‹ Les paralogismes du rationalismeChapitre 21 sur 127 · L. RouoiEu · texte numérisé non relu

L. RouoiEu

n-Z Li:S PARALOGISMES DU RATIOX.\LISME

ribus et priorihus causlsque conclusionis ; sic cnim erunt et prinripia propria ejus quod clemonstratur^. ^) Bossuet exprime la même idée : « Ces propositions claires et intellig-ibles par elles-mêmes, et dont on se sert pour démontrer la vérité des autres, s'appellent axiomes, ou premiers principes. Elles sont déternelle A'érité. parce qu'ainsi qu'il a été dit, toute vérité certaine, en matière universelle, est éternelle; et si les vérités^ démontrées le sont, à plus forte raison celles qui servent de fondement à la démonstration'-. »

Que faut-il penser du principe de léminence de la cause invoqué par le Stagyrite à la base de son argumentation ? 11 n'est lui-même qu'une application particulière d'un principe beaucoup plus général, qui est un des fondements de la métaphysique des Anciens : L'inférieur s explique toujours par le supérieur^.

En fait, comme nous aurons l'occasion de le remarquer, ce principe est contredit par la science moderne, dans la mesure où celle-ci aboutit à lévolutionnisme. En droit, dans l'application particulière qu'en fait Aristote, il conduit à une conclusion toute différente que celle qu'on prétend en tirer. La raison de la nécessité des propositions démontrées, nest pas la nécessité des principes propres dont on les déduit, mais celle des règles logiques qui président k la déduction. L'argument^ correctement interprété, établit, non pas la nécessité des principes propres des sciences déductives, mais celle des principes communs à toutes les sciences, à savoir des principes de la Logique.

Le troisième argument est tiré de la théorie aristotélicienne de l'homogénéité des principes à l'égard des objets qu'ils dominent. « Il est également nécessaire que les principes des choses sensibles soient sensibles, que ceux des choses éternelles soient éternels, que ceux des choses corruptibles soient corruptibles; il faut, d'une manière absolument générale, que les principes soient homogènes aux êtres qu'ils dominent; — AsI y^-p'-' S'-'-'^' *^â ^-P'/A^--' '^^•^■i ôuLoye-jél^ zoi.; -jkotuiijlÉvoiç ^ . » Aristote part de là pour critiquer la théorie des Idées-Nombres

' De inlpUeclu et inlellijjibili, apud : K. Krebs. Meister Dielrich (Thierry de Friboui-^). Reine f.ehen, seine \Verke, seine Wissenschaft (Beilr. Gesch. Phil. Milt.. Munster, 1906J, p. 198.

* I.a. Connaissance de Dieu et de soi-même, loc. cit.

•' Vide inlra : chap. xii, § 4 cl 5. • De Cœlo. 3o6a, lo.

de Platan. Il n'est pas sensé d'attribuer aux corps qui tombent sous les sens des principes que la raison seule peut concevoir ; au feu, qui échauffe les corps, qui les fond et qui les brûle, de donner comme substance une pure figure de géométrie, le tétraèdre régulier : « Cet efîort pour transformer les corps simples en figures géométriques est absolument déraisonnable *. »

Cet argument repose, lui aussi, sur la confusion de la forme et de la matière : la nature corruptible ou incorruptible des objets sur lesquels on raisonne n'importe pas à la validité du raisonnement. L^objet même des sciences mathématiques, qu'Aristote a en vue, n'est pas éternel : création de l'esprit des savants, issu des libres conventions qu'il leur a plu de décréter, il disparaîtra avec eux.

La confusion de la matière et de la forme a conduit certains Sceptiques de l'Antiquité à soutenir une thèse diamétralement opposée à celle d'Aristote : non pas celle de la nécessité inconditionnelle des [)rincipes, mais celle de l'impossibilité de la science.

Partant de ce que les principes premiers sont indémontrables, ils en concluent que la science est impossible, ou, du moins, qu'elle n'est qu'hypothétique et conjecturale : « Pour soutenir qu'il n'y a pas de science, rapporte d'eux Aristote, ils prétendent que la démonstration devrait remonter de principe en principe jusqu'à l'infini, et ils ont raison de prétendre qu'on ne peut épuiser l'infini. Si l'on s'arrête à quelque proposition non démontrée, on s'arrête d'après eux à l'inconnu, car on ne' -connaît, à ce qu'ils disent, que ce qui est démontré. Or, si le point de départ n'est pas connu, ce qu'on en déduit ne peut être qualifié de science véritable et certaine . D'où ils concluent qu'on ne peut parvenir qu'à des systèmes hypothétiques ^. »

L'argumentation proposée est ici la réciproque de celle d'Aristote. De ce que les théorèmes sont formellement nécessaires, le Stagyrite conclut que les principes dont on les déduit sont absolument nécessaires ; de ce que les principes sont formellement Jti/pot/tétiques, en tant qu'indémontrables, les Sceptiques concluent que les théorèmes qu'on en déduit sont absolument hypothétiques. Dans le premier cas, de ce que les

1 De Cœlo. Zoj^.

-II An., I. S-yab, 7-1 5.

théorèmes sont formellement nécessaires, il n'en résulte pas que les principes le soient aussi; dans le second cas, de ce que les principes sont formellement hypothétiques, on ne peut conclure que les théorèmes le soient aussi. Les logiciens actuels ne disent pas que les sciences déductives sont des systèmes hypothétiques, mais ils déclarent, comme Pieri, que ce sont des systèmes hypothético-déductifs. exprimant par là que, si les principes sont introduits à titre de simples hypothèses, les conséquences qu'on en déduit ne laissent pas que d'être cependant formellement nécessaires.

La confusion, si tenace, de la matière et de la forme se retrouve encore dans l'une des deux critiques adressées au syllogisme par Stuart Mill : d'être une tautologie et un cercle vicieux. La première se réfute en disant qu'il n'y a pas de tautologie, si le prédicat affirmé du sujet dans la majeure ne ligure pas parmi les attributs qui servent à définir le sujet. La seconde se rétorque en distinguant la matière et la forme du raisonnement. Dans le syllogisme classique : Tous les hommes sont mortels, or Socrate est homme, donc Socrate est mortel, il est bien vrai que la vérité matérielle de la majeure implique la vérité matérielle de la conclusion; mais le syllogisme a pour seule fm d'établir la vérité formelle de la conclusion, qui est indépendante de la vérité ou de la fausseté matérielle de la majeure. Dès lors, il n'y a pas de cercle vicieux, parce que la vérité formelle s'entend uniquement de la conclusion, c'est-à-dire d'une proposition déduite, et non des prémisses qui servent à la procurer.

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