‹ Les paralogismes du rationalismeChapitre 22 sur 127 · I. — Le caractère analytique des Principes · texte numérisé non relu

I. — Le caractère analytique des Principes

Nous venons de voir qu'il faut distinguer les principes des sciences déductives des théorèmes qu'on en déduit. Ceux-ci jouissent d'une nécessité formelle que ne possèdent pas les premiers, indémontrables par définition. De la nécessité formelle des théorèmes, on ne saurait conclure logiquement à la nécessité inconditionnelle des principes dont on les dérive, sans commettre le paralogisme aristotélicien de la confusion de la matière et de la forme. Quelle raison plausible peut-on dès lors invoquer pour considérer ces principes comme des vérités certaines^ indépendamment de l'expérience et des conventions de notre esprit?

La plupart des Rationalistes, tels que Descartes, se bornent à déclarer que les principes sont certains, parce qu'ils sont évidents par eux-mêmes. « Le certain, écrit Rosmini, ne peut être fondé que sur Vévident^. » « On peut regarder l'évidence, s'écrie Mercier de la Rivière, comme une divinité bienfaisante, qui se plaît à donner la paix à la terre : vous ne voyez point les géomètres en guerre au sujet des vérités évidentes parmi eux-. » Mais le caractère purement subjectif et psychologique de l'évidence, qui dépend de nos habitudes d'esprit et de nos connaissances acquises, ne permet pas de la considérer comme un critérium objectif et logique. Aussi, certains Ratio-

' Rinnovemento, p. i43.

- L'ordre naturel et essentiel des Sociétés politiques, 1768, éd. Depitre (Coll. Econ. et Ref soc. de la France), p. 61.

nalistes se sont-ils elTorcés de trouver une meilleure raison à la nécessité des principes.

Il en est une, fort courante dans l'Ecole, que Leibniz expose comme il suit : « Les philosophes de l'Ecole ont dit que ces propositions sont évidentes ex terminis, aussitôt qu'on en entend les termes; de sorte qu ils étaient persuadés que la force de la conviction était fondée dans l'intelligence des termes, c'est-à-dire dans la liaison de leurs idées*. » En un mot, les principes des sciences déductives seraient des vérités nécessaires, parce qu'ils seraient analytiques.

Cette doctrine remonte à Aristote. Ayant établi que les principes des sciences déductives ne sont pas démontrables, le St;igvrite ajoute : « Telle est donc notre doctrine : non seulement la science existe, mais il existe un certain principe de la science, en tant que nous connaissons les termes; — TaOrdc ~ù\jv cO'tco Aiyou.£v, y.xl oJ [jlÔ-jo-j izi^r/iarv, aû,x y.xl xpyjjv iKiarr/uriç dvxi -ivx oxuev, r, zo'jç ooo-jç y'jcùpî^ouvj -. »

L'expression très synthétique qu' Aristote a donnée de sa pensée, saint Thomas l'explicite ainsi: (( Les principes immédiats ne sont pas connus à l'aide de quelque moj'en terme extrinsèque, mais par la propre connaissance de leurs termes. Dès que l'on sait ce qu'est le tout, ce qu'est la partie, on reconnaît que le tout est plus grand que la partie, parce que dans les propositions de cette espèce, comme on l'a dit antérieurement, le prédicat est compris dans la notion du sujet; — Ipsa principia immediata non per aliquod médium extrinsecum cognoscuntur, sed per cognitionem propriam terminorum. Scito enim quid tottim et quid pars, cognoscitur quod omne totum est majus sua parte, quia in talibus propositionibus, ut supra d'icium. esii, prœdicatum est in ratione suhjccti^. » Plus loin, il déclare : « C'est le propre de ces principes que non seulement il est nécessaire qu'ils soient vrais par eux-mêmes; mais aussi qu'on doive nécessairement s'apercevoir qu'ils sont. Trais par eux-mêmes. Nul, en effet, ne peut soutenir le contraire; — Proprium esthorum principiorum, quod non solum necesse sitj ea per se vera esse ; sed etiam necesse est videra, quod sint per se Tera. Nullusenim potest per se opinari contrarium*. »

' .\ouveaiix Essais, IV, 7, i.

> // An., I, 3 72b, 23-25.

3 / Posterior., leç. 5.

* I Posterior., leç. 19.

