IV. — Les difficultés propres â la thèse rationaliste
La thèse rationaliste présente des difficultés qui lui sont propres.
Tout d'abord, l'indépendance des vérités mathématiques k l'égard du monde sensible est interprétée fort différemment par les différents auteurs. Nous avons vu quel est sur ce point lavis de saint Augustin et de Descartes, de Bossuet et de Rosmini; voici maintenant celui du P. Buffier, consigné en son Traité des premières vérités. Comme on va le voir, il est radicalement opposé à l'opinion classique ^ :
« On donne ordinairement pour principes généraux de vérités, certains axiomes communs : par exemple t^ et ? font 4... Je n'examine point à présent si ce sont là des premières vérités, au sens qu'elles soient les premières qui se présentent à notre esprit. Il suffit d'observer que ces axiomes ne sont pas principes de toute vérité, puisqu'ils ne servent à prouver aucune vérité externe, c'est-à-dire l'existence réelle et véritable d'aucune chose hors de nous.
(( En efîet, cette vérité ou proposition : '2 et ''2 font 4, ne donne à notre esprit la connaissance d aucun objet qui soit hors de lui: et, n'y eût-il au monde qu'un seul esprit, il serait toujours vrai que 2 et ^2 font 4 ; car cette même proposition : '2 et '2 font 4, n'énonce rien au fond, sinon que, quand l'idée da deux est répétée ou prise deux fois, on lui donne le nom de quatre; ainsi quatre n'est autre chose que deux pris deux fois, comme deux n'est autre chose qu'un pris deux fois, ce qui au fond n'est nullement une première vérité externe qui fasse connaître la conformité de notre pensée avec aucun objet hors de notre pensée actuelle.
« Ces sortes de premiers principes, au fond, ne sont que
• Cf. L. Rougier, la Philosophie géométrique d'Henri Poincaré.
• P. Buffier, Traité des premières vérités, i" partie, chap. xi.
7i LES PARALOGISMES DU RATIONALISME
des vérités logiques ou internes et de pures liaisons d'idées, sans quelles nous indiquent aucune vérité sur lexistence des choses. Que si nous ne connaissions que ces vérités abstraites, nous ne connaîtrions que des liaisons d idées, telles que sont les connaissances ou démonstrations de la géométrie.
« C'est ce qui peut rendre sensible la fausseté d'une maxime que Ion entend débiter à certains esprits estimés très profonds, quand ils disent qu'il n'}^ a de vérité que dans la géométrie. Il est évident que ces esprits profonds se perdent dans leur profondeur, et n'entendent pas bien ce qu'ils disent. En effet, les démonstrations de géométrie n'étant que des vérités internes, c'est-à-dire des liaisons d idées, il est manifestement faux qu'il n'y ait de ces liaisons d'idées que dans les objets ou sujets de la géométrie. Il s^en trouve qui sont également évidentes sur tous les sujets dont on a des idées nettes. »
Revenons au point de vue classique. Si l'on admet, avec Bossuet et Rosmini, que les vérités mathématiques sont indépendantes de notre entendement, parce qu'elles sont vérités avant même que d'être entendues, par suite de la distinction entre l'objet de la connaissance et l'acte subjectif de connaître, il en sera identiquement de même pour l'intellect divin. Mais l'indépendance de la A'érité à l'égard de 1 intellect divin est une liniitation de la toute-puissance de Dieu, comme l'a reconnu Descartes. Elle conduit à poser un monde archétype, distinct de l'intellect divin et coéternel à lui, ce qui est pour les Scolastiques l'erreur cardinale de Platon. Elle comporte enlln que, si Dieu n'existait point, ces vérités n'en continueraient pas moins de subsister éternellement, affirmation contraire à l'enseignement de saint Thomas d'Aquin : <( Pas de vérité éternelle sans un entendement éternel », qui fut solennellement condamnée par Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris, en 1241 '.
Ainsi surgit le j)roblème métaphysique des rapports de la vérité et de l'entendement divin, que nous retrouverons et que nous exposerons longuement au sujet de l'argument a constantia suhjccti.
' Ville infrn, p. i i3-i 14.