‹ Les paralogismes du rationalismeChapitre 112 sur 127 · IV. — Les conséquences · texte numérisé non relu

IV. — Les conséquences

La vente des biens nationaux fut l'opération financière, sinon la plus ruineuse, du moins la plus mal menée que l'histoire ait eu à enregistrer. Elle procéda à coup de décrets précipités, affolés et contradictoires. Toujours à court d'argent, le législateur retirait le lendemain ce qu'il avait concédé la veille en faveur des petits propriétaires et mettait ceux-ci dans l'impossibilité matérielle d'acquérir. Il tolérait un agiotage effroyable, si bien que les gros acquéreurs se trouvèrent en fait plus avantagés que les petits. Le résultat fut la création, non pas d'une seule, mais de deux nouvelles classes de propriétaires : les gros propriétaires bourgeois et les petits propriétaires ruraux.

L'unique vœu de ces nouveaux détenteurs du sol fut l'avènement d'un gouvernement capable de stabiliser définitive-

ment Tordre de choses réalisé à leur avantage et de le consacrer juridiquement. « La Révolution, dit Proudhon, en vendant les biens d'Eglise et d'émigrés, a créé une nouvelle classe de propriétaires : elle a cru les intéresser à la liberté, point du tout. Elle les a intéressés à ce que les émigrés et les Bourbons ne revinssent pas. Et, pour cela, les bénéficiaires n'ont rien imaginé de mieux que de se donner un maître : Napoléon. » Ce fut pour eux que l'on revint à l'ancienne conception physiocratique de la propriété , réputée un droit naturel de l'homme, imprescriptible et sacré. Déjà, la proclamation de la Convention, après la chute de Robespierre, portait, le 9 octobre 1794 '■ « Les propriétés doivent être sacrées. Loin de nous ces systèmes, dictés par l'immoralité et la paresse, qui atténuent l'horreur du larcin et l'érigent en système. » Le vieux physiocrate, Morellet, établit que u la propriété n'est point l'ouvrage de la société. Elle est un droit que la nature a attaché au travail, qui en est le titre*. » La constitution de l'an 111 approuve cette doctrine, en ne mettant aucune restriction au droit de propriété, défini comme étant « le droit de jouir et de disposer de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie ». Portails, présentant le 17 janvier i8o4 le titre « de la propriété » au corps législatif, en démontre la nécessité, la légitimité et l'inviolabilité. Le Code civil, promulgué par le dictateur, fut le code de la propriété. Et c'est ainsi que, suivant qu'il s'agit de libérer la propriété foncière de servitudes et redevances qui l'asservissent ; suivant qu'il s'agit d'opérer un transfert de propriété pour rétablir les finances de l'Etat et favoriser les pauvres conformément à l'égalitarisme révolutionnaire ; suivant qu'il s'agit de consacrer, dans le calme et la paix, le nouvel ordre de choses établi, la Révolution invoque tour à tour deux théories de la propriété radicalement opposées, reposant sur deux conceptions contradictoires de l'Etat : celle inspirée de Montesquieu, qui invoque les droits naturels de l'individu ; celle inspirée de Rousseau, qui proclame le principe de la Souveraineté du peuple et le droit éminent de l'Etat sur les propriétés.

La Révolution a manqué, en fin de compte, sa destination sociale, en aboutissant à un résultat diamétralement opposé à

' Supplément à ta cause des pères, an III, p. 64.

celui qu'elle poursuivait. Au lieu de réaliser une quasi égalité de fait au sein d'une médiocrité heureuse et vertueuse, elle n'est parvenue qu'à substituer, à l'ancienne division des piivilég-iés et des roturiers, celle des riches et des pauvres ; à l'aristocratie du sang, l'aristocatie, beaucoup plus puissante et plus blessante, de la fortune. La réaction thermidorienne aigrit le divorce entre ces deux classes nouvelles, que devaient encore exaspérer, dans la suite, les imperfections du système politique et social issu de la Révolution, et l'ordre de fait issu du développement de l'industrie, du commerce et de l'entreprise capitaliste. Pour mesurer tout le contraste entre le rêve et la réalité, il suffit de relire ce que nous dit Latour- Lamontagne de l'enthousiasme général du bas peuple, le jour du décret du i4 nivôse an II : « Dans tous les groupes, dans tous les cafés, on ne parle plus que du décret qui ordonne la répartition des biens des aristocrates aux sansculottes ; cette loi populaire a excité une joie universelle ; les citoyens se félicitaient et s'embrassaient les uns les autres. C'est à présent, disait-on, que la Révolution repose sur des bases inébranlables : aucun ennemi de la Révolution ne sera propriétaire, aucun patriote ne sera sans propriété^ ». Il apparut, après Thermidor, que l'œuvre de la Révolution avait été confisquée par les classes supérieures, par les « bourgeois », au préjudice des « prolétaires », qui en avaient été les véritables artisans. C'est ce que constate un disciple de Babeuf dans ces lignes désabusées : « La Révolution, qui devait établir l'égalité, n'a fait que remplacer une bande d'anciens coquins par une foule de coquins nouveaux ^. »

