II. — L
C'est encore pour avoir confondu l'être existentiel et l'être essentiel, que certains Sophistes de l'Antiquité ont été conduits à nier la possibilité du jugement.
Si l'on donne au verbe 'érj-i un sens univoque celui d'exister dune façon absolue, les jugements de prédication, où la copule désigne uniquement l'être essentiel, ne sont plus légitimes, car on ne saurait dire d'une chose qu'elle est autre
• Physique. I, 2-i85b, 6.
- // An., 1, j-gab, 14.
3 S. Thomas, In Melnphyxica. 1. I. c. v, Ici;. 9.
LA DÉMONSTRATION 1>BS l'UINCIPES 155
chose quelle-même. Il faut alors prendre le parti d'Anthistène et de Stilpon, qui s'interdisent dénoncer autre chose que des propositions identiques, du genre de l'homme est homme, le blanc est blanc ; ou celui de Lvcophron, qui consiste à supprimer le verbe et^i et à dire l'homme blanc ; ou à tourner la difficulté comme les logiciens stoïciens, en remplaçant l'auxiliaire suivi de l'attribut par un verbe actif : l'homme a blanchi. C est ainsi que naquit l'aporie de l'un et dn multiple, qui pose le problème de la possibilité du jugement synthétique' : si le verbe être a le sens univoque d'exister, comment peut-on dire d'un sujet unique qu'il est une pluralité d'autres choses ditlerentes de lui ?
Platon, dans le Sophiste, a été le premier à entrevoir la solution de la difficulté, en cndénonçant le principe. Poursauvegarder la possibilité du jugement, il faut « commettre un parricide », en s affranchissant de l'enseignement de Parménide sur l'univocité de l'être. La u.î.^i:; dàoyj et le rétablissement du non-être dans le sens relatif de V Autre, proposés par Platon comme solution du problème, sont le prélude de la théorie aristotélicienne des catégories et des transcendentaux. Celle-là explique fort bien, pour sa part, que 1 on puisse affirmer de l'être absolu, qui ne s'entend que de la substance, Têtre relatif, qui s'applique à la plursilité des prédicats contenus dans les neuf catégories dérivées.
La distinctiojn logique, posée par Aristote, entre l'être essentiel et l'être existentiel passera dans la scolastique où elle se transformera en une distinction ontologique, celle de l'essence et de l'existence chez les créatures. De ce que l'existence n'est jamais comprise dans la définition d'un sujet créé, les Arabes, Alfarabi et Avicenne, le juif Maimonide, les scolastiques latins, Guillaume d Auvergne, Alexandre Halès, Jean de la Rochelle, saint Bonaventure, Albert le Grand, saint Thomas en déduiront que ce qui dénote la créature par rapport au Créateur, c'est qu'elle comporte une composition ontologique de deux principes constitutifs distincts, l'essence et l'existence, l'essence étant une puissance passive réelle qui limite et qui circonscrit lacté d'exister. C est ce qu'ils traduiront en disant : In rébus creatis differt essentia rei et esse ejus, ou Diversurn est esse et id quod est.
' Vide infra : chap. xv, § 2.
Mais, de même qu'ils commettront une première fois le paraloo-isme ontologique, en transformant une distinction logique en une distinction réelle, ils le redoubleront au sujet de la proposition réciproque qui s'applique au Créateur : In Deo idem csl esse et essentia. Le principe aristotélicien tô e'-vat pj/. oJa/a ovd-vî, vrai au sujet de Têtre créé, sera tenu pour faux au sujet de l'Etre nécessaire, dont l'essence consiste précisément à exister. On concevra alors la possibilité de déduire, de la définition de l'essence de Dieu, son existence, contrairement au principe posé par Aristote : OJ otu.vlo'jarj oi rtOL^ousMoi 6:1 ï-j-.i.v. Ce sera l'argument ontologique qui est l'exemple le plus mémorable, en métaphysique, 'du paralogisme que nous dénonçons.