L. RoiGIER
43't LES PARÂLOGISMES DU RATIONALISMI-:
Mais, si l'esprit était capable, par la dialectique, de créer le monde, il devrait l'être de l'aménager à sa guise : le pouvoir de la pensée humaine devrait être identique à celui du Verbe créateur des eosmogonies primitives, égyptienne et sémitique. C'est bien, semble-t-il, à quoi paraît être arrivé Novalis, à l'époque romantique de la Philosophie de la nature, avec son idéalisme magique.
Pour Novalis, comme pour Fichte, l'imagination créatrice de l'esprit est le démiurge créateur du non-moi ou du monde, qui apparaît comme extérieur au moi au regard de l'intelUgence. Mais, au lieu de concevoir le processus de l'imagination créatrice comme forcément inconscient et nécessaire à. la façon de Fichte, Novalis enseigne que, de faiblement conscient qu'il est chez l'homme du commun, incapable de discerner dans le monde extérieur une œuvre de son moi, il peut devenir conscient et libre chez l'homme supérieur, l'artiste ouïe philosophe de génie. Celui-ci pourra faire de son corps « un instrument parfait et intégral, dont le moi dispose à son gré* », lorsqu'il sera parvenu à discipliner sa A'olonté au point de la rendre magique, c'est-à-dire créatrice de « miracles». L'homme sera alors son propre médecin; il deviendra capable, comme le rêvait Lavater, de faire repousser à son gré un membre perdu; de prolonger indéfiniment son existence ou de se tuer sui'-le-champ par un seul acte de volonté; d'entendre, de voir et de sentir ce qui lui plaira ; de se désincarner si bon lui semble. Quand l'homme aura achevé cette rééducation de son corps, il sera « le mage idéaliste » qui viA'ra dans son univers à lui. Loin d'en subir la loi et les nécessités, c'est lui qui imposera sa volonté aux choses : « Je me proclame maître de la nature, s'écrie Schelling, et j'exige qu'elle soit déterminée par la loi dé ma A^olonté"-! » Jouant en virtuose du microcosme qu'est son corps, l'homme dominera le macrocosme assujetti à son seul plaisir. Il pourra disposer de tous les objets extérieurs, « animer la nature et en user arbitrairement comme de son propre corps ».
Ainsi, le Rationalisme , poussé en ses dernières conséquences, s'achève en Idéalisme : il n'y a de réel que ce qui est rationnel, et il n'y a dé rationnel que ce qui est pensée pure. Mais
' Cf. II. I.ichtenberger, Novulis. p. 146-149. — Toutes les citations sont tirées de cet ouvrage.
* Siimmtl. U'erfce, Bd. I : Neue Deduhlinn (1er Xnlnrrechls, 1795. p. 247-249.
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l'idéalisme conséquent aboutit à l'idéalisme magique de Novalis. La magie, proclame Schlegel, « e^ l'art pratique qui vise à délivrer la nature de ses liens )^ ; cet art pratique « laisse loin derrière lui toute physique et toute philosophie de la nature. Elle est l'unique traitement véritable de lanature' ». «Nous sommes des missionnaires, nous sommes appelés à perfectionner la Terre », s'écriait là- dessus Novalis! Et tel est le dernier mot de l'entreprise rationaliste : l'homme nomothète, thaumaturge et créateur, l'homme semblable à Dieu.
L'idéalisme magique de Novalis paraît puéril appliqué à l'homme, parce que l'expérience vient aussitôt déconcerter ses ])rétentions. Mais on l'accepte comme parfaitement plausible, dès qu'il s'agit de la Divinité. On admet la possibilité d'un Etre infiniment puissant, dont la parole crée les choses en les nommant. Tel est le dieu égyptien Thôt, conçu comme une intelligence qui a pensé le monde et qui a trouvé le verbe comme moyen d'expression et instrument de création- ; tel est encore le cas du Dieu de la Genèse, des Psaumes, de Y Ecclésiastique, de la Sagesse \ Il ne semble pas que Ton se soit jamais avisé de ce qu'une telle conception théologique a de philosophiquement insoutenable. Elle repose sur sa forme la plus primitive du réalisme : le réalisme nominal. Elle implique qu'à chaque nom corresponde un objet distinct et que la nature soit composée d'objets isolés, juxtaposés comme une pièce de marqueterie. L'idéalisme magique, suprême aventure du Rationalisme, est une égale impossibilité pour Dieu comme pour l'homme.
On ne fait pas au réalisme sa part. Du réalisme antique au réalisme hégélien, du réalisme hégélien au réalisme magique, le progrès est naturel et continu. Si la pensée est adéquate à l'être, c'est sans doute qu'elle lui est identique. Si la pensée est identique à l'être, l'esprit peut, par ses propres forces, reconstruire a priori la profusion du monde sensible, que crée la dialectique immanente de l'Idée. Il n'y a pas de raison suffisante pour refuser à la pensée humaine le pouvoir créateur de la pe'-isée agissant en dehors de l'homme, puisqu'elle est de même nature. Reproduire a priori le monde créé^ puis le
' Fr. Schlegel, Die Enlwicklunçf der Philosophie, ap. Philosoph. Vorlesunçjen, nebst Frugmenten, hersgg. von II. \\'indlischmann. Bd. H, p. Sg'i.
- Voir suprn, p. 368. — Comp. J.-II. Breasled, The philo^npliy of a menephile priest. ap. Zeil. iigi/pt. Sprache Allerlumsk... XXXIX,, p. 39-54.
^Genèse, I, 3; Psaumes, xxxiii, 9; Eccl,, xlii, {5; Sagesse, i\, i.
recréer pour V améliorer , telle est ^entreprise la plus audacieuse du Rationalisme, à laquelle l'expérience inflige un perpétuel démenti. Novalis mourut phtisique à trente-deux ans, comme une fleur fauchée dans son printemps. Son idéalisme ne lui fut point une jouvence. Que Ton s'intitule Sar ou Mage, on n'arrive jamais, par la seule vertu de la pensée, à créer la plus petite force élémentaire, à concrétiser le moindre fragment de matière ; et si, au soleil de l'Inde, quelque ascète, les yeux obstinément clos, replié et perdu en ses méditations, a vu éclore la fleur de lotus, la fleur d'oubli, d'illusion et de rêve, jamais il n'a saisi une parcelle ou un commencement de vérité.