III. — Les origines patristiquss de l'argument ontologique
la transformation de la distinction logique de lessence
et de l'existence en distinction réelle.
L'argument ontologique consiste à déduire 1 existence de Dieu de la définition de son essence, par un passage illégal du concept à la chose, de l'idée au réel, de la définition à son objet, en contrevenant à la maxime formulée par Aristote : Une définition n implique jamais l'existence du défini.
Cet argument dérive de la définition patristique de la nature de Dieu suivant notre mode imparfait de connaître, et de la transformation de la distinction logique de l'essence et de l'existence, posée par Aristote. en une distinction ontologi({ue, propre k dénoter la créature à l'égard du Créateur.
La raison humaine n'a de l'essence divine, au dire des Théologiens, qu'une connaissance médiate, analogique et impropre. Aussi les réponses ont-elles fort varié à cette question : quelle est la nature de l'essence divine considérée en ello-mème ; ou, comme ou dit en théologie : (^uel est le constitutif formel de l'essence divine? Tour à tour les uns l'ont défini, avec Platon, comme le Bien en soi; d'autres, avec Aristote, comme la Pensée subsistante ; ou, avec Duns Scot, comme l'Infinité; ou, avec Descartes, comme la Liberté. Ockam, fidèle à son nominalisme, considère la nature divine comme la collection de toutes les perfections. Mais ce que notre raison est impuissante à appréhender par ses propres forces, la Révélation peut nous le faire connaître.
Or, la révélation du constitutif formel de l'essence divine, disent les Thomistes, comment ne pas la reconnaître, en maints passages des Ecritures, où lahvé met de l'insistance à se définir. Dans V Exode (3, i4), Dieu dit à Moïse : « Ego sum qui sum. Ey'/') ;ju£ o w... Sic dices filiis Israël: Qui est,misit me ad vos » ; dans haïe (43,i i) : « Ego sum, ego sum Dominus; et non est absque me Salvator », et (25) : « Ego sum, ego sum ipse, qui dolco » ; dans Saint-Jean (7,29) : « Ego scio eum, quia ah ipso sum », et (8,58) : « Antequam Abraham fierel , ego sum » ; dans Y Apocalypse (i,4) '• « Qui est, et qui erat et qui venturusest ». Les Pères de l'Eglise prirent texte de ces paroles pour soutenir que le constitutif formel de l'essence divine était Y kyvjrn'jix, synonyme de Y xj-zo\jaix des Néo-platoniciens, qui devint Yaséilé des Scolastiques. C'est le fait de ne pas être créé, par suite d exister par soi, d'exister nécessairement, d'exister par nature ou essentiellement. La note caractéristique de l'essence de Dieu est d'impliquer son existence, ou encore : En Dieu, l'essence et V existence ne font quiin. Ainsi, par une série de formules approchées, telles que celle de Sflint-Hilaire : « Non aliud proprium magis Deo quam esse* » ; celle de saint Ambroise : « Nihil tam proprium Deo ({uam semper esse- » ; celle de saint Jérôme : « Una est natura l)ei et sola natura qua^ vere est*' » ; celle de saint Augustin : « Nihil aliud esse (Deum) dicam nisi ipsum esse ^ » ; celle de lîoèce : « Esse suum et id quod est unum habet"^ », les Scolastiques en arrivèrent, et particulièrement les Thomistes, à poser ce principe : In Deo, idem est esse et essentia'^, et avoir dans Yaséité le constitutif formel de l'essence de Dieu, à partir duquel on peut déduire a priori tous ses autres attributs.
Ce principe appelait la formule inverse, comme note caractéristique de la créature : /n omnibus autem aliis, etiam in suhstantiis infellectualihus, differt esse et quod est ' ; chez toutes les autres créatures, même chez les substances, intellectuelles (les Anges), il y a composition réelle d'essence et d'existence. Les Scolastiques aimaient à invoquer à ce sujet
' P. L., t. X, col. 27.
2 P. L, t. XIV, col. iioo.
J P. L., t. XXVI, col. 488.
■ P. L., t. XXXII, col. i32i.
• P. L., t. LXIV, col. 1252.
" S. Thomas, 7*C. Génies, c. \u.
' S. Thomas, !• p., q. 2, c. m.
