IV. — Les divers types d'explication
Il n'y a pas de vérités inconditionnellement nécessaires, indépendantes de notre esprit et de la nature. La seconde thèse du Rationalisme, qui affirme l'identité de la Raison, (( une et entière » en chacun de nous, est-elle dès lors plus assurée ?
Si l'esprit humain était identique en tous temps et en tous lieux, si les règles de la logique formelle s'imposaient avec la même inflexible contrainte, si les mêmes principes innés présidaient aux démarches de la pensée, tout le monde s'entendrait sur la méthode à suivre pour parvenir à l'intelligence des choses. Il n'y aurait qu'un seul type d'explication, jugé universellement apte à en procurer le parfait entendement. Or,
'jW les PAHALOGISMES DU RATIONALISME
pour peu que Ton soit familiarisé avec les manifestations de l'esprit humain, on reconnaît qu'il n'en est rien.
Considérons les mythes des Zûnis, la Genèse du Pentateuque, la cosmog-onie du Rig-Vcda ou de Sanchoniathon, le Time'c de Platon, la Physique d'Aristote, les systèmes des Gnostiques Basilide et de Valentin, les Ennéades de Plotin, le Liber de causis, le Sepher ha-Zoharde la Kabbale, le Système du monde de Laplace, le Zend-Avesta de Fechner, Y Encyclopédie des sciences de la nature de Hegel, V Evolution créatrice de Bergson. Toutes ces productions, si disparates, ont ceci de commun : elles prétendent également nous révéler, en totalité ou en partie, l'origine du monde et les lois générales des choses. Nous y distinguerons au moins quatre types d'explication bien définis : le type anthropomorphique, animiste ou théologique, le type ontologique ou métaphysique, le type symbolique, magique ou mystique, le type positif ou scientifique; nous y découvrirons également des types mixtes, comme celui du Timée, où il entre de l'anthropormophisme (le Démiurge, les démons), de l'animisme (rame du monde assimilé à un organisme), de l'ontologie (les Idées, le Même et l'Autre), de la magie (les fonctions du foie*), de l'esprit scientifique (la théorie des éléments et des mouvements planétaires). Que si, de même, nous comparons des ouvrages appartenant au même type d'explication, tels que les Leçons sur la dynamique moléculaire de W. Thomson, le Traité élémentaire de mécanique chimique, fondée sur la' thermodynamique de Duhem, les Principes élémentaires de mécanique statique de Willard Gibbs, le Traité d'électricité et demagné tisme de Maxwell, la Mécanique analytique de Lagrange et la Théorie de la relativité généralisée d'Einstein : il nous faudra avouer que les explications scientifiques comportent une grande variété de modalités ; les explications figuratives de Thomson ne ressemblent pas aux explications abstraites et déductives de Duhem, ni l'explication mécanique des phénomènes électriques et magnétiques de Max-\vell aux explications statiques de Gibbs, ni le langage analytique de Lagrange au langage intrinsèque d'Einstein.
Chaque grand type d'explication relève de principes spécifiques et obéit à une logique qui lui est propre. C'est ainsi que nous avons établi, au cours de cet ouvjage, que le réalisme
1 Timée, 71 B.
ontologique repose sur le principe existentiel du nniximum, le principe de l isolement des objets dû à l'autonomie des substances, le principe de l'identité de l'ordre hiérarchif/ue des notions et de Vordre (jénéalogique des choses, principes qui n'ont rien de commun avec ceux du symbolisme mystique ou de la science positive. Par cela même, chaque tvpe d'explication reflète une mentalité bien à part. La mentalité d'un Lucrèce, pour qui tout s'explique par les atomes crochus d'Epicure, est fort distincte de celle d'un Haoul de Glaber déclarant : « Pour nous chrétiens, tout est figure* » ; ou, pour se restreindre au même siècle, quelle commune mesure établir entre les mentalités de Hegel, de Poincaré et de ^L Bergson î L'existence de types d'explication distincts, révélateurs de structures mentales irréductibles, a été si fort offusquée par le rationalisme classique, qu il n'est pas superflu d'en échantillonner quelques exemples.
Supposons qu'il s'agisse de définir l'essence et les propriétés du triangle, deux méthodes s'opposent aussitôt : celle d'Euclide et celle de Schopenhauer. La première consiste à partir d'un système de notions et de propositions premières pour en déduire, par définition, la notion du triangle, et, par démonstration, l'ensemble de ses propriétés. Cette méthode ne fait pas appel à l'intuition et à l'expérience : elle est strictement formelle et déductive. Elle procure une certitude apodictique, car elle montre lanécessité logique des résultats qu'elle établit. La seconde est purement intuitive :. elle consiste à construire des figures géométriques et à constater de visu l'évidence sensible d'un certain résultat. S'agit-il, par exemple, d'établir le théorème de Pythagore : le carré de l'hypoténuse du trianf/le rectangle est égal à la somme des carrés des deux autres côtés ? Schopenhauer élève trois carrés sur les trois côtés d'un triangle rectangle, les subdivise en petits carrés égaux et constate qu'il y a autant de petits carrés dans le seul carré élevé sur l'hypoténuse que dans les deux autres. Cette méthode manifeste l'évidence assertorique du résultat qu'elle constate, mais sans en établir la nécessité-. Elle montre comment telle espèce de triangles jouit de telles propriétés, sans en établir le pourquoi.
