II. — La transformation de la vérité relative
en vérité absolue
et de la nécessité hypothétique en nécessité inconditionnelle.
Entre les Rationalistes et leurs adversaires, il n'est pas question de mettre en doute la validité formelle, et, par suite,
1 Cf. L. Rougier, la Philosophie géométrique d'Henri Poincaré, chap. i.
la nécessité hypothétique et la vérité relative des théorèmes correctement déduits d'un système cohérent de principes. La controverse sévit uniquement sur le point suivant : les Rationalistes soutiennent que les principes et les théorèmes des sciences déductives sont des vérités éternelles, inconditionnellement nécessaires, subsistant éternellement, indépendamment de notre entendement et du monde sensible. Leurs adversaires distinguent les principes des théorèmes. Dans les premiers, ils ne voient que des généralisations empiriques ou de pures conventions ; dans les seconds, ils avouent des vérités relatives, conditionnellement nécessaires. C'est ce qu'ils traduisent en disant que les sciences déductives, les iîïiazYiuai ànooziy.ziy.y.i d'Aristote, sont des systèmes hypothétipodéductifs.
Un paralogisme, fréquemment commis par les Rationalistes, est le suivant. Ils citent comme exemples de vérités absolues, inconditionnellement nécessaires, des propositions considérées comme vraies uniquement par suite de l'habitude qu'on a de les démontrer en partant d'un système de propositions premières communément admis. Ils font bénéficier ainsi indûment une proposition, envisagée par eux comme principe, de la certitude formelle dont elle jouit uniquement en qualité de théorème. Ce faisant, ils transforment illégalement une vérité relative en vérité absolue, une nécessité hypothétique en nécessité inconditionnelle.
On sait que la preuve augustinienne de l'existence de Dieu est tirée des vérités éternelles. Aussi devons-nous découvrir chez l'évêque d'Hippone le paralogisme dénoncé. Ouvrons son traité Contre les Académiciens ; saint Augustin prétend y établir qu'il existe des vérités, d'ordre rationnel, indépendantes de notre état de veille ou de sommeil, à la différence des vérités empiriques : « Je ne prétends point, discerner si je suis en état de veille ou non, car vous pourrez me dire que, dans mon sommeil, il m'arrivera aussi d'avoir cette même perception, qui est ainsi indiscernable d'une illusion. Mais que, s'il existe un monde et six mondes, ce seront toujours sept mondes : en quelqu'état que je me trouve, cette chose est manifeste et je puis sans témérité affirmer que je la connais. Il en est de même pour le produit de 3 par lui-même, et pour les carrés des nombres intelligibles : tout cela, alors même que le genre humain dormirait, est d'une
LF.S PARALOGISMES CLASSIQUES 65
vérité nécessaire '. » Dans le De Libero arbitra, le même enseig-nement est reproduit : « Je sais que 7 et 3 font 10, et non seulement maintenant, mais toujours; qu'il n'y a eu aucune époque où 7 et 3 n'aient fait 10; et qu'il ne viendra aucun temps où 7 et 3 cesseront de faire 10-. » En affirmant que ces jugements sont des vérités éternelles, il faut entendre qu'ils demeureraient vrais, alors même qu'il n'y aurait aucuns objets empiriques numérables : « Que S et 4 fassent 7 est chose absolument vraie, même s'il n'existait aucune réalité dénombrable : — tria et quatuor esse septem, pcrfecto vcrum esse, etiamsi nihil sit quod numeretnr^. »
Le passage de saint Augustin contre les Académiciens a indubitablement inspiré le passage suivant de la Première Méditation de Descartes : « Soit que je veille ou que je dorme, 2 et 3 joints ensemble formeront toujours le nombre 5, et le carré n'aura jamais plus de quatre côtés ; et il ne me semble pas possible que des vérités si claires et si apparentes puissent être soupçonnées d'aucune fausseté ou incertitude'. »> Mais le parti que tirent du même argument %aint Augustin et Descartes est fort dissemblable. Pour le premier, la certitude des vérités éternelles prouve l'existence de Dieu, et ces vérités s'imposent à l'entendement même de Dieu : « Je voulais devenir aussi certain des choses invisibles que je l'étais que 3 et 7 font 10' », nous confie l'auteur des Confessions ; et, parlant de la perfection du nombre fi dans un de ses Commentaires sur la Genèse, il avoue : « Six est un nombre parfait en soi, et non parce que Dieu créa toutes choses en six jours; mais, bien plutôt et inversement, si Dieu créa toutes les choses en six jours, c'est parce que ce nombre est parfait, et qu'il serait parfait, même si l'œuvre des six jours n'existait pas^. » Pour Descartes, la certitude des vérités éternelles a besoin pour caution de l'existence d'un Dieu qui n'a pas voulu nous tromper, et ces vérités sont issues des libres décrets de sa volonté indifférente.
Les exemples de vérités éternelles, pris de jugements
f- ' Conlr. Acad., lib. II, c. ix, xxv, — Comp. De Trinit.,Ub. XV, c. .\ii, x\i. - De lib. arbit.y lib. II, c. viii, xxi 3 Ibid.
^ Première Méditation, IX, 16.
'" Confess , lib. VI, c. xi.
'• De Gen. ad litter., lib, IV, c, vu.