Le témoig'iiag'e d'Aristote et se référaient volontiers au passage des Seconds Analytiques, où il est déclaré que les définitions n'impliquent jamais l'existence du défini : « In hoc loco, déclare Gajetan, expresse Aristoteles dicit quod esse non est ipso essentia rei : Quod maximum fundamentum doctrinae sancti Tlwmse^. » Cette proposition est même, selon le R. P. del Prado, le fondement de la philosophie chrétienne^.
En inToquant sur ce point l'autorité du Stagyrite, les Scolastiques n'étaient pas sans commettre une lourde bévue. Gomme nous lavons dit, Aristote entendait cette distinction d une façon purement logique : il se fût refusé à voir dans une substance individuelle un composé réel de deux principes, l'essence qui circonscrit l'acte d exister et l'acte d'exister qui lui est transcendentalement proportionné. Il s'est expliqué, là-dessus, avec toute la netteté désirable, au chapitre vi du VIP livre de la Métaphysique^ où il se pose la question : Est-ce que l'essence et 1 individu concret sont choses diflérentes ou la même chose?; — Tiozzoo-j ol zxj-ôv h-a >j é-spov tô zi T/ evJM y.cù h.y.'jzov ay^e-zécu ^ '1 II répond, qu abstraction -l'aite des accidents et pour autant qu'on se réfère aux seules substances, il y a unité et même identité entre l'essence et l'individu existant ; èV. zs dh rsJrwv. zrJjv lôycav, h xjcr zxjzo c'j v^.zk (7>uoîo/;-,«'; 7:jzo 'h-xzzzrj -/.où z6 z'i.rrJ elvjcf^; plus loin, il ajoute : ozi uhj O'jv iûi zôùV — ûwtwv /.aS' WjZx Aiyou.vJ(ùV zo i/,kizfj) chjsu y.xl s/.xazo-'j zo a.jz6 v-olj. iv iiziv, orj.ov-^. En vertu de la Cosmologie ^Déripatéticienne, Pe:s:istence du monde et des espèces de corps organiques ou inorganiques qui le composent est éternelle et nécessaire, non participée ni contingente : les choses existent par elles-mêmes, Z7.9' avrà.
Il était inévitable que la distinction logique d'Aristote se transformât en distinction ontologique, dès que les philosophes et les théologiens s'efforceraient à distinguer la créature contingente du principe premier nécessaire dont elle est issue, soit en vertu d'une émanation éternelle, soit en
' Cajetan, Coinm. in Post. Analyt., c. vi.
- Del Prado, O. P., De fundamendtU philosopliix christianse, Fribourg en Suisse, 191 1.
3 Mel., Z 6, io3i*, «5.
< Met., Z6, io3i\ 18.
'•> Met., L 6, 1032" 5-6.
LA DÉMOXSTRATlOiN D|S PRINCIPES 159
verlu d une création ex nihilo. Les Néo-platoniciens Plotin, Porphyre, Syrianus, Proclus, l'auteur anonyme du I.iher de CHUsis, le Pseudo-Aéropag-yte réalisent inconsciemment cette transposition de la log-ique à lontologie, en apposant Vaséité de Dieu, déclaré jcJ^J/Tscrarc;, à Yahaliété des créatures*. Mais cette distinction est encore confuse chez eux : elle est viciée par plus d une contradiction interne. C'est ainsi que le terme a-jS-j-oi-x-o;, en latin subsistens^ est appliqué aux seconde et troisième hvpostases, qui pourtant procèdent de la première. Gela tient à la confusion des deux sens d':zJ5J-o(77x":::, que les Scolastiques auront bien soin de distinguer : l'im qui se dit de la substance par opposition aux accidents et s'applique aussi bien k la créature continL,'-ente qu'à la Divinité nécessaire ; l'autre qui désigne ce cpii existe par soi et ne sattribue proprement qu'à l'Un, ineffable"-.
