X. Méthode et délimitation du sujet
L'ouvrage présent a pour but d'étudier les arguments par lesquels le Rationalisme prétend accréditer la croyance en l'existence de vérités nécessaires, indépendantes de Fesprit et de la nature. Il vise à établir que ces arguments sont dénués de valeur probante. Pour cela, il dénonce les paralogismes que ceux-là dissimulent et les illusions psychologiques qui leur ont donné naissance. Montrer qu'une doctrine est fausse nest pas tout : il faut expliquer pourquoi on a été conduit à la tenir pour vraie. A cette condition seulement, Terreur qui est à la base est à tout jamais évincée.
Pour mener à bien une telle entreprise, il faut s'être longuement familiarisé avec l'histoire des sciences, l'histoire de la philosophie, l'histoire de la théologie et des dogmes. On se rend compte alors de l'impossibilité où l'on est de fournir l'historique complet de chaque argument : chacun d'eux nécessiterait, à lui seul, une copieuse monographie. Parmi tous les textes qui sollicitent en masse l'attention, un choix s'impose : certains ont des titres imprescriptibles à être cités, en tant que classiques; d'autres, presque ignorés, séduisent davantage «n vertu de leur nouveauté. Cédant, selon l'opportunité, à l'une ou à l'autre de ces raisons, une préoccupation seule nous a constamment guidé : rapprocher les textes anciens de textes très modernes, pour montrer la persistance des mêmes arguments et comment les raisonnements qui satisfaisaient Platon ou Aristote n'ont rien perdu de leur créance auprès de maints contemporains.
Cette persistance de paralogismes pourtant notoires est l'indice qu'ils n'ont pas été réfutés d'une façon concluante et définitive. Aussi avons-nous fait toujours suivre l'exposé d'un argument de sa critique. Taine rapporte cette boutade d'un bel esprit : « La métaphysique s'occupe à souffler des ballons; la grammaire vient et les crève avec une épingle*. » Il apparaîtra que nos critiques sont presque toujours tirées, non de la grammaire proprement dite, mais de la logique. En cela, nous sommes tributaire, avant tout, des travaux des
* Les Philosophes classiques du xixe siècle en France, 5« éd., p. 162.
Logisticiens; nous avons utilisé aussi certains résultats personnels, consignés en des articles publiés dans la Revue de Métaphysique et de Morale, ou exposés au cours de notre ouvrage la Philof>ophie géométrique d'Henri Poincaré.
La méthode suivie dans ce travail ainsi caractérisée, nous en avons circonscrit l'application de la façon suivante :
Nous nous sommes tout d'abord astreint à n'examiner, à titre de vérités réputées rationnelles, que les principes des sciences spéculatives, laissant délibérément de côté ceux des sciences pratiques et poétiques, dont la nécessité est moins uniformément reconnue.
Une seconde limitation résulte de ceci :
Le Rationalisme, tel que nous l'avons défini, est loin d'être une doctrine homogène. Si les Rationalistes s'entendent sur deux points : il existe des vérités nécessaires a priori; il existe une faculté spéciale qui appréhende ces vérités; le désaccord entre eux est flagrant sur deux autres.
Alors que les Stoïciens et les Cartésiens ne reconnaissent d'autre marque des vérités nécessaires que leur évidence subjective, Russell soutient que les propositions choisies comme premières, dans les sciences déductives, ne sont pas tenues d'emporter pareille évidence ; alors qu'Aristote, Albert le Grand, saint Thomas, Leibniz trouvent un critérium objectif des vérités nécessaires dans leur caractère analytique, Kant et Russell les déclarent synthétiques; alors qu Aristote et saint Thomas invoquent le caractère analytique de ces mêmes vérités pour en conclure quelles sont indémontrables, Leibniz part de là pour soutenir qu il est possible, et même requis, de les démontrer. Ainsi les Rationalistes ne s'entendent pas sur cette question préjudicielle : les vérités nécessaires sontelles analytiques ou synthétiques, démontrables ou indémontrables, évidentes en soi ou seulement par leurs conséquences? En un mot, ils ne s'entendent pas sur le critérium propre à révéler si une proposition est une vérité nécessaire ou contingente, a priori ou empirique. De cette incertitude initiale suit une seconde divergence concernant le domaine des vérités nécessaires.
