‹ Les paralogismes du rationalismeChapitre 116 sur 127 · C. — LA PHILOSOPHIE DE LA ^^ATURE ET LA SCIENCE ALLEMANDE · texte numérisé non relu

C. — LA PHILOSOPHIE DE LA ^^ATURE ET LA SCIENCE ALLEMANDE

La Philosophie de la nature n'est pas morte entièrement sous les attaques de Liebig-, inspiré par le bon sens français. La méthode aprioristc préconisée par Kant dans les sciences de la nature a marqué d'une indélébile empreinte la structure mentale d'un grand nombre de savants allemands. C'est ce qu'affirme Pierre Duhem, dans un article posthume qui se réfère à un travail antérieur paru dans la Revue des Deux Mondes - : « Il m'a semblé que la Science allemande était comme menée par le besoin de poser aj[)rioridespostulatsalgébriques,purescréa lions de l'imagination, décrets arbitraires du bon plaisir; de fonder ensuite sur ces postulats, à laide du seul raisonnement déductif, d'amples édifices mathématiques; de contraindre enfin la réalité à se loger dans ces bâtisses, dussent les enseignements de l'expérience en éprouver quelque gène, y subir quelque contorsion. Cette manière de procéder s inspire assurément des conseils que Kant avait donnés dans ses Premiers principes métaphysiques de la Science de la Xature. On la peut reconnaître, je crois, dans un grand nombre d'œuvres, et des plus célèbres, produites par la pensée germanique; elle s'est manifestée en géométrie, en mécanique, en physique. Dans ces sciences, il y a vraiment une école allemande, et les Allemands ne souffriraient point qu'on le mît en doute ^.»

Un représentant typique de cette école allemande, c'est Kirchhoff. « Parcourons, écrit Duhem, quelques-unes des leçons d'une si savante Algèbre, où Kirchhoff a exposé les diverses doctrines de la physique mathématique. De cette élaboration, longue et compliquée, qui a précédé l'adoption des principes, nous ne trouvons aucune trace ; chaque hypothèse

' Cette note se rapporte aux pagces 261-267.

* Béflexions sur la Science allemande, ap. Revue des Deux Mondes, i^r février igiS, p. 657 et sq.

* De Maxwell et de la manière allemande de l'exposer, ap. Rerae du mois, 10 juin 1919, p. ii3-i3i.

est présentée ex abrupto, sous l'aspect très abstrait et très général qu^elle a pris après bien des évolutions et des transformations, sans qu'aucun mot nous en fasse soupçonner l'indispensable préparation. Un Français qui avait été, à Berlin, l'auditeur de Kirchhoff me répétait nag^uère la formule par laquelle le professeur allemand avait coutume de présenter chaque principe nouveau : « Nous pouvons et nous voulons poser... Mir konnen und icollen setzen... » Pourvu qu'aucune contradiction n'interdise au logicien pur la supposition que nous allons faire, nous l'imposons comme un décret de notre libre arbitre. Cet acte de volonté, ce choix du bon plaisir se substitue, pour ainsi dire, purement et simplement, à toute l'œuvre qu'au cours des âges a dû parfaire l'esprit de finesse ; il ne laisse plus rien subsister dans la science, sinon ce qui se soumet à la rude discipline de l'esprit géométrique ; une théorie de physique n'est plus, à partir de postulats librement formulés, qu'une suite de déductions algébriques *. »

De cette tournure d'esprit, caractéristique de l'école allemande, Duhem se plaît à discerner la procédure dans la mécanique posthume de Hertz : « se peut-il imaginer, par exemple, algébrisme plus absolu que celui dont s inspire Heinrich Hertz lorsqu'il prétend reconstruire la mécanique-?»; dans la façon dont « Hertz, Cohn, Boltzmann à leur suite, s'y sont pris pour exposer l'Electrodynamique de Maxwell, dune façon qui porte profondément gravés les caractères de l'esprit scientifique allemand -^ » ; enfin dans la théorie de la relativité de Max Abraham, de Minkowski, d'Einstein et de Laue.

Page 1