‹ Les paralogismes du rationalismeChapitre 117 sur 127 · D. — L'AME ANTIQUE ET L'AME MODERNE · texte numérisé non relu

D. — L'AME ANTIQUE ET L'AME MODERNE

Ce qui oppose radicalement l'âme antique et lame moderne, c'est que l'âme antique ne s'est pas élevée à l'idée du progrès

1 Quelques réflexions sur la Science allemande, ap. la Science allemande, Paris, 1915, p. 1 19-120.

* Ibid.

'■> De Maxwell et de la manière allemande de l'exposer, ap. op. cit., p. 122.

* Cette note se rapporte au.\ pages 348-35 1.

indéfini réalisé grâce à la science. En effet, la conception du Monde antique repose sur un principe et une croyance qui sont l'exclusion même de cette idée :

i" Le principe de t'crninence de la cause, qui conduit à expliquer l'inférieur par le supérieur, à l'inverse de l'évolutionnisnie contemporain.

2° La croijanceau Retour éternel, que professaient toutes les grandes écoles philosophiques de l'Antiquité : Pythagoriciens, Platoniciens, Périputéticiens, Stoïciens, Néo-Platoniciens. Elle consiste à penser que tous les événements du Monde se reproduisent circulairement, la Grande Année étant la période de temps nécessaire pour que le cercle se ferme et revienne sur lui-même, si bien que l'histoire humaine se recommence sempiternellement, à la différence de ce qu'enseigne la science moderne, au nom du principe de Garnot-Clausius appelé parfois principe d'évolution * : un système isolé (et tel est le Monde par définition) ne repasse jamais deux fois par le même état.

Ce principe et cette croyance, joints à l'idée de la fînitude du Monde que rejetaient seuls les Epicuriens, impliquent la négation même du progrès indéfini -. Le parfait n'est pas à réaliser à échéance plus ou moins longue dans l'avenir, puisqu'il existe en fait et en droit avant toute autre chose, et que l'imparfait procède ontologiquement de lui. Ce dernier, qui est comme la monétisation du parfait dans l'espace et dans le temps, est soumis à un devenir sans trêve et sans fin, astreint à parcourir toujours le même cycle, le mouvement circulaire étant le plus parfait, parce quil est, suivant le mot de Platon, « limage mobile de Téternité immobile ».

Ce qu'une pareille conception a de désespérant pour les déshérités, chez qui la somme des maux l'emporte réellement sur la somme des biens ; ou pour celui que la sympathie émeut et qui a fait sienne, suivant l'expression de Schopenhauer, la misère du monde entier, il n'est pas besoin de le dire. Aussi, on conçoit qu'une vision si désolante ait conduit à prôner, comme vertus cardinales, l'impassibilité devant la souffrance,

' Par MM. I. angevin el Jean Perrin.

* On ne saurait faire remonter aux Epicuriens l'idée du prog^rès indéfini de rcspèce humaine des Encyclopédistes et des Physiocrates, de Turgot et de Condorcet, comme l'a bien établi M. Robin : Sur la Conception épicurienne du procfrès, ap. Rev. de Met. et Mor., septembre-octobre 1916, p. 697-719.

pour rectifier pour notre bien tout ce qui n'atteint pas mortellement notre corps; la modération dans les désirs, qui restreint les occasions de souffrir; la résignation en face du Destin, supérieur à la volonté des dieux et des hommes. L'optimisme qu'eng-endre la confiance en un prog-rès illimité exalte les vertus contraires : il suscite la volonté de puissance, le goût du risque et de la vie dangereuse'. Le type du sage antique, c'est celui d'Epicure, qui restreint ses désirs jusqu'à l'ascétisme pour offrir moins de place à la douleur; le type du sage moderne, c'est Faust, der strebender Mensch, avide d'éprouver tout ce qui est humain, qui, parce qu'il est perpétuellement mécontent, s'efforce incessamment vers le mieux. De là procède tout le contraste entre la morale antique et la morale moderne. La morale antique était fataliste ; elle consistait dans une acceptation muette du destin, une soumission aveusrle à ses décrets nécessaires. Elle ens^ao^eait l'homme à se faire statue devant les choses; à se raidir, dans la divinisation de l'orgueil impassible, contre la douleur. Ne pouvant abroger la souffrance et le mal, dans sa superbe diabolique elle entreprenait de les nier. La science moderne a changé l'àme humaine. En nous révélant les lois de la nature, elle nous apprend à la commander en lui obéissant. Par son industrieuse entremise, elle transforme ses forces sourdes et brutales en des énergies dociles et bienveillantes. Elle fait des Moires cruelles des divinités euménides. A 1 anticpie fatalisme des dieux et des hommes, à la résignation passive et béate, succède le règne de la A'olonté humaine, sans cesse agissante dans la nature. De moins en moins subjuguée par elle, notre intelligence l'asservit chaque jour davantage ; et, au lieu de nous soumettre à elle, dans un stoïque renoncement à tout effort vers le mieux, c'est nous qui l'adaptons à nos besoins et à nos rêves. La fierté antique était d'accepter d'un cœur égal les accidents de la Fortune et les injustices de la nature : la nôtre est de n'en point prendre notre parti, mais de poursuivre, grâce à la science, un idéal de justice et de vérité, dont nous nous approchons chaque jour davantage. L'àme antique, c'est la flèche de Zenon qui, en volant, reste