Les uns reconnaissent comme telles les principes de toutes les sciences spéculatives, pratiques et poétiques : selon eux, tout le savoir est a priori et l on peut reconstruire déductivement le monde en pensée. D'autres limitent les vérités néces-
saires aux principes des sciences spéculatives. Le plus grand nombre, enfin, divise ces dernières en deux groupes : les sciences rationnelles et les sciences de la nature. Les principes des premières seraient seuls des vérités nécessaires ; les principes des secondes seraient des propositions contingentes. Mais dans lequel de ces groupes convient-il de ranger la mécanique par exemple? Le débat fut vif, auxviii" siècle, entre les partisans de Descartes, qui tenaient les principes de la mécanique pour des vérités nécessaires, et les partisans de Leibniz, qui y voyaient des propositions contingentes.
Ces variations accusent l'ambiguïté de la doctrine. Aussi, celle-là est-elle essentiellement polymorphe. Qui ne soupçonne toute la distance qui sépare le panlogisme leibnizien du panlogisme hégélien ; le réalisme des concepts de Platon du réalisme analytique de M Russell; le rationalisme de Malebranche du monisme idéaliste de Bradley ou de Royce? Entre des systèmes si disparates, bien que s'inspirant de prémisses communes, un choix de toute évidence s'imposait. La destination pratique de notre entreprise fournit ici un principe naturel de sélection. Parmi tous les systèmes qui méritent le nom de rationalistes, ceux-ci surtout retiendront notre attention dont l'incidence a été un facteur capital du déterminisme historique, en particulier ceux qui ont contribué à former cette idéologie révolutionnaire qui préside, depuis lors, aux vicissitudes des démocraties modernes. Sans le Platonisme et le Péripatétisme, qui ont fourni leur métaphysique aux Pères de l'Eglise, à saint Augustin et à Jean de Damascène, à saint Bonaventure et à saint Thomas, la scolastique latine n'existerait pas et la civilisation du Moyen Age s'en trouverait modifiée d^iutant. Sans le Cartésianisme, la Révolution française n'aurait pas cette signification universelle, qui en fait l'orée d'une ère nouvelle, que n'a pas la Révolution d'Angleterre. Au contraire, la Philosophie de la nature du romantisme allemand du début du xix"' siècle, ou le Néo- hégélianisme d'Oxford , n'apparaissent que comme des curiosités de spécialistes, propres à manifester jusqu'où peut aller l'abus délirant d'un Rationalisme outrancier. Aussi, nos investigations aurontelles principalement en vue le Rationalisme classique, celui de Platon, d'Aristote, de saint Augustin, de saint Thomas, de Descartes, de Spinoza, de Malebranche, de Leibniz, de Gondorcet, dont la période d'évolution s'étend des Socra-
tiques aux Idéolog'ues. Toutefois, nous ne nous en tiendrons pas strictement à cette période. Comment, en effet, au sujet des pseudo-démonstrations des principes des sciences physiques, passer sous silence celles des « Philosophes de la nature »? Gomment ne pas compléter par celle du Gantorisme l'étude du réalisme mathématique de Platon, qui a conduit les Rationalistes à voir dans les propositions de l'arithmétique et de la géométrie des exemples irréfutables de vérités nécessaires a priori? Gomment ne pas en venir à parler de Lotze, de Green, de Bradley, de Royce, à propos des antinomies créées par le réalisme? Gomment, encore, ne pas reconnaître dans la dialectique de Hegel et de Hamelin laboutissement logique, en même temps que l'entreprise la plus aventurée du Rationalisme?
Au cours de cet ouvrage, on rencontrera maintes assertions qui, évidentes pour l'auteur, peuvent ne le point paraître au lecteur. Elles sont l'aboutissement de patientes recherches dont beaucoup n'ont point vu le jour. En particulier, pour ce ({ui concerne la philosophie médiévale, quantité d'affirmations trouveront leur justification par les textes dans une Histoire de la, distinction réelle de l'essence et de V existence d'Aristote à Suarez, que les circonstances^ nées de la guerre, ne nous ont pas permis d'éditer. D'autres se réclament de publications antérieures ; un très grand nombre sont la promesse de travaux à venir.