Suarez exprime la même leçon presque dans les mêmes termes : « Cum enim luec principia in re non habeant intrinsecum et <juasi formale médium (demonstrationis) quo illorum extrema connectuntur, per se cognoscuntur ex cognitione lenninorum : unde nihil magis potest ad eorum cognitionem juvare, quam scientifica et evidens notitia terminorum seu ratio eorum. <[ualis in hac scientia traditur '. »

Cette théorie scolastique est nécessairement celle de Leibniz, puisque son panlogisme repose sur ce principe : a Dans toute proposition affirmative véritable, nécessaire ou contingente, universelle ou singulière, la notion du prédicat est comprise en quelque façon dans celle du sujet, preedicatuin inesi suhjecto; ou bien je ne sais pas ce que c'est que la vérité -. »

Cette théorie est encore partagée par Taine : « Tous les axiomes sont des propositions de ce genre. L'attribut est toujours enfermé dans le sujet et on l'en extrait par analyse. Kant avait cru qu'en certains cas il n'en est pas ainsi. Hegel a prouvé que les exceptions apparentes rentrent dans la règle générale. Et il faut bien qu elles rentrent dans la règle générale, puisque le sens unique et toute la force du verbe être consistent à exprimer que l'attribut est enferme dans Icsujet^. » Dans V Intelligence, cette théorie est développée ainsi : « Les axiomes sont des propositions anali/ tiques, où le sujet contient i'âttribut, soit d'une façon très visible, ce qui rend l'analyse inutile, soit d une façon très marquée, ce qui rend Uanalijic presque impraticable*. » Taine conclut : >i Les axiomes sont des théorèmes capables de preuve... mais qu'on se dispense de prouver, soit parce que la preuve en est très faicile, soit parce que la preuve en est très difficile^. »

II. — A quelle catégorie de principes s'applique la théorie précédente.

Cette unanimité entre des philosophes si divers cesse toutefois, dès qu'il s'agit de préciser ce que l'on entend par

« Met. Disp., I, 4.

'- Phil.. II, 52, 56.

3 Ae.s Philosophes classiques du XIX* siècle en France, 5« éd., chap. xii, p. 68-69. ' ^ '

* L'Intelligence, II, 336.

^ Ibid., p. 352, 356.

« axiomes ». S'agit-il des axiomes qui sont communs à toutes les sciences ; s'agit-il des principes propres à chacune d'elles ? Les réponses diffèrent suivant les propositions que l'on range au nombre des vérités inconditionnellement nécessaires.

1® Aristote avait distingué deux sortes de principes, les principes propres et les principes communs qu'il appelle encore 'A^i'i)ixzzx. A première vue, il semble que les 'A^t'^uaTa correspondent aux principes logiques, aux règles de la déduction formelle, qui sont les mêmes à quelque matière qu'elles s'appliquent. A le soutenir, on oublierait que la Logique d' Aristote est une Ontologie, que les lois de la pensée sont, pour lui, les lois de 1 être, si bien que les axiomes de la logique sont les principes de la Métaphysique : « En effet, les axiomes concernent tous les êtres, et non simplement quelque genre à l'exclusion des autres. Aussi toutes les sciences en font usage, parce qu'ils sont relatifs à 1 être en tant qu'être, et que chaque genre est « être ». Mais elle ne les emploient qu'autant qu'il suffît à chacune, c'est-à-dire dans la mesure où le comporte le genre d'être auquel s'appliquent ses démonstrations. Il est donc manifeste, puisque les axiomes s'appliquent à tous les êtres en tant qu'êtres (l'être étant ce qui est commun à tous), qu il appartient de connaitre ces principes à celui qui connaît l'être en tant qu'être ^ » Les Scolastiques ont traduit 'A;toj- [xx'x par le terme de Dignitates, exprimant ainsi l'éminence des axiomes par rapport à toutes les autres espèces de propositions : « Et in talibus utimur nomine prœdicto, déclare l'Aquinate, scilicet Dignitatis vel maxirnx propositionis, propter hujusmodi principiorum certitudinem ad manifestandum alia-» ; de même Albert le Grand : « llcec Dignitas vocatur, quia omnibus dignior est. eo quod omnibus influit cognitationem et veritatem^. »

Il semble à une première lecture que ce soit uniquement aux principes de la Logique et de la Métaphysique, auxquels revient le nom de Dignitates, que s'applique, au gré des Scolastiques, la théorie du prxdica/uni inest subjecto. C'est ce que nous enseigne formellement Albert le Grand, qui invoque le témoignage de Thémistius et de Boèce : « Nous disons

' Met., r 3, ioo5i», 28-29.

