‹ Les paralogismes du rationalismeChapitre 106 sur 127 · VI. — L'évolution des principes rationnels · texte numérisé non relu

VI. — L'évolution des principes rationnels

Les philosophes ont coutume d'enseigner que le processus de la connaissance repose sur la présence en nous de principes généraux, qui gouvernent inéluctablement toutes les démarches de notre esprit, et auxquels nous ne saurions pas plus nous soustraire en pensant, que nous ne pourrions enfreindre les lois de l'équilibre en marchant. Ces principes révéleraient en nous l'existence dune structure mentale spécifique, et, si Ion ne saurait songer raisonnablement à déduire d'eux l'ensemble des vérités particulières, ils détermineraient du moins a priori les méthodes scientifiques. Aussi ces principes, dénommés tour à tour principes directeurs de l'entendement ou principes rationnels, sont-ils volontiers cités par les Rationalistes comme le type même des vérités inconditionnellement nécessaires : <( Les principes généraux, déclare Leibniz, entrent dans nos pensées, dont ils font l'âme et la liaison. Ils y sont nécessaires comme les muscles et les tendons le sont pour marcher, quoiqu'on n'y pense point. L esprit s'appuie sur ces principes à tous moments, mais il ne vient pas si aisément à les démêler et à se les représenter distinctement et séparément, parce que cela demande une grande attention à ce qu'il fait, et la plupart des gens peu accoutumés à méditer n'en ont guère-. »

La difficulté à les discerner se dévoile dans le désaccord qui règne parmi les philosophes au sujet de leur nombre et de leur nature. Il est d'usage néanmoins de les distinguer en deux groupes : les principes formels, sur lesquels repose le raisonnement déductif; les principes, sur lesquels repose ce que l'on appelle, très improprement d'ailleurs, le raisonnement inductif. Laissons de côté les premiers sur lesquels nous nous sommes déjà expliqués et n'envisageons que les seconds.

Ces principes ne sont pas des normes absolues de la pensée,

' Sur révolution de l'esprit humain, consulter : Hobhouse, Mind in Evolulion, iqoi. — Sur les difTérenccs logiques des types mentaux, consulter les études sur le raisonnement de Repnano dans Scientia, et le Traité de Sociologie générale de W. Parelo, Lausanne, 1917-1919.

* yîoaveaux Essais, I, 29.

car ils ont prodig-ieusement évolué au cours des âges. La loi des trois états d'Auguste Comte, précisée à la lumière des découvertes de l'anthropologie, est parfaitement probante à cet endroit. L'interprétation animiste de l'univers repose sur des principes, qui sont à la base de la magie des peuples primitifs actuels, et dont on retrouve l'écho dans les spéculations des premiers penseurs de la Grèce ; Il faut expliquer les choses par r homme et non pas V homme par les choses^ (principe de l'animisme primitif, remis en honneur de nos jours par M. Bergson'^); le semblable agit sur le semblable (principe de la magie sympathique); le semblable peut seul connaître le semblable (principe de la théorie de la connaissance des philosophes grecs, en particulier dWnaxagore et de Platon) ; la partie équivaut au tout (principe des repas totémiques, de la communion, des reliques, de maintes lois de participation mvstique) ; le nom équivaut à la c/iose (principe des cosmogonies égyptienne et sémitique, delà dissimulation du nom des dieux), etc. Ces principes n'ont rien de commun avec ceux qu'invoque l'explication ontologique du monde : tout concept abstrait est le pendant d'une réalité objective autonome; les choses existent indépendamment de leurs relations et de leur milieu {principe de l'isolement des substances) ; l'ordre généalogique et la connexion des choses sont identiques à l'ordre hiérarchique et à la connexion des concepts; toute qualité participée à divers degrés n existe que par participation à un être qui possède cette qualité à un degré infini. Ces principes, à leur tour, ne sont point comparables à ceux de l'interprétation symbolique, mystique ou magique des choses, que Synésius résume en ces lignes : v< Toute chose est signifiée par toute chose, car, dans le monde qui forme un être animé unique, toutes les choses sont apparentées entre elles; ces choses sont donc comme des lettres de toutes formes, phéniciennes, égyptiennes, assyriennes; elles sont écrites dans l'Univers comme dans un livre. Ces lettres, le savant les lit... Il est savant, celui qui possède la parenté que les diverses parties du Monde

> Saint-Martin (le marquis Louis-Claude), Des erreurs et de la. vérité. Edimbourg:, 1775, t. I, p.: 9.

