V. — La diversité des mentalités
Le Rationalisme admet l'unité de lesprit humain, l'universalité et l'identité de la raison, entière en un chacun, dans le temps et dans l'espace. Le mot de Racine, dans la préface d'Iphiffénie, résume à lui seul toute sa philosophie de l'histoire : « J'ai reconnu avec plaisir, par l'effet qu'a produit sur notre théâtre tout ce que j'ai imité ou d'Homère ou d'Euripide, que le bon sens ou la raison étaient les mêmes dans tous les siècles. »
Il a fallu le renouveau des sciences historiques, au temps du Romantisme, qui marque un retour au sens de l'individuel et du concret, pour ruiner le dogme de l'identité de l'esprit humain. R est apparu, peu à peu, grâce aux savantes investigations des linguistes, des anthropologues, des mythographes, des historiens de la civilisation, des psychologues, des sociologues, que les races, les peuples, les époques, les individus ont une mentalité particulière, une idiosyncrasie bien définie, qui interdit qu'on les confonde. Renan a établi en quoi un Sémite diffère mentalement d un Aryen ; Taine, l'esprit anglais de l'esprit français, ou un homme de la Renaissance d'un homme de la Révolution. Les sociologues se sont efforcés de réfuter « les conséquences qu'a entraînées la croyance à l'identité d'un esprit humain parfaitement semblable à lui-même au point de vue logique dans tous les temps et dans tous les lieux ^ ». William James a montré très ingénieusement comment les grands systèmes philosophiques sont l'expression de différents tempéraments-. Mais il n'apparaît pas qu'une étude systématique des différents types de mentalité ait encore été entreprise.
Il est indiscutable que l'apport variable de l'élément affectif,
• Levy-Bruhl, les Fonctions mentales dans les Sociétés inférieures^ p. 7.
* W. James, le Pragmatisme, chap. i.
qui vient se mêler à nos états représentatifs, suffit pour opérer une première démarcation entre les esprits. La logique des sentiments est irréductible à celle de l'entendement pur. Les Anciens distinguaient fort sagacement l'éristique du sophiste, le dialectique de l'avocat, l'apodictique du philosophe. Le panégyriste, le polémiste, le tribun qu'inspirent les passions, les préjugés, l'esprit de parti, la vanité, l'autorité de l'exemple, argumentent tout autrement que Spinoza dont l'esprit était un lieu impersonnel où les idées venaient tranquillement faire entre elles de la logique. Mais, en éliminant Tincidence de tous les facteurs de la foi pour ne considérer que les intelligences pures, indépendamment des entraînements affectifs qui les subjuguent, qui les gauchissent et les offusquent, on discerne des types irréductibles de mentalité, dont les différences proviennent de la nature des matériaux de l'esprit et de la façon dont celui-là les coordonne.
Les recherches de Gharcot, les enquêtes de Galton ont montré qu'il existe des esprits concrets et abstraits. Les premiers ne conçoivent que ce qu'ils peuvent se figurer. On peut leur appliquer ce que Platon disait des Abdérides : u Gela seul existe pour eux qu'ils peuvent toucher de la main et qui tombe sous leurs sens ». Ils invoquent des analogies plutôt qu^ils n'enchaînent des syllogismes»; ils procèdent par intuition imaginative plutôt que par abstraction et déduction. Comprendre et expliquer un phénomène, c'est, pour eux, imaginer son mécanisme ou composer le modèle mécanique qui le reproduit et l'illustre. « Je ne suis jamais satisfait, dit W. Thomson dans ses Leçons de dynamique moléculaire^ tant que je n'ai pu construire un modèle mécanique de l'objet que j'étudie ; si je puis faire un modèle mécanique, je comprends ; tant que je ne puis faire un modède mécanique, je ne comprends pas ; et c'est pourquoi je ne comprends pas la théorie électromagnétique de la lumière*. » « Mon objet, confie-t-il dans le même ouvrage, est de montrer comment on peut, en chacune des catégories de phénomènes physiques que nous avons à considérer et quels que soient ces phénomènes, construire un modèle mécanique qui remplisse 'les conditions requises. Lorsque nous considérons les phénomènes d'élasticité des solides, nous éprouvons le besoin de présenter un modèle de