- / Poster., leç. 5.

' / Poster., tract. II, c. iv.

donc en premier lieu qu'on appelle Dif/nitas, comme dit Boèce, une proposition qui, par suite de son évidence, emporte l'assentiment de quiconque l'entend. C'est aussi ce qu'enseigne Themistius*. » Toutefois, on ne tarde pas à s'apercevoir que le terme de Dignitas perd le sens précis que lui avait donné Aristote, pour prendre une signification particulièrement vague. Il désigne, non plus proprement les principes communs à toutes les sciences, mais, d'une façon indéterminée et indéfiniment extensible, les principes du sens commun ; les vérités que nous connaissons spontanément, par suite de nos propres lumières naturelles, et qui constituent le patrimoine indivis de tous les individus de l'espèce humaine, doctes ou ignorants, en tant qu'êtres doués de raison. Ce sont les principes innés de Descartes ou encore les principes du sens commun de Reid. « Themistius dit en effet, continue Albert le Grand, f[u'est Dignitas toute proposition que l'on n'a pas besoin d'être docte pour entendre, mais que l'on sait par une disposition d'esprit naturelle (per hahitum intellectus nafuralemj, que l'on emporte avec soi, et qui n'implique pas d'autre connaissance au sujet de cette proposition que l'intelligence de ses termes. C'est pourquoi une telle proposition est appelée aussi une notion commune de Fâme, parce qu'elle est comprise uniformément par quiconque est doué de raison ; — Propter quod etiam communis animi conceptio vocatur ; quia communiter ab omni habente rationem concipitur-. » Ainsi, par Dignilas il faut entendre toute proposition évidente ex terminis, sans que l'on précise aucunement quelle catégorie de principes jouissent d'un tel privilège.

2** Pour Leibniz, toute proposition vraie est une proposition analytique, et c'est la définition même de la vérité que, dans toute proposition vraie, le prédicat soit contenu dans le sujet : « Semper igitur pnedictum seu consequens inest subjecto seu' antecedenti, et in hoc ipso consistit natura veritatis in universum^. » lien est ainsi de toute espèce de vérité affirmative, universelle ou singulière, nécessaire ou contingente : « Hoc autem verum est in omni veritate affîrmativa, universali et singulari, necessaria aut contingente ''. »

' Loc. cil.

'- Ihicl.

■■■■ Phïh, viir, 6.

• Ihid.

Si Ion admet, avec les Scolastiques, que tout jugement analytique est une vérité nécessaire, il résulte du principe du panlo- ^•isme leibnizien que toute proposition affirmative vraie, rationnelle ou empirique, concernant les essences ou les existences, le possible ou le réel, est absolument nécessaire. Dès lors il n'y a plus place pour la liberté et la conting-ence dans le monde. C est ce que déduit très justement Leibniz : « La notion dune substance individuelle enferme une fois pour toutes tout ce qui lui peut jamais arriver, et, en considérant cette notion, on y peut voir tout ce qui se pourra véritablement énoncer d'elle, comme nous pouvons voir dans la nature d'un cercle toutes les propriétés qu'on en peut déduire. Mais il semble que, par là, la dillérence des vérités nécessaires et contingentes soit détruite, que la liberté humaine n aura plus aucun lieu, et qu'une fatalité absolue régnera sur toutes nos actions aussi bien que sur tout le reste des événements du monde'. »

A une telle conséquence, des considérations d'ordre théologique et moral interdisent à Leibniz de souscrire. Il croit pouvoir s'y soustraire, en établissant une distinction entre la certitude et entre la nécessité des propositions, ou mieux encore entre leur nécessité absolue et leur nécessité ex hypothesi : « A quoi je réponds qu'il faut faire distinction entre ce qui est nécessaire et ce qui est certain : tout le monde demeure d'accord que les futurs contingents sont assurés, puisque Dieu les prévoit, mais on n'avoue pas pour cela qu'ils soient nécessaires. Or est-il que nous soutenons que tout ce (|ui doit arriver à quelque personne est déjà compris virtuellement dans la nature ou notion, comme les propriétés le sont dans la définition d'un cercle. Ainsi la difficulté subsiste encore. Pour y satisfaire solidement, je dis que la connexion ou consécution est de deux sortes : l'une est absolument nécessaire, dont le contraire implique contradiction, et cette déduction a lieu dans les vérités éternelles comme celles de la géométrie ; l'autre n'est nécessaire qu'ex hypothesi, et, pour ainsi dire, en elle-même, lorsque le contraire n'implique point contradiction. Et cette connexion est fondée, non sur les idées toutes pures et sur le simple entendement de Dieu, mais encore' sur« ses décrets et sur une suite de l'univers.

