V. — Conclusion : la Révolution a-t-elle été socialiste
Contradictoire en ses principes, velléitaire en ses actions, inconséquente en ses résultats, constante seulement en son idéal, la Révolution, suivant qu'on la juge en intention ou dans ses actes, dans ses résultats immédiats ou dans ses conséquences lointaines, apparaît tour à tour comme ayant favorisé ou contrarié le socialisme.
Elle fut socialiste dans ses intentions, en poursuivant la destruction systématique de toute aristocratie, en cherchant à réaliser une quasi égalité de conditions au sein d'une médiocrité universelle; elle fut antisocialiste, au suprême chef, dans ses effets, en multipliant les propriétaires, en investissant la propriété d'un caractère royal et sacré inconnu jusqu'alors, si bien qu'elle accrut dans l'avenir les forces de résistance à toute expropriation collectiviste. Elle suscita les revendications socialistes et la lutte des classes : par les nouvelles inégalités sociales qu'elle créa et consacra, d'autant plus blessantes à ceux qui n'en furent pas bénéficiaires qu'elles étaient plus récentes et favorisaient leurs égaux àe la veille; par les mécontentements qu'elle suscita, d'autant plus exaspérés qu'elle avait laissé entrevoir des espérances illimitées, qu'elle donnait pour des réalités imminentes et comme des droits sacrés. Enfin, elle fut socialiste par les principes nouveaux qu'elle invoqua, contradictoirement à ceux des philosophes libéraux et des Physiocrates du xviii*' siècle.
« Il n'y a pas de principes socialistes dans les réformes sociales qui furent opérées pendant la Révolution* » écrit, en conclusion de sa minutieuse enquête, le très pertinent auteur du Socialisme de la Révolution française. Toutes les réformes, où l'on serait tenté de voir une doctrine socialiste, ne sont que des mesures exceptionnelles de salut public, dues à la détresse financière, à la faim, à l'anarchie, à la guerre civile et extérieure. A ce jugement, il nous paraît difficile de souscrire, car il est deux principes, formulés par les hommes de la Révolution, qui sont l'essence même du socialisme.
' André Lichtcnbcrj;er, le Socialisme ella Révolulion française, Paris, 11^99, p. 284.
Tout d'abord, la Révolution proclame le dogme de l'égalité et ce dogme contient tout le collectivisme. Il est vrai que les Constituants entendaient par là qu'il n'y eût d'autres privilèges que ceux que la nature confère : c'est ainsi qu'ils sanctionnaient les inégalités naturelles, lorsqu'ils reconnaissaient, comme motifs légitimes de préférence, « les vertus et les talents ». Cependant, les philosophes rationalistes et sensualistes du xviii^ siècle s'étaient accordés pour établir que les inégalités naturelles sont la suite de la différence de condition et d'éducation, avantageant les uns au préjudice des autres, si bien que, ontologiquement et dans le fond des choses, les hommes sont tous égaux par nature. Les Conventionnels, plus hardis que les Constituants, inscrivirent l'égalité au nombre des « droits naturels » de l'homme ; d'où Babeuf conclut très sensément : « Il faut que les institutions sociales mènent à ce point qu'elles ôtent à tout individu l'espoir de devenir jamais plus riche, ni plus puissant, ni plus distingué par ses lumières qu'aucun de ses égaux. » Le dogme de l'égalité impliquait l'abolition de la propriété individuelle, car la propriété est une inégalité sociale, surajoutée aux inégalités naturelles et propre à les exaspérer ; d'où Babeuf conclut très pertinemment à l'abolition de la propriété privée et au communisme. Lorsque quelqu'un osa opiner, après le 9 Thermidor, que « l'égalité naturelle est un des plus dangereux paradoxes qu'ait soutenus la philosophie moderne* », la Révolution était terminée.
Un second principe, générateur du socialisme, est celui de la souveraineté du peuple. Il n'est autre que la théorie de la souveraineté monarchique, définie par Bodin comme a une puissance absolue et perpétuelle », affranchie de toute loi, transférée du roi au peuple. Il implique que la volonté du peuple, exprimée par la majorité parlementaire, est absolument maîtresse; qu'elle n'admet pas de lex superior à son bon plaisir; qu'elle donne des ordres inconditionnés à tous les citovens; qu'elle peut léser tous les droits, naturels ou acquis. En proclamant côte à côte, dans une même Déclaration, le principe des droits naturels de l'homme, issu de Montesquieu, et le principe de la souveraineté du peuple, issu de Rousseau, les Constituants ont voulu tenter la conciliation des
