IV. — La théorie de Suarez
Suarez part de la dernière difficulté sig-nalée, pour critiquer l'interprétation thomiste de l'argument a constantia suhjecti. (( Il n'est pas satisfaisant de confesser avec saint Thomas que, les créatures cessant d'exister, ces énonciations (les propositions essentielles) demeurent vraies, non en elles-mêmes, mais dans l'intellect divin. Car, à ce compte, non seulement les propositions qui consistent à attribuer un prédicat essentiel à un sujet donné, mais toutes celles qui en aftirment un accident ou un caractère contingent, effectivement réalisé, sont éternellement vraies dans l'intellect divin, » Répondrat-on que la différence entre les deux sortes de propositions consiste en ceci : toutes ces propositions peuvent bien être de toute éternité dans l'entendement divin, mais non au même titre et avec le même degré de nécessité : « car les vérités dans lesquelles un prédicat essentiel est affirmé d'un sujet, sont de telle façon dans l'intellect divin qu'elles ne pourraient pas ne pas y être, d'où il suit qu'elles sont absolument et inconditionnellement nécessaires ; au lieu que les vérités contingentes, qui peuvent bien avoir été de tout temps dans l'intellect divin ne sont nécessaires qu'à la condition de se réaliser à un certain moment dans le temps ^ » Cette réponse a le grand tort de distinguer la nécessité des deux sortes de propositions, en les envisageant, non pas en elles-mêmes, mais d'une façon extrinsèque, par rapport au temps, alors que l'on s'est placé délibéremment dans l'hypothèse où la création temporelle n'existe pas. Dans cette hypothèse, la proposition : « Socrate a le nez camard », est éternellement vraie, au même titre que cette autre : « L'homme est un être raisonnable », caria notion de Socrate ne figure pas rhoins que celle d'homme dans l'intellect divin, comme faisant partie d'un
• Disp. met., 3i, 12, 40,
lia LES PARALOGISMES DU RATIONALISME
monde possible. Il en serait de même de la proposition: César a franchi le Rubicon, et, en général, de toutes les propositions particulières relatives à des événements contingents, si bien que, sous le rapport de la nécessité, il n'y a plus aucune dilîerence entre les propositions essentielles et les propositions accidentelles.
Suarez passe à lexamen de la première difficulté signalée : « Les propositions, dit-il, ne sont pas vraies parce qu elles sont connues de Dieu, mais bien plutôt Dieu les connaît comme telles parce qu'elles sont vraies. S'il en était autrement, on ne s'expliquerait pas pourquoi Dieu les connaît nécessairement comme vraies, car si leur vérité provenait de Dieu, elle n'existerait que par l'intermédiaire de sa volonté : unde non ex necessitate proveniret sed voluniarie^. » Elles ne seraient pas vraies par suite dune nécessité naturelle, mais par l'effet d'un décret divin. Tirant leur origine d'un acte de volonté libre, ces vérités seraient contingentes, et non pas nécessaires à l'égard de cette volonté.
Telle est la conception à laquelle s'arrêtera Descartes. Suarez, qui est bien, comme l'a reconnu M. Gilson-, l'adversaire visé par Descartes, la rejette catégoriquement : « Au regard de ces propositions, l'entendement divin se comporte comme une faculté purement spéculative, non comme une faculté active : mais l'entendement spéculatif suppose la vérité de son objet, il ne la crée point : par conséquent, les propositions de cette sorte, qu'on les considère comme possibles ou comme actuellement réalisées, sont éternellement vraies, non seulement en tant qu'elles subsistent dans l' entend ennent divin, mais encore en elles-mêmes et abstraction faite de cet entendement : non solum ut sunt in divino intellectu, sed etiam secundum se âc praescindendo ah illo^. » Ici, Suarez est au cœur du débat. 11 applique à l'entendement divin le même argument que Bossuet applique à l'entendement humain, lorsque ce dei'nier déclare : « Toutes ces vérités... en quelque temps que je mette un entendement humain, il les connaîtra; mais en les connaissant, illes trouvera vérités, il ne les fera pas telles : car ce ne sont pas nos connaissances qui font leurs objets, elles les supposent V »
* Disp. met., 3i, i4, 40.
* Gilson,ia Doctrine cartésienne de lu liberté et la théologie, Paris, igiS. 2 Disp. met., 3i, 12, 40.
* Connaissance de Dieu et de soi-même, cliap. iv, jj 5.