1 W. Thomson, Lectures on molecalar Dynamics, Baltimore, 1882, p. 270.
CONCLUSION iôT
ces phénomènes... Il me semble que le vrai sens de cette question : comprenons-nous ou non tel sujet de physique? est celui-ci : pouvons-nous construire un modèle mécanique correspondant*? »
Un esprit logique et abstrait n'entend pas ainsi le sens de ces mots : comprendre un phénomène. Pour lui, ce n'est pas se figurer l'agencement des éléments qui le composent, c'est en dériver les lois particulières de notions premières et de principes généraux, à titre de théorèmes particuliers. C est dans la réduction dune multiplicité defFets distincts à l'unité d un principe abstrait qu'un esprit de cette nature trouve sa quiétude et son repos. Volontiers, il considère le monde des universaux et des relations générales comme plus réel, par suite de sa fixité, que l'univers mobile des apparences fuyantes. Il ne verra dans les « modèles mécaniques » ou dans les (( illustrations dynamiques » des physiciens de l'Ecole anglaise que des costumes dont il leur plaît d'afTubler la réalité, qui n'ont qu'un sens métaphorique et qui « peuvent être utiles, soit comme artifices de calcul, soit pour soutenir notre entendement par des images concrètes, pour fixer les idées comme on dit- »; mais sans qu'on puisse jamais les tenir pour des représentations adéquates des choses.
Cette différence des esprits concrets et des esprits abstraits ne rend pas seulement compte de la diversité des méthodes utilisées en physique et en mathématique, où les intuitifs résolvent les problèmes par la géométrie et les déductifs par l'algèbre. Elle est aussi la raison secrète de certaines controverses philosophiques célèbres, comme celles des Nominalistes et des Conceptualistes. Ce qui divise Descartes et Gassendi, ce qui oppose Leibniz à Locke, c'est moins la nature de leurs croyances métaphysiques personnelles que la teneur concrète ou abstraite de leur esprit, qui fait que les uns ne peuvent entrer dans les raisons des autres et qui se traduit chez les deux premiers par les deux interjections célèbres : 0 Mens; 0 Caro !
La nature des matériaux que l'esprit assimile n'importe pas seule; la manière dont il les assemble n'est pas moins essentielle. Certaines personnes ne portent leur attention que sur ce
' Op. iaud., p. i3i.
- Poincaré, la Science et l'hypothèse, p. i8i.
458 LES PARÂLOGISiMES DU RATIONALISME
qu'il y a de stable, de consistant et d'identique dans le devenir universel : ne prenant garde qu'aux objets, elles sont substantialistes par tempérament. D'autres remarquent surtout les relations que soutiennent les choses, les actions transitives qui s'exercent entre les corps, l'aspect distributif de la réalité : le monde leur apparaît comme un système de relations dont les termes se volatilisent. Nous avons vu en quel sens Leibniz peut être tenu pour un représentant du premier type et Green pour un représentant du second. Mais, parmi les relations que soutiennent les choses, il en est de différents ordres. La conception du monde à laquelle on aboutit n'est pas la même suivant que l'attention sélectionne telle ou telle catégorie de relations.
Il y a des relations de conjonction et de disjonction, de similitude et de contraste. Les uns sont surtout sensibles aux rapports de conjonction : le monde leur apparaît comme un tout bien lié, dont les parties, harmonieusement agencées, conspirent à un effet d'ensemble. Ce concert universel, les Stoïciens, les Néo-Platoniciens et les Panthéistes l'ont célébré en des vers et en des proses dune ferveur lyrique : « Il faut que toute chose soit rattachée à toute chose, s'écrie Plotin, et non seulement, en chaque être particulier, faut-il qu'une liaison parfaite assure, à toutes les parties, une conspiration unique; mais mieux encore, et tout d'abord, faut-il, dans l'Univers, qu'un principe unique ramène à l'unité cet être vivant, et réunisse tout en un *. » D'autres ne voient entre les choses que des rapports de disjonction ; elles s'éparpillent irrémédiablement à leurs yeux en une poussière d'êtres sans aucun lien entre eux. De ce daltonisme intellectuel, Bradley offre un exemple typique : « L'entendement de M. Bradley, écrit W. James, montre l'aptitude la plus extraordinaire à percevoir des séparations et l'inaptitude la plus extraordinaire à comprendre les connexions"-. » Les Mystiques établissent entre les choses, appartenant aux ordres les plus divers, des correspondances ou des oppositions m3'stérieuses qui font des unes l'image des autres et permettent, par l'emprise des unes, d'assujettir les autres. On connaît l'antithèse cosmologique du Limité et de l'Illimité, dérivée de l'opposition des nombres
' Plotin, Eiinéades, liv. III, chap. vu, éd. Firmin-Didot, p. 64. - W. James, la Philosophie de L'expérience, p. 847.