1 Hékcl, Nécessité des lois organiques, p. 3.
contradictoires. Que si les droits de l'individu sont intang-ibles, ils fixent une limite à la souveraineté populaire, laquelle, cessant d'être despotique, n'est plus absolue, mais subordonnée à un pouvoir judiciaire supérieur, comme dans la Constitution américaine'; que si, au contraire, le peuple est souverain, il peut suspendre toutes les garanties individuelles et disposer arbitrairement des biens et des personnes comme il l'entend. Il convient même de remarquer que le principe de la souveraineté, en passant du roi- au peuple, est devenu plus absolu et despotique, car il s'est affranchi dune foule de contraintes morales et de prescriptions historiques qui en étaient comme autant de demi-abdications. « Le roi, dit M. Sagnac, est un maître arbitraire plutôt qu'absolu. Chef de TEg-lise de France, il est obligé de respecter les privilèges énormes du clergé; chef de la hiérarchie féodale, il est intéressé au maintien, partiel au moins, d'un ordre contraire à l'égalité romaine; chef de l'Etat, il est entravé dans son action par des corps puissants, clergé, noblesse, cours souveraines, et par le particularisme provincial toujours vivace dans les pays récemment conquis ou réunis à la couronne. Il se trouve enchaîné par un ordre de choses très ancien, par la tradition historique, par ses ditîérents titres, par Torigine, la nature et la formation du pouvoir'-. » Quand Louis XIV révoque l'édit de Nantes, qui date de quatre-vingt-sept ans ; quand Louis XV brise les Parlements en 1771, ils sentent bien que c'est un coup d Etat, Ainsi, la souveraineté royale a ses limites morales, sinon constitutionnelles. La souveraineté populaire n'en a pas. Comme une terre allodiale, elle est franche et nette de toute hypothèque. Elle remplace la formule : « car tel est notre bon plaisir », que le monarque de droit divin apposait au bas de ses édits, par cette autre, tout aussi arbitraire, « car telle est la volonté nationale ». Aussi la Révolution, tout comme
• « La doctrine de Rousseau, suivant laquelle la volonté du peuple serait absolue et toute loi votée pai* la majorité, respectable, difTère des principes de la révolution américaine y>, écrit David Jayne Hill dans la Crise de la démocratie aux Elats-Unis, Paris, 1918. p. 5-j. Le même auteur s'est appliqué à montrer les difTcrences qui existent à ce point de vue entre les principes des révolutions française et américaine : The Peoples çfovernment, p, 41, 43, 106, 114. Comp. J. Roche, Quand serons-nous en République? Paris, 1918. La théorie révolutionnaire de la Souveraineté est encore enseignée de nos jours dans les Facultés de Droit, par M. Esmein, par exemple. On sait qu'elle a été fort critiquée par M. Duguit.
* Ph. Sagnac, la Législation civile de la Révolution française, p. 2,6-27.
la monarchie du roi Soleil, eut ses caprices, son miipris absolu de l'individu, ses favoris, ses disgraciés, ses bastilles, ses dragonnades, ses guerres de conquête et ses guerres de magnificence, ses délits d'opinion et de croyance, car, tout comme Louis XIV, pour réaliser l'unité morale de la nation, elle prétendit avoir sa religion, son église et son clergé.
Le principe de la souveraineté implique le droit éminent de l'Etat sur les propriétés. Ce droit est hérité des traditions de l'Ancien Régime. Par la théorie de la directe féodale, le roi avait le droit de suzeraineté, le domaine éminent sur toutes les terres de son royaume. Comme autrefois le roi de France, l'Etat jacobin, sous la Révolution, se proclame propriétaire légitime de tout le territoire; les propriétaires acluels ne sont que ses gérants et ses fidéicommis qu'il peut révoquer à son gré, ou, selon la juste expression de Mirabeau, les agents et les économes du corps social. C'est en vertu du droit éminent de propriété que la Révolution confisque les biens du clergé et des émigrés, séquestre ceux des suspects, abolit la liberté de tester; mais le même droit comportait tout aussi bien la possibilité pour l'Etat de s'emparer de toutes les terres pour réaliser le communisme de Babeuf. C'est ce qu'a parfaitement déduit l'abbé Maury, défendant, le i3 octobre 1789, les biens du clergé : « Si la Nation a le droit de remonter jusqu à l'origine dé la société pour nous dépouiller de nos propriétés que les lois ont reconnues et protégées depuis plus de quatorze siècles, ce nouveau principe métaphysique nous conduira nécessairement à toutes les insurrections de la loi agraire. Le peuple profitera du chaos pour entrer en possession de ces biens que la possession la plus immémoriale ne garantit pas de l'invasion. Il aura sur vous tous les droits que vous exercez sur nous; il dira aussi qu'il est la IValion et qu'on ne prescrit pas contre lui. »
Le principe de la souveraineté du peuple ne conduit pas forcément au collectivisme, encore qu'il y incline en proclamant le droit éminent de l'Etat sur les propriétés. Il peut acheminer tout aussi bien au socialisme d'Etat, qui se distingue du collectivisme, comme une doctrine viable et, en un certain sens, une formule d'avenir difîère d'une utopie. Il peut acheminer aussi bien à la dictature personnelle qu'à la dictature du prolétariat. Néanmoins, deux choses demeurent acquises. Tout d'abord, s'il n'est pas une condition suffisante du socia-
lisme proprement dit, il en est une condition nécessaire. En second lieu, il lui est apparenté et y incite par des affinités de nature qu'a bien vues Nietzsche, et par lesquelles nous terminerons : « Le socialisme est le frère cadet du despotisme presque défunt, dont il veut recueillir l'héritage, car il désire [et il exige, dirions-nous, comme condition nécessaire] une plénitude de puissance de l'Etat, telle que le despotisme seul l'a eue ; même il dépasse tout ce que montre le passé, parce qu'il travaille à l'anéantissement formel de l'individu : c'est que celui-ci lui apparaît comme un luxe injustifiable de la nature qui doit par lui être corrigé en un organe utile à la communauté*. »
C'est ainsi que l'idéologie révolutionnaire, issue du Rationalisme classique, a favorisé à plus d'un titre la cause du socialisme, ce qu^il fallait démontrer.