' Ce contraste a étô bien mis en lumière par G. Ferrero. le Génie latin et le Monde moderne, Paris, 1917.

immobile; l'âme moderne, c'est la flèche d'Evandre qui monte toujours et se chang-e en étoile.

E. — SUR LES EXPLICATIONS MÉTAPHYSIQUES DAr^S LA BIOLOGIE D'AUJOURD'HUI*

« En se moquant des médecins de son époque, écrit Le Dantec, notre grand Molière avait prévu le système de Ehrlich. Ehrlich n*a rien ajouté à l'explication du malade imaginaire. Au lieu de dire que le chloral fait dormir parce qu'il a une vertu dormitive, on dira aujourd'hui, après le savant allemand, que le chloral possède une dormitine ; et c'est bien la même chose! G est la même chose avec une erreur gratuite en plus. Le vague qui s'attachait, dans l'ancien langage, à la définition des forces ou vertus permettait en effet de voir dans l'explication de Molière une simple formule verbale masquant l'absence de véritable explication. La terniinaison « ine » de 1 explication pathologique actuelle est, au contraire, calquée sur celle au moyen de laquelle on dénomme les alcaloïdes de végétaux (quinine, du quinquina; digitaline, de la digitale, etc.). Or, le langage chimique est parfaitement clair. Il est parfaitement vrai que la plus grande partie de l'effet physiologique de l'aconit est dû à l'aconitine que l'on peut extraire de cette plante. On va donc penser que le chloral possède de la dormitine, comme l'aconit de 1 aconitine.

... Voici donc un sérum thérapeutique qui produit, quand on l'inocule au lapin, un phénomène donné. Comment expliquerez-vous cette activité particulière? C'est bien simple : « Le sérum produit ce phénomène, parce qu'il contient le phénoniénine qui en a le pouvoir ». Remarquez timidement que le même sérum a une autre action sur le serpent ; il produit là un second phénomène ; c'est qu'il contient un second phénoniénine. Si le même corps produit sur mille espèces

* Cette note se rapporte à la page 071.

vivantes mille actions différentes, il possède mille phénoménines différents, et voilà* ! »

Le mot de phénoménine, imaginé par Le Dantec, ne fait que synthétiser, dans un seul mot, tous les vocables en « ine » employés aujourd'hui dans les mémoires pathologiques : « Si un corps produit une sécrétion, c'est qu'il contient une sécrétine ; s il produit une agglutination^ cela prouve l'existence d'une agglutinine, etc., vous trouverez de même des agressines qui produisent les aggressions, des antiphagines qui empêchent les globules blancs de manger, etc. - »

Ce qui est vrai de la pathologie, lest encore de l'anatomie. Qu'est-ce que, par exemple, les déterminants de Weismann? « Les déterminants, répond Yves Delage, peuvent être définis d'un mot : ils sont, dans le domaine anatomique, ce que sont, dans le domaine physiologique, les phénoménines de Le Dantec... Les déterminants sont des particules organisées telles que, par l'effet de leur présence, apparaît dans l'organisme, au moment voulu et au point voulu, le caractère anatomique qui dépend d'elles. Par eux, tout caractère anatomique se trouve immédiatement expliqué. Ainsi, veut-on expliquer pourquoi tous les membres d'une famille ont au même point de leur chevelure une mèche blanche? Il suffit de dire que les déterminants de la couleur de cette pincée de cheveux sont ceux de la couleur blanche, au lieu d'être ceux de la couleur noire comme pour le reste de la tète, La relation causale entre ces particules magiques et les caractères des organismes est si générale que, par elle, est complète et immédiate la solution de tous les problèmes morphologiques passés, présents et à venir-' ?»

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