses membres une éducation civique et professionnelle supérieure, confiant les offices et les charg-es suivant des méthodes de sélection éprouvées et sévères, dans le but unique de servir l'intérêt, la prospérité et la g-loire de l'Etat. Avec l'avènement de la démocratie dans le monde et la constitution des sciences sociales, les solutions aristocratiques du passé ne sont plus indispensables. Le recrutement de lélite dirigeante doit être ouvert à tous, sous la seule condition des capacités exigibles. Mais légalité de droits ne signifie ici qu'une égale possibilité, une égalité hypothétique, non une égalité absolue et de fait. Bien loin de viser à faire régner l'égalité réelle, qui serait la confusion au lieu de la différenciation, le retour à la barbarie, au lieu du progrès de la civilisation, les institutions sociales et politiques doivent favoriser la sélection et l'élévation progressive d'une élite investie des pouvoirs publics. La représentation nationale, légitime lorsqu'elle se borne à représenter des intérêts professionnels et collectifs du pays, à poser les problèmes qui résultent de leur coexistence, de leur antagonisme, ou de leur concert, n'a pas qualité pour trancher ces problèmes au nom de la majorité anonyme, irresponsable et incompétente. Elle doit confier à des minorités instruites et responsables, triées dans la masse de lanation, le soin de les résoudre en vue du bien public.

En résumé, dune part les enseignements des sciences sociales, l'extension progressive des attributions de l'Etat, montrent la nécessité de déléguer à des organes différenciés, à des minorités compétentes, le travail législatif, le pouvoir exécutif et judiciaire; d'autre part, l'idéologie révolutionnaire, issue du Rationalisme classique, enseigne au peuple qu'il est universellement compétent, si bien que, imbu des prérogatives flatteuses que lui confère une colossale erreur de psychologie et d'histoire, ce dernier n'admet d'autre principe d'autorité, d'autre critérium de vérité, d'autre garantie de légalité, d'autre contrôle suprême que la volonté arbitraire de la majorité. De cette antithèse est né le malaise des démocraties modernes, que le xx* siècle aura pour première mission de résoudre.

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