‹ Les paralogismes du rationalismeChapitre 27 sur 127 · III. — Les difficultés intrinsèques de l'argument · texte numérisé non relu

III. — Les difficultés intrinsèques de l'argument

Telle est la doctrine commune dans l'Ecole. Elle soulève d'inextricables difficultés, qui furent loccasion d'interminables querelles scolatiques.

1° Admettons qu'il existe des vérités éternelles et un entendement divin où elles soient perpétuellement entendues. Est-ce parce qu'elles sont vraies que Dieu les connaît comme telles, ou sont-elles vraies parce que Dieu les connaît comme telles ? Admettre la première alternative, c'est poser en

' Denifle et Châtelain, Charlularium Universiluiis Parisiensts, pièce n" 128, t. 1, p. 170-172.

- De Verilate, 3, i, ad corpus.

^ I' p.. q. 10, a. 3, ad (ertiiim.

LES PARALOGrSMES CLASSIQL'ES 11-3

thèse que les vérités éternelles sont indépendantes de l'intellect divin, et 1 on tombe dans Texemplarisme platonicien. Admettre la seconde alternative, c'est poser en thèse qu'elles résultent d'un acte de la volonté divine. Mais, d'une part, il semble qu'elles soient vraies avant que d'être établies comme telles ; d'autre part, la volonté de Dieu pouvant changer, rien ne garantit plus leur pérennité.

Suarez accuse Henri de Gand et Duns Scot ', à tort semble-t^il aujourd'hui, d'avoir soutenu la première alternative. En réalité la doctrine du docteur gantois est parfaitement orthodoxe : « Eh quoi! s'écrie -ce dernier, en invoquant l'autorité de saint Augustin, ce n'est pas en ayant l'œil lixé sur quelque chose située hors de lui que Dieu a conçu ce qu'il a conçu. Ce serait là une opinion sacrilège... Si Dieu a conçu en lui-même les idées exemplaires des choses, sans les avoir reçues du dehors, il faut en chercher la raison d'êb^e dans la lucidité de son intelligence -. » Ailleurs, le même docteur déclare que l'intelligence divine serait avilie (vilesceret intellectus ejusi, si elle connaissait les choses en recevant une impression du dehors ^. Cette expression se retrouve identiquement sous la plume du Docteur Subtil : « Concedo quod si ad intelligere Dei quo intelligit asinum, requiritur asinus, vilesceret ejus intellectus et esset ejus intellectio imperfecta*. » Toute l'audace de Scot consiste à rejeter la théorie thomiste et à revenir à l'enseignement de saint Augustin : les idées sont, non des aspects objectifs de l'essence divine participable. mais des notions distinctes formées par l'intelligence infinie. Il appelle esse co^nz/u m ou esse int'elliijibile l'être que les idées ont, en vertu de l'acte éternel par lequel l'intelligence divine produit en elle-même l'être intelligible de tout ce qu'elle connaît. Par contre, les Théosophes des xiv*^ et xv* siècles enseigneront que les essences, pour être connues de Dieu, doivent avoir une existence réelle en dehors de son intellect. Cette existence objective des essences, hors de l'intellect divin, est un pr^esuppositum aussi indispensable à l'intellection divine que la présence d'un objet est nécessaire à l'acte de la vision. Au xvn*' siècle, Malebranche, réagissant contre la théorie cartésienne des vérités éternelles,' écrira au

' Disp. met., 3i. 2. 2.

'- Quodl., VIII. 8.

3 Qiiodl., VIII. I.

^ Duns Scot, in. 1. I, dist. 36, q. 2.

grand scandale d'Arnauld et de Fénelon : « On aperçoit d'une vue simple et avec évidence que la nature des nombres et des idées intelligibles est immuable, nécessaire et indépendante ^ . «

La seconde alternative a été soutenue par Descartes. Contingentes à l'égard de la volonté divine, les vérités éternelles sont nécessaires pour les créatures, une fois que Dieu les a décrétées telles. Elles sont immuables, parce que la volonté divine ne saurait varier.

2* La preuve augustinienne de l'existence de Dieu par les vérités éternelles est un cercle vicieux manifeste. S'il n'y a de vérités éternelles qu'autant qu'il y a un intellect divin où elles soient perpétuellement entendues, ou une volonté divine qui les ait décrétées telles une fois pour toutes ; et si ces vérités ne peuvent exister sans Dieu, en tant qu'éternelles, il faut partir de l'existence de Dieu pour s'assurer de celle des vérités éternelles, et non réciproquement. C'est ce qu'a justement reconnu Descartes : « Les vérités éternelles ne sont pas antérieures à la volonté de Dieu qui les détermine, sinon on serait conduit à cette véritable absurdité de dire : « Si Deus non esset, nihilominus istœ veritates essent verse, car l'existence de Dieu est la première et la plus éternelle de toutes les vérités qui peuvent être et la seule d'où procèdent toutes les autres "-. »

3° Si les vérités éternelles sont nécessaires parce qu'elles sont éternellement connues de Dieu, et non pas intrinsèquement et en elles-mêmes, il en est ainsi, non seulement des propositions qui se rapportent aux natures universelles, mais aussi de celles qui concernent les individus et les événements singuliers : « De plus, dit Gassendi dans les V" Objections, cette proposition : L'homme est animal n'étant pas d'une vérité plus nécessaire que celle-ci : Platon est homme, il s'ensuivrait par conséquent aussi que cette dernière serait d'une éternelle vérité^. » Dès lors, les jugements d'existence, les jugements relatifs aux futurs contingents seraient tout aussi nécessaires que les propositions essentielles. Mais alors la distinction des vérités éternelles et des vérités contingentes n'a plus de sens, et l'argument a constantia subjecti, qui repose sur cette distinction, tombe de ce fait.

' Dixième Ërlaircissement h In recherche de la Térité. * Lettre au P. Mersenne, 6 mai i63o; L i5o. 3 Cinquième Objection, c. ii, 196.

Ces difficultés n'ont pas échappé à certains Docteurs scolasti({ues, en particulier à Suarez. Gelui-lk a fait mieux que les sij^naler, il a tenté de les résoudre, si bien qu'il vaut la peine d'entendre sa dissertation et de discuter ses conclusions.

Page 1