pairs et impairs, sous laquelle s'ordonne la table pythagoricienne des dix oppositions qu'Aristote nous a transmises*, Mais c'est surtout chez les philosophes romantiques de la nature que Ton trouve cette tendance à réduire les choses en séries parallèles qui se correspondent biunivoquement. C'est ainsi qu'Oken, dans son Précis de philosophie naturelle, nous instruit de merveilleuses corrélations qui eussent pu nous échapper : k La nature se compose de six matières simples et de trois composées. Celles-là sont inorganiques, celles-ci organiques. Je les ai ainsi classées :
Lijjjne, Temps, Cohésion, Terre,
Parabole,
Magnétisme,
Métal,
Cône,
Galvanisme,
Corail,
ElHpse,
Pesanteur, Eau,
Ovale,
Chiniisme,
Sel,
Synthèse des deux,
Animalisme,
Animal,
Cercle, Espace, Feu, Air,
Hyperbole,
Eleclrisme (sic).
Soufre,
Sphère, Végétalisme, Plante 2. «
Cette aptitude individuelle à saisir des relations d'un certain genre au détriment des autres est, non moins que la nature concrète ou abstraite des esprits, une source permanente de coatroverses philosophiques, comme celles du pluralisme et du monisme. Elle se reflète dans le langage, ainsi que l'a finement remarqué William James au sujet de Spinoza, par la nature des conjonctions que l'on emploie : « Spinoza fut le" plu» grand philosophe de l'absolu; or, l'impossibilité d'être intime avec son Dieu est universellement reconnue. En tant yu'infini (quatenus infinitus est), il est autre que ce qu'il est en tant que constituant l'intelligence humaine (quatenus humanam mentem constituit) . On a dit avec raison que tout le ressort de la philosophie de Spinoza est dans ce mot quatenus. Les conjonctions, les prépositions et les adverbes
» Met. I, 5, 986a 22.
* Oken, Abriss der Natarphilosophiei Gôttingen. i8o5, p. 8-9.
jouent, en effet, le rôle vital dans toutes les philosophies ; et, dans l'idéalisme contemporain, les mots de « en qualité de », « et », (( en tant que » ont la lourde charge de concilier l'unité métaphysique avec la diversité phénoménale'. »
Si certains esprits voient ce qu'il y a d'identique dans les choses, d'autres en remarquent surtout les contrastes et les oppositions. Ceux-ci ne peuvent affirmer une idée sans évoquer dans leur esprit la notion contraire qui la limite et celle qui s'élabore dans la tentative de les concilier. Ils pensent par thèse, antithèse et synthèse. Dites-vous désordre, qu'y a-t-il là sinon une certaine mauvaise espèce d'ordre? Ditesvous indétermination : vous êtes en train de déterminer le fait même de cette indétermination. Chaque affirmation poussée à l'extrême emporte sa propre négation : « Siimma Jus, summa injuria, écrit Hegel. Pousser à l'extrême un droit abstrait, c'est commettre une injustice. L'extrême anarchie appelle l'extrême despotisme et réciproquement. L'orgueil précède la chute. Trop d'esprit se dupe soi-même, la joie amène les larmes, les pleurs un sourire sardonique-. » De l'aptitude à saisir l'identique dérivent les doctrines monistes; de l'esprit de contraste sont issus des systèmes tels que l'Héraclitéisme' et l'Hégélianisme, qui soutiennent, à des titres divers et en des sens fort différents, la conciliation des contradictoires, pour restituer, à l'Univers et à la pensée, le mouvement et la vie.
A la théorie classique de l'unité de l'esprit humain, qui n'est qu'un mythe, s'oppose ainsi l'irréductibilité des structures mentales, conduisant à des façons distinctes d'interpréter le monde. En présence des mêmes faits, les uns réclament une explication par la cause efficiente, d'autres par la cause finale; les imaginatifs ne se tiennent pour satisfaits qu'en présence d'une « illustration dynamique » des mêm^ phénomènes que les logiciens ne comprennent que s'ils parviennent à les réduire à n'être que des cas particuliers d'un petit nombre de principes très généraux^ Pour Descartes tout s'explique, dans l'Univers matériel, « par la figure et le mouvement » ; pour Novalis. (( la nature parle à l'homme en langage chiffré » : là où Uun ne voit que la danse de la matière subtile ou le
' W. James, la Philosophie de l'expérience, p. 43-44.
* Smaller Logic, trad. Wallace, p. 128 (cité par W. James, op. laud., p. 90).
tournoiement des tourbillons, l'autre n'appréhende que des svniboles*.