1 Cité par Gebhart, Moines et Papes, p. 3r.
- Elle n'est du reste applicable que si les cMcs du Iriangrle sont conimensurables.
A ces deux méthodes, que Ton peut également qualilîer de scientifiques, s'oppose celle de l'ontologiste ou du métaphysicien. Connaître le triang-le, c'est, pour ce dernier, se procurer la vision directe de son essence, qui réside dans un monde archétype séparé ou dans Tintellect divin. Ecoutons plutôt ce qu'en dit Duns Scot :
« On peut accorder que les vérités pures sont connues dans la lumière éternelle, comme dans un objet éloigné, parce que la lumière incréée est le premier principe des êtres appartenant à l'ordre de la spéculation et la fin dernière des choses pratiques. C'est d'elle que sont tirés les principes des choses tant spéculatives que pratiques. Voilà pourquoi la connaissance universelle, soit de l'ordre spéculatif, soit de l'ordre pratique, en tant quelle repose sur des principes émanés de la lumière éternelle, est plus parfaite et plus pure que la connaissance acquise par les principes dans le genre propre. Cette connaissance universelle est plus élevée qu'aucune autre. Ainsi, la connaissance universelle appartient au théologien. Connaître les propriétés du triangle par cette participation divine, par la notion de V ordre de V univers, qui exprime en quelque sorte la perfection de Dieu, c'est connaître les propriétés du triangle d'une manière plus noble que par la méthode philosophique^. » >
Ainsi, selon Duns Scot, il y a lieu d'opposer, à la méthode qui connaît les propriétés du triangle en les déduisant des principes propres de la g-éométrie (ce qu'il appelle la méthode philosophique, où nous reconnaissons la méthode discursive d'Euclide), la méthode théologique, qui consiste à appréhender l'essence des choses dans la lumière surnaturelle, en les rattachant aux principes premiers et universels qui règlent l'ordre de l'univers et ininifestent l'excellence divine. C'est celte méthode théologique qu'applique Descartes, lorsqu'il cherche à fonder les principes de la dynamique, non sur des preuves expérimentales, mais sur les perfections de Dieu.
Au type d'explication préconisé par Duns Scot, est apparentée la connaissance intuitive que Spinoza a désignée sous le nom de connaissance du « troisième genre », ou «claire connaissance- ». « Ce genre de connaissance procède de l'idée adéquate de certains attributs de Dieu à la connaissance
» Duns Sot, / Scnl., d. 3, q. 4, n. 23. * Court Irailé, II, a.
adéquate de l'essence des choses'. » Telle est la connaissance de celui qui saisit directement la quatrième proportionnelle à trois nombres donnés. Cette connaissance perçoit chaque chose, non plus dans certains de ses attributs, mais dans son « essence particulière » ; non plus dans la succession de ses parties, mais dans son indécomposable « simultanéité- ».
Si, dans la méthode de Duns Scot, le métaphysicien trouve son compte, il n'en sera pas de même du mystique, pour qui la connaissance d une chose se ramène à celle des propriétés qu'elle symbolise et à celle des correspondances subtiles, des rapports occultes qui la relient à d'autres parties de TUnivers et qui lui confèrent sa valeur de signe. Cette méthode, Gœthe l'a employée dans sa célèbre Théorie des couleurs, au cours de laquelle il en vient à parler du triangle :
« Nous avons prouvé que chaque couleur fait sur l'homme une impression particulière, et par là révèle son essence, aussi bien à l'œil qu'à l'àme... En somme, la couleur admet une interprétation mystique. Car le schéma qui représente la diversité des couleurs indique certaines relations primitives, qui appartiennent autant à l'intuition humaine qu'à la nature ; et, par suite, on peut se servir de ces rapports comme d'un langage » ; de même : ^ le mathématicien apprécie la valeur et l'utilité du triangle; or, le triangle est en grand honneur chez les mystiques ; par ce schéma, on peut exprimer bien des choses, entre autres les couleurs, en sorte que, par redoublement et entrecroisement, on parvient au vieil hexagone mysté-
rieux^. »
Connaître l'essence du triangle, c'est, pour le mystique, découvrir les sympathies secrètes, les affinités mystérieuses qui font du triangle la figure qui schématise une série de phénomènes, appartenant à des ordres fort variés. Le Pythagorisme offre un exemple mémorable de cette interprétation mystique des nombres et des figures. Il est particulièrement instructif, parce que les textes nous permettent de saisir, dans nombre de cas, les raisons de ces correspondances singulières qui conduisent à associer à des grandeurs des attributs physiques, psychologiques et moraux. La coutume des Grecs,
' Ethique, II, .^o, scolie i.
'- Ibid., II, 29.
3 Goethe, Siimmll. Werke. Stuttgart und Augsburg, iSTiS, Bd 87: Zur Farbenlehre Sinnlich-sillliche Wirkung der Farbe, p. 287-288.