LES PARALOGISME^ CLASSIQLES . U9
Inévitablement, en effet, le raisonnement se transpose de TintelleCt créé à l'intellect divin. L'esse verx précède en droit l'esse cognit:e pour Dieu comme pour sa créature : ce n'est pas parce que Dieu les connaît que les propositions essentielles sont vraies, c'est parce qu'elles sont vraies en soi qu'il les connaît comme telles.
Il faut donc rendre compte de la nécessité des propositions essentielles, sur lesquelles porte l'argument n constanlia subjectif sans faire intervenir l'intellect ou lu volonté divine; sans recourir à Dieu, en tant que cause efficiente de ces vérités. Avant de nous donner sa propre solution, Suarez commence par examiner une explication fort en vog-ue dans l'Ecole, soutenue, selon lui, par les Arabes, Albert le Grand, Saint-Thomas, Capréolus, Soncini, Ilerveus, Scot, Cajetan et d'autres scolastiques : « C'est la doctrine que soutiennent nombre de ces aviteurs, lorsqu'ils déclarent que les essences des choses susceptibles d'être créées ne sont pas éternelles à proprement parler ; mais que les connexions des prédicats essentiels avec ces essences sont éternelles. De la sorte, disent-ils, lorsque les choses sont crées, les essences des choses sont créées et réalisées, mais non pas la connexion en question, car autre chose est de réaliser une essence, autre chose de faire que telle essence soit lessence de telle chose : d'un homme, d'un cheval, etc. En effet, une essence, pour exister, réclame une cause efficiente...; mais pour que telle essence soit l'essence de telle chose, il n'est pas besoin de cause efficiente, car cela découle de soi nécessairement et éternellement'. » Par exemple, l'existence de Socrate réclame une cause efficiente, mais le fait que Socrate, étant homme, soit un être animé se passe de cause efficiente, car une telle connexion est par elle-même absolument nécessaire. D'où : « bien que l'essence d'une créature ait besoin d'une cause efficiente, la vérité de l'essence n'a pas de cause, parce que la vérité de la chose consiste dans cette connexion nécessaire qui, par elle-même, est éternelle et n'a pas de cause, ce qui rend possible la science des vérités nécessaires et éternelles-. »
' Disp. met.. 34, 12, 4'- « Ibid.
Cette théorie, qui revient à dire que la vérité des propositions essentielles n'a pas besoin de cause efficiente, ne paraît pas satisfaisante à Suarez : « Il n'y est nullement expliqué ce qui fait la nécessité de la connexion des termes extrêmes. » Ceux qui la soutiennent disent que cette connexion existe dans l'exemplaire divin et qu'elle en tire sa nécessité : « mais la nécessité de cette vérité, ainsi que le fondement premier et l'origine d'une telle connexion ne peuvent être rapportés à l'exemplaire divin. Car l'exemplaire divin est lui-même assujetti à cette nécessité de représenter l'homme comme un animal raisonnable... ; par suite, cette nécessité ne saurait provenir de l'exemplaire divin, et la difficulté reste entière*. »
A quelle solution se rallie en fin de compte Suarez ? Pour lui, la nécessité de la connexion des extrêmes résulte de leur identité. Les propositions essentielles sont vraies, non par suite d'un décret arbitraire de la volonté divine, ni parce qu'elles sont connues comme telles par l'intellect divin, mais en vertu du principe d'identité : « Cette connexion n'est rien d'autre que l'identité des extrêmes, dans les propositions essentielles affirmatives. Toute la vérité, en effet, d'une proposition affirmative est fondée sur quelque identité ou unité des termes extrêmes que nous appréhendons d'une manière composée (quse licet a no bis concipiatur complexo modo), au moyen de la conjonction du prédicat avec le sujet, bien que en réalité il n'y ait rien de plus que l'entité même de la chose. . . Ainsi, de même que le fait d'être à la fois un homme et un être animé ne constitue en réalité qu'une seule et même chose, pareillement l'homme conçu en tant que possible, c'est-à-dire en tant qu'objet de connaissance ou qu'idée exemplaire, est identique à l'être animé qui en est affirmé; et cette identité est suffisante pour fonder la nécessité que nous avons en vue-. » Nous voilà retombés dans l'explication proposée par les Scolastiques ^ de la nécessité des premiers principes : comme les premiers principes, les propositions essentielles sont nécessairement vraies parce que, étant des jugements analytiques, elles sont immédiates et évidentes
' Disp. met., 3i, 12, 46.
- Ibid.y 3i, 12, 46.
■■* Posl, anulytic, lib. I, lect. 5.
par elles-mêmes, en vertu du principe formulé par l'Aquinate : Quxlibet proposito, cujus prsedicatum est in ratione subjectif est imniediata et per se nota, quantum est de se.