L. RoiGiER
due aux habitudes de numération concrète, de représenter les diverses catég-ories de nombres à l'aide de points, de lignes, de surfaces, de solides, coutume dont le lang^ag-e a conservé certaines expressions, comme celles de nombres carrés et de nombres cubiques, est la raison des correspondances qu'établissaient les Pythagoriens entre les grandeurs discrètes et les grandeurs continues, entre les nombres et les figures géométriques. Cette interprétation spatiale des nombres permet également de comprendre qu'ils en soient venus à soutenir le réalisme arithmétique, qui fait des nombres le principe et l'essence de toute chose. Les rapports qu'ils posaient entre les nombres et certaines notion^ morales et sociales, telles que la justice, l'occasion, le mariage*, sont d'une sorte plus subtile, car l'analogie qui autorise ces rapprochements varie dans chaque cas envisagé, mais il est peu douteux que si la justice était représentée par \in carré, c'est que l'idée de rétribution équitable : « œil pour œil, dent pour dent », fait songer à la formation d'un nombre au moyen de deux facteurs égaux, de même que, si lamour et l'amitié étaient tenus pour identiques au nombre 8, c'est que l'harmonie, à laquelle ils sont réductibles, trouve sa plus parfaite expression dans Foctave. C'est par des associations d'idées, faisant appel à des analogies de ce genre, que les Pythagoriciens ramenaient symboliquement le monde spirituel à des nombres.
Si des sciences mathématiques nous passons à la physique, la même diversité d'explications va se faire jour. Prenons plutôt, à titre d'exemple, la chute des graves.
Les Péripatéticiens en donnent une explication ontologique, tirée de ce principe de la métaphysique d'Aristote : la cause efficiente duti phénomène doit être en même temps sa cause finale. La chute des graves s'explique, dès lors, non par une attraction violente exercée par le centre de l'Univers, mais par la propension naturelle de tous les corps à réaliser leur entéléchie. Un corps lourd est doué d'une forme substantielle telle qu'il se dirige spontanément, d'un mouvement naturel, vers le centre de l'Univers, parce (|ue le centre de l'Univers est le lieu propre oii il peut réaliser la perfection de sa forme. Cette doctrine se précise, au cours du Moyen Age, par la définition du centre de gravité appliquée aux corps et à l'Uni-
' Met., M. 4. 1078I', 21.
vers : <( Lorsque nous disons qu'un grave désire, par une propension naturelle, se placer au centre de l'Univers, déclare Guido Ubaldo, nous voulons exprimer que le propre centre de gravité de ce corps pesant désire s'unir au centre de l'Univers '. »
Si le Péripatétisme, inspiré par l'esprit rationaliste, se complait aux explications ontol()gi([ues, c'est l'esprit mystique qui inspire le Néo-Platonisme. « L'Univers, écrit Synésius, compatit à lui-même et conspire avec lui-même; il faut donc que les parties de cet Univers conviennent et s'accordent les unes avec les autres, en tant quelles sont parties d'une chose et d un tout'^. » Ainsi des correspondances sympathiques relient les choses qui composent cet être animé unique qu'est le Cosmos. Une amoureuse tendance les fait s'attirer les unes vers les autres, en vertu du principe mag-ique : le semblable attire le semblable. Partant de ces prémisses, les Platoniciens de la Renaissance développent une théorie de la chute des graves et du flux de la mer, qu'ils substituent progressivement à celle deâ Péripatéticiens.
Le principe de l'attraction sympathique du semblable par le semblable est longuement affirmé dans la philosophie aimâiitiste de Gilbert : « Tout ce qui est terrestre se réunit au globe de la Terre ; de même, tout ce qui est homogène au soleil tend vers le soleil, toutes les choses lunaires vers la Lune, et de même pour les autres corps qui forment l'Univers^. » Kepler va déduire de là la vraie doctrine de la gravité : « Voici la vraie doctrine de la gravité .• La gravité est une affection mutuelle entre corps parents, qui tend à les unir et à les conjoindre; la faculté magnétique est une propriété du même ordre ; c'est la Terre qui attire la pierre, bien plutôt que la pierre ne tend vers la Terre*. » Au principe métaphysique de la tendance naturelle des corps à réaliser leur entéléchie se substitue le principe magique de l'attraction mutuelle des corps en vertu de leur communauté de nature. L'action de la Lune sur les eaux de la mer, qui détermine les marées, appar-
' Guido Ubalclo, In dnos. Archimedis œqiiiponderanlium libros paraphraxis sclioliis illtistrata, Pisauri, i588, p. lo.