2 Cf. Intrnduclion à lu mélaphysique : « La conscience que nous avons de notre propre personne dans son continuel écoulement nous introduit ù l'intérieur d'une réalité sar le modèle de laquelle nous devons nous représenter les autres. »

ont entre elles. Il peut, en efTet, les tirer l'une de Vautre; il tient celles qui lui sont présentes comme des gages de celles qui sont absentes^. » Enfin, l'étude scientifique des phénomènes fait appel à des principes propres, entièrement distincts des précédents et beaucoup plus précis que ceux qu'énoncent d'ordinaire, comme tels, les logiciens. De cette sorte sont le principe de symétrie : « Une raison de symétrie n'est la cause d'aucun phénomène, et la symétrie des causes se retrouve dans les effets » ; le principe de l'isolement des srjstèmes ; « L'influence des corps considérablement éloignés est pratiquement négligeable; » le principe du déterminisme : « Etant donné un système isolé, le retour des mêmes conditions initiales détermine la même évolution de ce système. »

A mesure qu'un type d'explication, caractérisé par un système de principes rationnels, s'est substitué k un autre au cours des âges, la notion même d'intelligibilité s'est prodigieusement modifiée. Qu'est-ce, en somme, pour un homme du Moyen Age, qu'expliquer un phénomène naturel? C'est l'interpréter anthropomorphiquement, en pénétrant les intentions de l'agent surnaturel (le Diable ou Dieu) sensé le provoquer. Pour lui, suivant le mot de Xovalis, « la Nature parle à l'homme un langage chiffré », dont il s'agit de découvrir la clé. Déchiffrer ce vaste grimoire qu'est le monde, où chaque objet est une figure, où chaque événement est monitoire, où chaque chose n'a qu'une valeur de symbole, en cela consiste la tâche du savant. De là, les Lapidaires, les Herbiers, les Bestiaires de cette époque, qui correspondent à nos traités d'histoire naturelle, de minéralogie, de botanique et de zoologie. Qu'estce pour un savant d'aujourd'hui que rendre compte d'un phénomène? C'est parvenir à le prévoir dans toutes ses particularités, en vertu de lois invariables et en tenant compte uniquement de ses conditions efficientes d'apparition. Cette définition générale laisse place, du reste, à de singulières divergences au sujet de ce qu'il faut entendre par explication. Celte notion n'est pas la même pour un Cartésien, un Newtonien, un Atomiste ou un Energétiste. Expliquer un phénomène, c'est, pour Duhem, ramener sa loi particulière à un système cohérent de quelques principes très généraux ; pour lord Kelvin,

1 Synésiiis, De Soniniis, translatus a Marsilio Ficino, Venise, i5i6, fol. 44 vo.

c'est en construire un modèle mécanique; pour Gibbs, c'est expliquer statistiquement la loi qui le régit comme une loi de grands nombres, en partant d'un nombre considérable d'éléments discontinus. Comme l'a dit excellemment M. Le Hoy : « Axiomes et catégories, formes de l'entendement ou de la sensibilité, tout cela devient, tout cela évolue. L'esprit humain est plastique et peut changer ses plus intimes désirs*. »

Les principes rationnels, communément admis aujourd'hui par la fraction instruite de l'élite civilisée de la branche occidentale des Aryens, sont manifestement d'origine empirique, ainsi que l'atteste leur tardive apparition. La science antique et médiévale reposait sur cette croyance, d'où dérivait l'astrologie : « Les choses sublunaires sont sous la dépendance des étoiles » ; ce n'est qu'au xvi* siècle que se fit jour l'idée que les corps très éloignés sont sans influence appréciable sur le cours des choses sublunaires, si bien que l'on peut traiter la Terre, au point de vue des phénomènes qui s'y déroulent, comme un svstème pratiquement isolé, ainsi que l'exprime le principe de l'isolement des systèmes. Le principe du déterminisme n'a été formulé dans toute sa généralité qu'au xix^ siècle, par Auguste Comte; il doit correctement s'énoncer : « Le retour des mêmes circonstances, transportées dans le temps et dans l'espace, provoquent le retour des mêmes effets. » Cette proposition est vraie ou fausse, suivant la façon dont nous réglons nos horloges et dont nous choisissons nos étalons de mesure : comme on ne saurait prévoir a pi^iori s'il est possible de régler des horloges et de choisir des étalons de mesure de telle façon que le principe de la détermination univoque des effets par les causes soit sauvegardé, le principe du déterminisme apparaît comme une présomption générale dont la vérité dépend de certaines conventions sur la façon de supputer le temps et de mesurer l'espace. Le principe de symétrie, qui permet de prévoir les phénomènes seuls susceptibles de se produire dans un milieu de symétrie déterminée, apparaît comme le résultat synthétique des études de cristallographie de Curie. Le principe de relativité, qui limite le champ de nos investigations et détermine en partie la forme des équations des lois physiques, n'a été généralisé qu'au xx* siècle, par

' Le Roy, Un Posilivisme nouveau, ap. Rev. Met. et Mor., mars 1901, p. 3o5.

Einstein, à la suite de l'échec des expériences tentées pour mettre en évidence le mouvement absolu de la Terre. Le principe de la conservation de Ténerg-ie n'est pas issu de l'adage scolastiquc causaryi œquat effcctus, mais du théorème des forces vives, de la découverte expérimentale de l'équivalent mécanique de la chaleur et des divers modes de transformation des énergies les unes dans les autres.

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