' Discours de métaphjjxique, i3.

Li:S PARALOGIS.MBS CLASSIQUES 9i

« Venons à un exemple : puisque Jules César deviendra dictateur perpétuel et maître de la république, et renversera la liberté des Romains, cette action est comprise dans sa notion, car nous supposons que c est la nature d'une telle notion parfaite d'un sujet, de tout comprendre, afin que le prédicat y soit enfermé, ut posait inesse su bjecto... C'est donc maintenant qu'il faut appliquer la distinction des connexions, et je dis que ce qui arrive conformément à ces avances est assuré, mais ([u'il n'est pas nécessaire, et si (quelqu'un faisait le contraire, il ne ferait rien d impossible en soi-même, quoi([u'il soit impossible (ce hypothesi) que cela arrive. Car si quelqu Iiomme était capable d'achever toute la démonstration, en vertu de laquelle il ppurrait prouver cette connexion du sujet qui est César et du prédicat qui est son entreprise heureuse, il ferait voir en effet que la dictature future de César a son fondement dans sa notion ou nature, qu'on y voit une raison pourquoi il a plutôt résolu de passer le Rubicon que de s'y arrêter, et pourquoi il a plutôt gagné que perdu la journée de Pharsale, et qu'il était raisonnable et par conséquent assuré que cela arrivât, mais non pas qu'il est nécessaire en soi-même, ni que le contraire implique contradiction. A peu près comme il est raisonnable et assuré que Dieu fera toujours le meilleur, quoique ce qui est moins parfait n'implique point [contradiction].

« Car on trouverait que cette démonstration de ce prédicat de César n'est pas aussi absolue que celles des nombres ou de la géométrie, mais qu'elle suppose la suite des choses que Dieu a choisie librement, et qui est fondée sur le premier décret libre de Dieu, qui porte de faire toujours ce qui est le plus parfait, et sur le décret que Dieu a fait (en suite du premier) à l'égard de la nature humaine, qui est que l'homme fera toujours (quoique librement) ce qui paraîtra le meilleur. Or toute vérité, qui est fondée .sur ces sortes de décrets, est contingente, quoiqu'elle soit certaine; car ces décrets ne changent point la possibilité des choses, et, comme j'ai déjà dit, quoique Dieu choisisse toujours le meilleur assurément, cela n'empêche pas que ce qui est moins parfait ne soit et demeure possible en lui-même, bien qu'il n arrivera point, car ce n'est pas son impossibilité, mais son imperfection, qui le fait rejeter. Or rien n'est nécessaire dont l'opposé est possible ^ »

* Discours de métaphysique, i3.

Ainsi, ail gré de Leibniz, les deux propositions : La somme (les angles d'un triangle est égale à deux droits et César a franchi le Rubicon sont également certaines, car l'esprit de Dieu voit qu'il est contenu dans la notion de César de franchir le Rubicon, tout comme l'esprit humain voit qu'il est contenu dans la notion du triangle que la somme de ses angles soit égale à deux droits. Mais la première proposition seule est nécessaire, parce que le contraire impliquerait contradiction, au lieu qu'il n'y aurait nulle contradiction à penser que César n'ait pas franchi le Rubicon.

Que faut-il penser d'une telle distinction? Elle est absolument inacceptable, car si l'on considère la notion de Jules César, il serait aussi contradictoire que César ne franchisse pas le Rubicon, qu'il serait contradictoire que la somme des angles d'un triangle rectiligne euclidien ne soit pas égale à deux droits. Cela ne résulte-t-il pas expressément de ces lignes où il est parlé d Alexandre : « Dieu, voyant la notion individuelle ou heccéité d'Alexandre, y voit en même temps le fondement et la raison de tous les prédicats qui se peuvent dire de lui véritablement, comme, par exemple, qu'il vaincrait Darius et Porus. jusqu'à y connaître a priori (et non par expérience) s'il est mort dune mort naturelle ou par poison, ce que nous ne pouvons savoir que par l'histoire* ».