- Synésius, De Somniis, translatusa Marsiiio Ficino, A'enise, i5i6, fol. 44 r*,'^
* G. Gilbert, De Mando noslro snhlunari philosophie nova, Amstelodami, i65i, p. 1 15.
■* J. Kepler,De Molibus sielUe ilarlis commentarii, Opéra omnia, éd.Frichsch, Prague, 1609, t. III, p. i5i. . . . ,
lient, elle aussi, à ces tendances sympathiques du semblable vers le semblable, auxquelles les Coperniciens demandent l'explication de la chute dos g^raves. Tout corps a une forme substantielle telle qu'il tend à s unir k un autre corps de même nature; il est donc naturel que l'eau de la mer tende à s'unir aux humeurs de la Lune qui, pour les astrologues comme pour les médecins, était l'astre humide par excellence : « La Lune, déclare Gilbert, n'agit point sur la mer par ses rayons, par sa lumière. Comment agit-elle donc! Par la conspiration des deux corps et, pour expliquer ma pensée à l'aide d une analogie, par attraction magnétique'. »
Aux explications métaphysiques des Péripatéticiens, aux explications magiques, issues de la mystique néo-platonicienne, des Coperniciens, comparons celle de la chute des graves de Hegel-. Nous y découvrirons un nouveau type d'explication, que l'on peut appeler dialectique ou logomachique. Se servant de concepts mal élaborés, qu il prend tour à tour dans un sens technique ou courant, logique, ontologique, physique ou psychologique, Hegel arrive si bien à énerver le discours, à dépouiller le langage de toute précision, à relâcher les raisonnements, à sombrer dans le psittacisme, que ses jongleries dialectiques, comme l'éristique des Sophistes antiques, se prêtent à justifier toutes choses. On ne saurait pourtant refuser le qualificatif d'explication à ce pathos, puisque les Hégéliens le comprennent et s'en déclarent satisfaits.
La connaissance du mouvement de chute accélérée d'un grave attiré par la Terre est ramenée au vertige qu'éprouve un homme qui tombe d'un cinquième étage par l'illustre auteur de V Introduction à la métaphysique^. Ecoutons-le définir, sous le nom d'intuition philosophique, une méthode qui ne vise à rien moins qu à appréhender l'absolu, et qui, sous un nom nouveau, masque l'antique type d'explication animiste ou anthropomorphique. « On appelle intuition, déclare Bergson, cette espèce de sympathie intellectuelle par laquelle on se transporte à l'intérieur d un objet pour coïncider avec ce qu'il a d'unique et par conséquent d'inexprimable ^ » Dans le cas
' G. Gilbert, Op. laud., p. 307.
* V'iJe supra, p. 064-265.
2 Rev. de .Met. et Mor., janvier igoS.
* Rev. de Met, et Mor , janvier igoS, p. 3,
d'un corps qui tombe, la connaissance que j'ai de son mouvement, en le rapportant à des axes de référence liés à la Terre, est purement relative, car, pour l'avoir, je me place en dehors de l'objet lui-même. Il en sera tout autrement si, par un eiïort de sympathie intellectuelle, je m'installe au cœur du mobile, si je l'épouse en me substituant à sa place : de relative qu'elle était, ma connaissance du mouvement deviendra absolue. « Quand je parle d'un mouvement absolu, c'est que j'attribue au mobile un intérieur et comme des états de conscience Tanimisme], c'est aussi que je sympathise avec les états et que je m'insère en eux par un effort d'imagination [antropomorphisme . Alors, selon que l'objet sera mobile ou immobile, selon qu il adoptera un mouvement ou un autre mouvement, je n'éprouverai pas la même chose'. » On raconte que, dans un dîner, Arag-o ayant exposé l'orig-ine et le mouvement des comètes, Victor Hugo s'écria : « Je comprends bien, mais vous ne m'avez pas expliqué ce que c'est que l'àme des comètes. » Victor Hug-o, comme les poètes qui personnifient la nature et les primitifs qui la peuplent d'agents surnaturels, était bergsonien avant la lettre. Il voulait s'installer au cœur des comètes pour éprouver les états d'âme de leur mouvement désorbité ; il formulait le même vœu que M, Le Roy, définissant la tendance bergsonienne : « En toute chose, chercher l'âme, l'âme spécifiante et vivifiante, et la chercher par un effort vers cette sympathie révélatrice qui est la véritable intelligence-. »
