VI. — Le Rationalisme et lesprit français
Telle est la doctrine politique et sociale, issue da Rationalisme classique, qui, par une sorte de logique immanente, nonobstant d'innombrables contingences et dans une confusion d'idées prodigieuse, a acheminé les idéologues du XVIII'' siècle et les hommes de la Révolution au socialisme égalitaire. C'est en France, plus qu'en aucun autre pays, que le Rationalisme a régné et développé ses conséquences. Il s'est intimement assimilé à notre mentalité ethnique, parce qu'il a trouvé dans l'esprit classique une forme d'esprit prédestiné à le faire fructifier.
Parmi tant d'autres caractéristi({ues qu on en a données, retenons avant tout que l'esprit classique fut un esprit épris d'universalité et de rigueur logique.
' Le Cnnlrnl soci.il. liv. II. c. vi.
- Olùivres. y. 2or).
3 OKuvres, XII. h&-.
A l'inverse du Romantisme qui exalte le sens de l'individuel et du concret, 1 esprit classique tend à opérer une réduction du particulier à l'universel. Visant la grandeur des intérêts qui consiste à ce qu'ils peuvent toujours être modernisés par suite de leur extrême généralité, il néglige délibérément le fait historique, momentané et transitoire, que conditionnent, en sa singularité, des circonstances complexes de temps et de lieu. Il n'envisage les choses (|ue sous laspect de l'éternité, en ce quelles ont de permanent, de spécifique et d'essentiel, et non en ce qu'elles représentent d'épisodique, de particulier et de contingent. C'est ainsi que la littérature du siècle de Louis XIV, surtout psychologique et morale, s'entend à décrire les caractères, les sentiments généraux, tandis que celle du siècle de Voltaire, surtout politique et sociale, s applique k dépeindre des types de conditions. Ce n'est pas, au reste, dans la tragédie de Racine, comme l'a cru Taine, qu il faut aller chercher l'illustration la plus topique de ce tour d'esprit : c'est dans le théâtre d'Arouet. Bérénice, Andromaque, Hermione. Athalie sont des caractères individuels, sans pourtant être historiques, parlant ime langue qui ne manque pas de propriété et de précision : une abstraction du premier degré les procure. Zaïre, Orosmane, Lusisrnan, Nerestan sont au contraire des « types », des entités réalisées, parlant, sous les costumes les plus bariolés, une langue idéologique extrêmement générale, qui ne se prête à traduire que des lieux communs : ils résultent dune abstraction poussée au second degré. Ceci est d'autant plus sensible que Voltaire, suivant le faux exotisme de l'époque, prétend faire appel aux peuples les plus divers : Guèbres, Chinois, Tartares, Péruviens, Musulmans, Chevaliers des Croisades défilent dans son théâtre. Que ce soit Voltaire ou Montesquieu, Bernardin de Saint-Pierre ou Diderot, que leurs personnages soient Persans, Otaïtiens, Incasou]\Ialabars. il n'importe : l'homme est présenté comme étant partout identique et toujours spécifiquement le même. Le mot de Racine, dans la préface à' Iphirjénie, exprime toute la philosophie de 1 histoire de l'esprit classique : « J ai reconnu avec plaisir par l'effet qu'a produit sur notre théâtre tout ce que j'avais imité ou d'Homère ou d'Euripide, que le bon sens ou la raison étaient les mêmes dans tous les siècles. Le 2:oùt de Paris s'est trouvé conforme à celui d'Athènes. » C'est dire que l'esprit classique ne s'intéresse qu'à l'Eternel Humain, k l'homme
universel, considéré, non dans sa singularité, sa diversité et ses accidents, mais dans ce qu'il a de commun, d'uniforme et de moyen en tout temps et en tout pays.
L'esprit classique est, en second lieu, un esprit logique, soucieux de simplicité, de clarté, de belle ordonnance, d'intelligibilité, de raisonnements concluants; mettant en œuvre les dispositions dialectiques et oratoires de notre race, exercée par des siècles de scolastique en l'art de combiner les syllogismes, de délier les sophismes, de disputer d'espèces et de subtiliser.