En réalité, Leibniz argumente fort mal, car, à bien raisonner, il lui faudrait abandonner le principe du panlogisme : toute vérité est analytique. En effet, sa dialectique devrait procéder ainsi :

Nécessaire se dit de tout ce qui n'implique pas contradiction, de tout ce qui est possible en un mot ; certain se dit de ce qui, n"impli(juant pas contradiction et comme tel étant possible, est réalisé actuellement, de ce qui existe en un mot. Nécessaire se dit des essences, certain se dit des existences. Le principe de contradiction est la loi des possibles ou des essences qui résident dans l'entendement divin; le principe du meilleur ou de raison suffisante est la règle des existences, qui résultent d'un choix exprès de la volonté créatrice. Tout ce qui est réel est possible et, comme tel, soumis au principe de contradiction, mais non réciproquement. Tout ce qui est possible n'est pas réel, et ce qui passe k l'être, existe en

« Discouru de mélnphysiqae, 8.

LES PARALOGISMBS CLASSIQUES 93

vertu (lu principe du meilleur, c'est-à-dire en vertu d'un choix de la volonté créatrice conforme au principe de raison sulfisante. Bref, toutes les propositions qui se rapportent aux essences ou aux possibles sont analytiques et nécessaires; toutes celles qui se rapportent aux existences sont synthétiques et contingentes.

Reportons-nous à l'exemple de Leibniz. Il est d'une nécessité géométrique que César franchisse le Rubicon, car c est là une vérité analytique; mais il n'est pas nécessaire que César existe, son existence étant contingente. Dès lors qu'il existe, il est fatalement déterminé à franchir le Rubicon, et il en sera ainsi de toute autre chose en ce monde, si bien ([ue l'existence de ce monde est contingente : mais, dès lors qu'il existe, tout y est fatalement déterminé. C'est en ce sens que les choses créées sont nécessaires ex hypothesi, ce qui n empêche que tout ne soit déterminé dans l'univers, sans laisser de place à la liberté et à la contingence, et que la distinction des vérités nécessaires et des vérités contingentes ne subsiste plus, dès que l'on fait abstraction des existences. C'est ce qu'Arnauld objecte très sensément à Leibniz :

(( Je vous dirai donc simplement les difficultés que j'ai encore sur cette proposition : « La notion individuelle de « chaque personne enferme une fois pour toutes ce qui lui « arrivera à jamais. »

(( 11 m'a semblé qu'il s'ensuivait de laque la notion indivituelle d'x\dam a enfermé qu'il aurait tant denfants, et la notion individuelle de chacun de ses enfants tout ce qu'ils feraient, et tous les enfants qu'ils auraient, et ainsi de suite : d'oùj'ai cru que l'on pourrait inférer que Dieu a été libre de créer ou de ne pas créer Adam ; mais que, supposant qu'il l'ait voulu créer, tout ce qui est arrivé depuis au genre humain a dû et doit arriver par une nécessité fatale; ou au moins qu'il n'y a pas plus de liberté à Dieu à l'égard de tout cela, supposé qu'il ait voulu créer Adam, que de ne pas créer une nature capable de penser, supposé quïl ait voulu me créer.

« Il ne me paraît pas. Monsieur, qu'en parlant ainsi j'aie confondu necessitatem ex hypothesi avec la nécessité absolue. Car je n'y parle jamais, au contraire, que de la nécessité ex hypothesi *. »

' Lettre d'Arnauld ù Leibniz. i6 mai 1686.

94 Li:S PARALOGISMES DU RATIONALISMK

De là résulte que la liberté divine est bien sauveg-ardée, mais non celle de l'homme. Dieu est libre de créer César ou Adam, mais César n'est pas libre de ne pas franchir le Rubicon et Adam de ne pas avoir telle postérité. La liberté divine n est elle-même sauvegardée qu'à une condition expresse : celle de tenir les jug'ements d'existence pour synthétiques et de renoncer, pour eux, au bénéfice de l'évidence ex terminis, en vertu du principe preedicatum inest subjecio.