Venons-en maintenant à des explications du type scientifique. L'interprétation newtonienne de la loi de Galilée,
* Cette dernière phrase est vide de sens, car un objet n'est mobile et n'adopte tel ou tel mouvement que relativement à un assemblage d'autres corps qu'il faut préalablement désigner. Le fait de se substituer à cet objet par un elTort d'imag:inalion ne transforme pas son mouvement, de relatif qu'il était, en mouvement absolu; mais, si cet objet, sensé de nature matérielle, éprouve un mouvement relatif, il transforme seulement un mouvement relatif inconscient en un mouvement relatif conscient. Un aéroplane qui vole seul, dirigé par des ondes hertziennes, est en mouvement relatif par rapport à la terre. Le fait qu'il soit monté par un pilote ne transforme pas ce mouvement relatif en un mouvement absolu; car l'aéroplane est en repos par rapport au pilote qui lui est lié, et tout ce que celui-ci peut observer, c'est le mouvement apparent du sol relativement à l'aéroplane. D'aucune façon, on ne saurait accorder à M. Bergson qu'il « tient un absolu » grâce à sa méthode intuitive.
* Une philosophie nouvelle, p. 124.
qui consiste à la ramener à un cas particulier de la gravitation universelle, est un exemple d'explication déductive et abstraite. L'hypothèse de Lesage, qui fait appel à des causes . efficientes figuratives, en rendant compte de la gravitation par le choc de particules ultra-mondains sur les molécules matérielles, illustre ce que l'on entend par une explication mécanique.
Si des phénomènes physiques nous passons à ceux du monde organique, les mêmes réflexions trouvent matière à s'appliquer. Un Bestiaire du MoN'^en Age offre l'exemple topique d'une explication symbolique : connaître une espèce animale, ce n'est pas la décrire, c'est découvrir ses significations allég'oriques, ses « moralisations », ses vertus mag'iques. 11 n'est certes pas indifférent de savoir ce que Philippe de Thaon nous apprend de la hyène ou loup cervier : «( Animal immonde, dont la loi défend de mang-er, mâle et femelle à la fois. Il a une pierre dans l'œil telle que, si un homme l'a sous la lang-ue, il décrit l'avenir. Il symbolise l'avare, le convoiteux, le luxurieux*. » La presque totalité des. ouvrages d'histoire naturelle, écrits avant le xix<^ siècle, fournissent d'innombrables exemples d'explications téléologiques par les causes finales. Même au siècle de Claude Bernard, Yves Delage et Le Dantec ont dû dénoncer les plastidules, les gemmules, les pangènes, les déterminants, comme rentrant dans le type des explications métaphysiques d'Auguste Comte.
S'agit-il enfin d'expliquer des phénomènes ps^^chologiques ou sociaux, tels que les phénomènes religieux, nous retrouvons la même variété d'interprétations.
Ouvrez Y Antre des Nymphes de Porphyre : les divinités les plus gracieuses de la fable antique y sont décomposées en une série de symboles abstraits, qui nous montrent le rapport de l'âme au corps et du sensible à l'intelligible. C'est un exemple de ces explications symbolistes qui donnent leur nom à la Symbolique de Creuzer. Comparez à cela les explications rationalistes du xviii° siècle, où l'origine des religions est
' Philippe de Thaon, Bestiaire (cité par Ch.-^^ Lang:lois, la Connaissance de la nature et du monde au moyen àcje, p. ^8), — Ce mode d'interprétation a donné naissance à un genre littéraire nouveau, propre au moyen âge, le Physiolnyue : Ebtrt, Histoire générale de la littérature du moyen âge en Occident, trad. fr., iSSu-iSgo, t. II, p. 82 et suiv.; G. Paris, la Littérature française au moyen âge, 1890, §. 100; Romania. i885, p. 442 et suiv., et Hisloire littéraire de la France^ XXX, p. 334 et suiv.
ramenée à la crédulité des peuples et à la supercherie des prêtres; ou encore les explications linguistiques de Max Mûller, où la floraison des mythes est expliquée par une maladie de langage.
Ainsi, partout, la diversité des types d'explication montre la variété irréductible des mentalités.