L. ROUGIER
arithmétiques, ont toujours joui dune faveur particulière auprès des Rationalistes. Ceux-là n'ont pourtant pas négligé les e.N.emples tirés de la géométrie. Deux théorèmes sont inlassablement cités par eux : le théorème sur la somme des angles dun triangle et celui sur le parallélisme de deux droites parallèles à une même troisième.
Que les propositions géométriques soient des vérités éternelles, parce qu elles sont indépendantes de l'existence contingente et transitoire des objets empiriques, c'est ce que Descartes établit en un passage célèbre :
« Comme, par exemple, lorsque j'imagine un triangle, encore qu'il n'y ait peut-être en aucun lieu du monde hors de ma pensée une telle figure, et qu'il n'y en ait jamais eu, il ne laisse pas néanmoins d'y avoir une certaine nature, ou forme, ou essence déterminée de cette figure, laquelle est immuable et éternelle, que je n'ai point inventée, et qui ne dépend en aucune façon de mon esprit; comme il paraît de ce que l'on peut démontrer diverses propriétés de ce triangle, à savoir, que ses trois angles sont égaux à deux droits, que le plus grand angle est soutenu par le plus grand côté, et autres semblables, lesquelles maintenant, soit que je le veuille ou non, je reconnais très clairement et très évidemment être en lui, encore que je n'y aie pensé auparavant en aucune façon, lorsque je me suis imaginé la première fois un triangle; et partant on ne peut pas dire que je les aie feintes et inventées ^ »
Que ces mêmes vérités soient absolument nécessaires, parce qu'elles sont indépendantes de notre entendement, c'est ce qui résulte pour Bossuet de ce qu'elles étaient déjà des vérités avant d'être connues comme telles :
« Toutes ces vérités et toutes celles que j'en déduis par un raisonnement certain, subsistent indépendamment de tous les temps; en quelque temps que je mette un entendement humain, il les connaîtra; mais en les connaissant il les trouvera vérités, il ne les fera pas /elles : car ce ne sont pas nos connaissances qui font leurs objets, elles les supposent. Ainsi ces vérités subsistent devant tous les siècles, et devant qu'il y ait un entendement humain; et quand tout ce qui se fait par les règles des proportions, c'est-à-dire tout ce que je vois dans
' Cinquième Mdditalinu, IX, 5i.
la nature, serait détruit, excepté moi, ces règles se conserveraient dans ma pensée ; et je verrais clairement qu'elles seraient toujours bonnes et toujours véritables, quand même je serais détruit avec tout le reste'. »
Rosmini revient sur les raisons de Bossuet^ en distinguant clairement l'acte de la connaissance de l'objet connu : « Ces vérités n'ont-elles commencé d exister que du moment où je les ai perçues? Leur existence coïncide-t-elle avec celle de mon acte intellectuel, ou plutôt ne devons-nous pas dire qu'elles étaient vraies avant toute intuition du sujet pensant? Les trois angles d'un trianf/le sont égaux à deux droits : voilà un rapport géométrique qui s'impose à l'esprit avec une force irrésistible, mais ne commence-t-il à exister qu'à l'instant où nous le percevons? N'est-il pas plutôt nécessaire, indépendant absolument de mon aqte de connaissance? Il v a donc une différence profonde entre ce rapport intelligible envisagé en soi et la connaissance toute personnelle que j'en ai-, » Il se peut, continue l'auteur, qu'il n'existe dans la nature aucun triangle réel ; nous pouvons même à la rigueur concevoir l'anéantissement de toutes les intelligences créées; mais ce rapport des trois angles du triangle échappe à toute possibilité de changement : il est nécessaire d'une nécessité absolue.
Les vérités mathématiques, consistant en de simples rapports intelligibles entre des idées, sont indépendantes de l'existence transitoire des objets empiriques : elles sont par cela même éternelles. Etant vérités avant que d'être entendues comme telles, elles sont également indépendantes de la connaissance subjective que nous en avons : elles sont, par suite, objectives, universelles et nécessaires. Mais comment concevoir l'existence de vérités éternelles, sans un esprit qui les entende, puisque la vérité est définie, par les Rationalistes eux-mêmes, comme l'adéquation de l'esprit et de son objet, adxquatio rei et intellectus, comme la conformité de la chose et de sa représentation mentale? « Si la science existe quelque part, déclare saint Thomas, si elle ne peut exister que dans un être qui vit, et si de plus elle est éternelle; si^ d'autre part, un
' Connaissance de Dieu et de soi-niàme, chap. iv, § 5.
- // Rinnovamento délia filosofîa in Italia, Milano, 1896, chap. xxxix, p. 2G4-265.
être qui possède quelque chose d'éternel, doit participer à cette éternité, l'être en qui se trouve la science doit être éternel ^ » Si donc « il n'y avait pas d'esprit éternel, il n'y aurait pas de vérités éternelles- ». L'existence de vérités éternelles postule celle d'un entendement éternel, où elles soient perpétuellement entendues, et qui ne peut être que Dieu lui-même.
Telle est la preuve augustinienne de 1 existence de Dieu, dont nous emprunterons le dispositif de la conclusion à Bossuet : « Si je cherche maintenant en quel lieu elles subsistent éternelles et immuables comme elles sont, je suis obligé d'avouer un être où la vérité est éternellement subsistante, et où elle est toujours entendue : cet être doit être la vérité même et doit être toute vérité : c'est de lui que la vérité dérive dans tout ce qui est et ce qui entend hors de lui 3. »