Ainsi, selon le principe du panlogisme leibnizien. toutes les propositions de raison ou de fait, portant sur les essences ou les existences, sont également analytiques, en sorte qu elles doivent être tenues pour a priori, éternelles et nécessaires. On tombe alors inévitablement dans cette maladie du Spinozisme, de laquelle la philosophie des monades avait pour but de nous guérir. On ne peut y échapper qu'en renonçant au principe du panlogisme leibnizien et en reconnaissant, dans les jugements de fait, des jugements synthétiques, parce qu'ils enveloppent un jugement d'existence.

Ce n'est pas tout. De ce que les principes des sciences rationnelles qui ne concernent que les possibles, telles que la logique, l'algèbre, la géométrie, la métaphysique et la morale, sont analytiques, Leibniz va-t-il conclure, avec les Scolastiques, que ces principes sont indémontrables à un double titre : en tant que principes d'abord; puis, parce que l'évidence intuitive qui résulte de l'intelligence de leurs termes est supérieure à l'évidence discursive qui suivrait d'une démonstration? Pas le moins du monde. Au lieu de se contenter d'une telle évidence, Leibniz trouve recommandable de chercher à démontrer les principes : « C est une de mes grandes maximes, qu il est bon de chercher les démonstrations des axiomes mêmes ^ », ce qu il commente ainsi : <( Cette recherche est fort utile et même importante. Mais il ne faut point vous figurer, Monsieur, qu'elle ait été entièrement négligée. 'Vous trouverez en cent lieux que les philosophes de l'école ont dit que ces propositions sont évidentes ex terminis, aussitôt qu'on en entend les termes: de sorte qu'ils étaient persuadés que la force de la conviction étaitfondée dans l'intelligence des termes, c est-à-dire dans la liaison de

' Noitv. Fssuis, I, j.

Li:S PARALOGISMES ♦CLASSIQUES 95

leurs idées. Mais les j^éomètres ont bien fait davantage : c'est qu ils ont entrepris de les démontrer bien souvent'. »

III. — Le principe logique de la vérité des jugements analytiques.

Une seconde question divise les mêmes philosophes. En vertu de quel principe logique les propositions analytiques sont-elles vraies? Le plus souvent les Scolastiques, saint Thomas en tète, invoquent le principe de contradiction : « Illud quod primo cadit in apprehensionem est ens, cujus intellectus includitur in omnibus quœcumque quis apprehendit. Et ideo primum principiuni indemonstrabile est, quod non est. simili affirinare et neyare ; quod fundatur supra rationem entis et non entis ; et super hoc principio omnia alia fundantur ut dicit Philosophus, m IV Met., text. P- » ; et l'Aquinate ajoute ce commentaire au passage visé du Stagyrite : « Metapln'^sica explicat et défendit omnia principia, non quidem ostensive, sed deducendo ad impossibile et ad illud supremum principiuni : impossibile est idem simul esse et non esse. »

Ce commentaire nous donne à réfléchir, car il est surprenant que le principe invoqué ne permette pas de montrer directement (ostensive) la nécessité des propositions analytiques, mais seulement d'en procurer une démonstration indirecte, par réduction à l'absurde (deducendo ad impossibile). Aussi d'autres docteurs ont-ils invoqué, qui le principe d'identité, qui le principe du tiers exclu : necesse est qiiodlibet esse aiit non esse. Leibniz, avant de se décider pour le principe d'identité, semble avoir quelque peu flotté : « On ne saurait aussi se passer des axiomes identiques eh géométrie, comme, par exemple, du principe de contradiction ou des démonstrations qui mènent à l'impossible \ » Kant invoque tantôt le principe d'identité, tantôt le principe de contradiction, comme principe des jugements analytiques.

Aujourd hui, nous savons que les uns et les autres se trom-

• Mouv. Essais, IV. 7, i.

- I» p., Ilae. q g4 a. 2.

^ Nouv. Essais, IV, 7, i.

paient. Le principe d'identité peut seulement justifier les propositions identiques, mais non les propositions analytiques du genre de celles que Kant schématisait dans cet exemple : « A tout X auquel convient le concept de corps (a -\- b], convient aussi le concept de l'étendue (b). » Il faut, pour rendre compte de ces propositions, invoquer un principe particulier, irréductible au principe d'identité, que les Logisticiens appellent le principe de simplification : ab. o. a.

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