VIII. — La contingence et 1 équivoque de la raison
Nos connaissances dérivent, en fin de compte, des données (le la perception sensible, élaborées par les fonctions de Tintelligence et de la faculté que nous avons de poser des conventions et de forger des symboles. 11 n y a, dès lors, aucun motif d'admettre, au-dessus de l'entendement empirique, une faculté transcendante : la raison humaine, une et entière en chacun de nous. Ce que l'on appelle la Raison, ce n'est ni une structure mentale spécifique définie par un certain nombre de principes architectoniques invariables, ni une faculté métaphysique nous mettant d'emblée en possession de l'absolu, ni une faculté critique nous permettant de nous dégager des apparences pour les juger, et de discerner infailliblement le bien du mal, le vrai du faux : c'est tout simplement, à une époque déterminée, chez un peuple de culture donnée, la somme des opinions moyennes et des préjugés universellement accrédités par suite de l'état des connaissances, entretenus par l'éducation, l'autorité de l'exemple et l'instinct de l'imitation qui déterminent la communauté des traditions, des mœurs, des coutumes. C'est la généralisation de l'empirisme journalier, la totalisation du savoir courant, composé de plus de crédulité, de préventions et d'erreurs, que de lumières, de sagesse et de vérité.
Résultante sociologique fort instable, cette raison commune est soumise à des variations considérables dans le temps et dans l'espace. Elle n'est pas la même chez un Papou que chez un Latin, chez un Musulman que chez un Chrétien, chez un mystique que chez un métaphysicien, chez un cartésien que chez un hégélien, en Europe que dans l'Australie septentrionale, au Moyen Age qu'au siècle des lumières. Elle ne s'applique pas au même donné : appelée à justifier tantôt la foi, tantôt