De là, la Conspiration des Egaux provoquée par la réaction thermidorienne. Elle fut la manifestation brutale des sourdes rancœurs de ceux qui, se considérant en droit comme les légitimes bénéficiaires de la Révolution, se trouvaient, en fait, frustrés de ces bénéfices. Le Babouvisme se ramène à trois idées qui sont les suivantes. La Révolution française, en établissant l'égalité civile, n'est que le prélude d'une nouvelle Révolution, bien autrement importante, qui aura pour but d'établir l'égalité réelle des conditions : « La Révolution fran-

* Cité par Dauban, Paris en 1794 et en 1795, 1869. p. i5i.

* Procès de Ba^beuf, Pièces, t. I, p. 90 (de la main de Buonarotti).

çaise n'est que l'avant-courrière d'une autre révolution bien plus grande, bien plus solennelle, qui sera la dernière*. » Cette nouvelle Révolution se réalisera par la lutte des classes, inaugurée par la première Révolution : « Qu'est-ce que la Révolution française ? Une guerre sociale entre les plébéiens et les patriciens, entre les riches et les pauvres. )• L'égalité de fait ne se réalisera pas par le morcellement de la propriété foncière et la loi agraire, qui ne servent qu'à établir de nouvelles inégalités et à consacrer de nouvelles iniquités, mais par le communisme : « Nous tendons à quelque chose de plus sublime et de plus équitable (que la loi agraire), le Bien COMMUN ou la Communauté des biens. Plus de propriété individuelle des terres, la terre n'est à personne. Nous réclamons, nous voulons la jouissance communale des fruits de la terre; les fruits sont à tout le monde-. »

Le Babouvisme épuise le thème des revendications que les socialistes feront entendre au nom de TégalitariSme révolutionnaire. Qu'est-ce que Babeuf? « Unhomme, répond Faguet, qui avait l'avenir et qui devançait les temps... Il était dans létat d'esprit où tant de révolutionnaires devaient être de i84o à 1 848. Il était de ceux qui disent : « Mais la Révolution a « avorté! Elle devait apporter sur terre le bonheur par l'égalité. « Elle n'a apporté ni l'un ni l'autre»... Mais il était en avance. Le premier sentiment général, après une grande perturbation, c'est le désir d'en arrêter le mouvement et d'en consolider les résultats. Les satisfaits veulent constituer, les non-satisfaits n'ont pas encore le sentiment de leur déception, ni l'idée claire de l'étendue de leur échec. Il faut qu'une génération nouvelle se lève pour penser après réflexion, et pour dire : « Qu'avons-nous gagné à tout ceci? » Et c'est ce qu'ont dit les Babouvistes de i84o et ce que continuent à dire les Babouvistes contemporains. Mais c'est l'inégalité sociale créée par la Révolution, contrairement à ses principes, qu'attaquent les socialistes actuels en s'armant de ses principes pour combattre et ruiner son œuvre ^. » Les socialistes d'aujourd'hui sont des révolutionnaires conséquents, qui répètent le mot de Marat : « Qu'aurons-nous gagné à détruire l'aristocratie des nobles, si elle est remplacée par l'aristocratie des riches ?

' Babeuf, la Doctrine des Egaux, édit. A. Thomas, p. 83. * Procès de Babeuf, Pièces, t. II, p. 244 et suiv. 5 Problèmes politiques, p. 180.

Et, si nous devons gémir sous le joug- de ces nouveaux maîtres, mieux valait conserver les ordres privilégiés ! »

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