F. — SUR LES ARGUMENTS DE BERKELEY
Il existe, en ce qui concerne les sensations de forme géométrique, des lois générales qui permettent d'accorder, dans
• Les Allemands et la. Science, Paris, 1916, chap. xix, p. 248. - Op. laud., p. 248-249.
3 Op. laud., p. io5.
* dette note se rapporte à la pag-e 408.
chaque cas, les données de la vue avec celles du tact, et c'est pourquoi les arg-uments sceptiques, tirés de la contradiction de nos sens, ne valent pas, appliqués à ces sensations. Si la rame dans Teau paraît brisée, si une lentille concave permet de former l'image irréelle d'un objet, c'est en vertu des lois de la réfraction; si une surface, rugueuse au toucher, paraît lisse à la vue, c'est en vertu des lois de la diffusion ; si un point lumineux sur un fond sombre apparaît plus grand qu'il n'est, c'est en vertu des lois de la diffraction; si le même objet se présente différemment suivant l'angle sous lequel on le regarde, c'est en vertu des lois de la perspective. Bref, pour qui connaît l'optique, il n'y a pas contradiction entre les témoignages variés de la vue et de la main, pas plus qu'entre ceux de différents observateurs, placés en présence d'un même objet.
A ce sujet, il n'apparaît pas que l'on ait jamais remarqué l'insigne faiblesse des arguments par lesquels Berkeley, dans les Dialogues entre Hylas et Phitonous, prétend établir que les qualités premières de Locke sont tout aussi subjectives que les qualités secondes. Ils sont tirés de la relativité des grandeurs et des mouvements.
Le même objet^ dit Philonous k Hylas, n'apparaît pas de la même grandeur à un homme et à un mite, si bien que : « ce que vous distinguez à peine apparaîtra à un autre animal extrêmement petit comme quelque montagne énorme? — Tout cela, je l'accorde. — Une seule et même chose peut-elle être au même moment et en elle-même de dimensions différentes? — Cela serait absurde à penser, — Autre chose... selon qu'on approche ou qu'on s'éloigne d'un objet, son étendue visible varie, jusqu'à être, à une certaine distance, dix ou cent fois plus grande qu'à une autre. Ne suit-il pas de là qu'elle aussi n'est pas réellement inhérente à l'objet? — J'avoue que je ne sais plus que penser*. »
Le sophisme commis par Berkeley réside dans ces mots : « Une seule et même chose peut-elle être au même moment et en elle-même de dimensions différentes?», c'est-à-dire un même objet peut-il avoir, au même instant, une grandeur absolue différente. Mais ces mots « grandeur absolue »,
» Berkeley, Œuvres choisies, trad. fr. par G. Beaulavon et D. Parodi. p. 159-160.
« grandeur en soi » sont vides de sens. Nous ne savons, nous ne saurons jamais ce qu'est une grandeur absolue, parce que la notion de g^randeur implique la comparaison de deux corps entre eux. Il n'y a par définition et nous ne percevons jamais que des grandeurs relatives : un corps est grand ou petit par rapport à un autre ; il ne possède, pas de grandeur joar luimême. La notion de grandeur absolue est une idée platonicienne contradictoire.
Ce qui est vrai de la grandeur, est vrai de la distance et de la forme. Il n'y a pas plus de forme en soi que de grandeur en soi. Un corps n'a de forme que relativement à un autre corps. Un corps unique, absolument isolé, n'aurait par luimême, ni forme ni grandeur déterminées^.
Il en est de même du mouvement. Le sophisme commis par Berkeley, au sujet du mouvement^ repose sur la confusion entre le temps physique, qui est objectif et indépendant de nos états d'àme, et le temps psychologique, qui, dans le même laps de temps objectif, peut varier pour différents sujets suivant l'intensité de leur vie intérieure : a La rapidité du mouvement d'un corps n'est-elle pas en proportion directe du temps qu'il met à parcourir un espace donné? Ainsi un corps qui parcourt un mille en une heure se meut trois fois plus vite que s'il parcourait un mille en trois heures. — Parfaitement. — Et le temps n'est-il pas mesuré par la succession des idées dans nos esprits? — C'est vrai. — Et n'est -il pas possible que les idées se succèdent une ou deux fois plus vite dans votre esprit qu'elles ne font dans le mien, ou dans celui d'un être intelligent d'une autre espèce que nous? — Je le reconnais. — Par conséquent, pour une autre personne, le même corps peut sembler accomplir son mouvement dans un certain espace en moitié moins de temps qu'il ne vous paraît le faire à vous ?. .. Comment cela se concilie-t-il, soit avec le sens commun, soit avec ce que vous venez de reconnaître-? »
On ne saurait nullement accorder à Berkeley qu' « à exa-
' Cf. L. Rougier, les Erreurs systématiques de Vintaition, ap. Rev. de Met. et Mor., septembre-octobre 1919.
* Berkeley, op. laur]., p. 161-162; comp. Des Principes de la connaissance humaine, trad. Renouvier, ap. la Critique philosophique, 1^89, p. 34 : « N'estil pas tout aussi raisonnable de dire que le mouvement n'existe pas hors de l'esprit, puisque, si la succession des idées dans l'esprit devient plus rapide, il est reconnu que le mouvement paraît plus lent, sans qu'il y ait aucune modification survenue en un objet externe. »
miner les arguments qu'on croit manifestement bons pour prouver que les couleurs et les saveurs existent seulement dans l'esprit, on trouvera qu'on peut les faire valoir avec la même force pour létendue, la figure, le mouvement ». Et, sur ce point, le succès des arguments de Berkeley est aussi déconcertant que celui qu'eurent plus tard ceux de l'Esthétique transcendantale de Kant. On sait que ces derniers, qui prétendent établir que l'espace n'est ni un concept empirique, ni une notion rationnelle, mais une forme a priori de la sensibilité, reposent sur une confusion continuelle entre l'espace sensible du psychologue qui s'accompagne de représentation, et l'espace conceptuel du géomètre qui n'est pas susceptible d'être représenté.