Comparez la tragédie de Shakespeare à celle de Corneille ou de Racine, la Tempête ou Hamlet au Cid ou à Andromaque. Chez le dramaturge anglais, c'est tout un monde : quelle confusion des pensées les plus sublimes avec les diversions les plus bouffonnes; quel chaos de sentiments hyperboliques, tumultueux, contradictoires; quelle incohérence dans la suite désordonnée des événements, des diversions, des épisodes! Les protagonistes de ces fictions étourdissantes nous déconcertent ; il faut se contenter de les regarder vivre en leur paradoxale et excessive profusion. Chez le tragique français, le plan s'ordonne de suite avec Tunique souci du vraisemblable : de leurs états d'âme initiaux, de leurs situations respectives se déroule correctement la suite des discours, des actes, des attitudes des différents personnages, jusqu'au dénouement rigoureusement procuré comme la conclusion d une démonstration impeccable. Il n'y a pas place ici pour l'imprévu, le singulier, l'extravagant, le fantastique et le rêve : une seule action, contenue en trois unités ; un seul intérêt, harmonieusement ménagé; une suite de discours, où les arguments sont bien concertés; des exordes habiles, des péroraisons concluantes; une langue qui réprime l'opulence sensuelle des images et les débordements du lyrisme pour tendre à la parfaite adéquation de la pensée et de la forme ; un style oratoire plein de propriété, de décence et de noblesse : voilà la marque de l'esprit classique. Ouvrez le Novum Organum de Bacon : c'est la Sylva Sylvaruni de la pensée philosophique, une jungle hérissée, inextricable, dont l'esprit classique d'un de Maistre aura beau jeu pour se gausser; prenez par ailleurs les Principes de philosophie de Descartes : « les longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles » font ressembler l'ouvrage à un traité de géométrie. Mettez en parallèle Locke et Maie-
branche : l'un se reprend, refait sans cesse son livre, l'amplifie avec disparate; Taiitre a un plan si bien comparti et des pensées si bien ordonnées, que les paragraphes s'enchaînent sans solution de continuité. Procédant plutôt par raisonnements que par exemples, pour convaincre son adversaire le Français entame la savante escrime de la discussion ; l'Anglais l'écrase, en le lapidant, par une prodigieuse accumulation de petits faits. Abstrait, déductif, aprioriste, l'esprit classique est par essence rationaliste.
Trois ordres de circonstances ont principalement déterminé la formation de l'esprit classique : la scolastique, la société polie du siècle de Louis XIV, la diffusion de la méthode cartésienne.
Alors que l'Angleterre ne la subissait qu'à Oxford, que l'Italie y échappait, en dérivant sur Paris la foule de ses étudiants et de ses maîtres, la Scolastique sévissait en France comme en une terre d'élection. A partir du xiu° siècle, la colline Sainte-Geneviève, la Mons clamorosa dont l'auteur de V Imitation se détourne comme d'une dernière vanité^ commande irrémédiablement nos destinées intellectuelles. Cultivée seulement par les théologiens et les moines en Italie, la le philosophie de l'Ecole devint en France, comme plus tard le Cartésianisme, une philosophie nationale, qui marque l'esprit public d'un sceau indélébile. La discipline intellectuelle, à laquelle sont assujettis les vingt mille étudiants qui sont la fleur de notre jeunesse, est fondée sur l'antique division des sept Arts, qui subordonne toutes les connaissances à la dialectique. Dès lors, l'abus du syllogisme, la gymnastique creuse de l'art de délier les sophismes, les disputes quodlibétiques, la casuistique, la fausse subtilité des distinctions ontologiques, le mépris de l'expérience et de l'histoire, un latin barbare, l'ignorance du grec, dessèchent le cœur, mortifient l'imagination, annihilent les dons de l'observation, stérilisent les sources de l'inspiration, en détruisant celles de la passion, du rêve et de la vie. Le pauvre Marot, songeant à ses pédagogues, « les régens du temps jadis », soupire encore en i535 :
Jamais je n entre en paradis S'ils ne m'ont perdu la jeunesse.