La distinction de Fessence et de l'existence chez les créatures est autrement nette et précise chez les philosophes arabes et juifs : Alfarabi, Avicenne, Alg-azel, Moïse Maimonide. Ecoutons plutôt s'exprimer à ce sujet Alfarabi dans les Gemmes de la sagesse:
« Il y a lieu, dit-il, de distinguer chez tous les êtres existants une essence f'mrï/ii/y'a^ et une existence (huarjja). L'essence n'est pas l'existence et ne tombe pas dans sa compréhension : i" En effet, si l'essence de l'homme emportait son existence, le concept de l'essence de l'homme serait aussi celui deson existence, et il suffirait de connaître ce qu.e l'homme est pour savoir du même coup que l'homme est; i° réciproquement, l'existence n'est pas comprise dans l'essence d'une chose, sinon elle en deviendrait un caractère constitutif, et la connaissance de ce qu'est l'essence, sans celle de son existence, demeurerait incomplète. L'existence de l'homme concret coïnciderait avec sa nature corporelle et animale; et, de même qu'il n'y a personne qui, ayant une juste idée de ce qu'est l'homme, ne doute que sa nature ne soit corporelle et
' D'' Schindele^ Aseiliit Galles, Essentia und Exislentia im Neuplatonismus, ap. PhU. Jahr., Bd. XXII, 1909, p. S-ig, 159-170.
* Cette confusion a été Ijien mise en lumière par un évèque du Péloponèse, Nicolas de Méthone. qui écrivit, au xii» siècle, une Réfutation de L'Institution théoloffique de Proclus : Xicolai Methonensis refutatio Institiitionis theologicse Procli Platonici, éd. Vœmel, Francofurti, 182D.
IGO LES PARALOGISMES DU RA.TIONALIS.MK
animale, personne ne pourrait mettre en doute son existence. Mais il n'en est pas ainsi, et nous ignorons l'existence des choses jusqu'à ce que nous en ayons une perception directe ou médiate'. » C'est ainsi que, dans un lang-age strictement aristotélicien, Alfarabi distingue l'essence et l'existence qui correspondent aux deux questions distinctes : Quid est et An est. Mais il outrepasse singulièrement la pensée du Stagyrite lorsqu'il tire de là la conclusion suivante : « Tout ce dont l'existence n'est pas l'essence, ni un élément constitutif de l'essence, repose sur un autre être qui n'a pas d'essence distincte de son existence. »
Avicenne reprend les idées d'Alfarabi : « Il se peut que la quiddité soit la cause d'une de ses qualités, et qu'une de ses qualités le soit d'une autre ; mais il ne se peut faire que la propriété d'exister survienne à une chose du fait de sa quiddité qui est indépendante de toute existence actuelle, ni du fait d une autre qualité, parce que toute cause est antérieure à son effet, et qu'il ne saurait y avoir d'antériorité dans l'être avant que l'être même ne soit posé. » Avicenne conclut de là qu'une essence n'a qu'une possibilité d'exister. Elle ne peut acquérir l'existence que par une cause externe, distincte d'elle, si bien (jue tout ce qui est possible par son essence ne peut exister nécessairement que par autrui : « Tout ce qui est possible demeure toujours possible par rapport à lui-même, mais il peut lui arriver d'être d'une manière nécessaire par un autre que lui... Ce qu'il possède par lui-même diffère de ce qu'il tient d'autrui ; c'est par la réunion de ces deux choses qu'il parvient à être ce qu'il est''. » Il y a deux sortes d'êtres: lEtre qui existe nécessairement par lui-même et qui est simple; l'être possible qui est composé de ce qu'il tient par lui-même et de ce qu'il emprunte à autrui : d'essence et d'existence.
Le théologien Al Gazali, adversaire irréductible des philosophes, d'Alfarabi et d' Avicenne, s'accorde avec eux en uii point. Il admet la distinction de l'essence et de l'existence au sein des créatures : « Lorsqu'on entend ce que c'est que
' Alfarahi''s philosojjliische Alihundlnngen, iilierselz von D' Fr. Diclerici, I.ciden, 1892. Die Pelsclinfle (1er ]VeisheilsleIire, S i, p. 108-109. . - Ibidem, p. 109.
■' Avicenne, Melnjihiisir,!, tracl. II, c. m. ' Loc. cil.
l'homme, on n'entend pas nécessairement pour cela que l'homme existe...; et cela te paraîtra manifeste parce que l'existence s'attribue accidentellement à toutes choses*. » Gazali reconnaît par suite, comme Avicenne, deux sortes d'êtres qui correspondent au Créateur et à la créature : « l'Etre se divise en ce qui doit être ou ce qui est nécessairement, et ce dont 1 existence est possible. De ce dernier, nous concevons que tout ce qu'il est dépend d'un autre que de lui... Du premier, au contraire, l'existence ne dépend aucunement d'autre chose que de lui-même, en sorte que, si l'on supposait que tout ce qui n'est pas cet être fût anéanti, il n'en résulterait nullement qu'il n'existât pas. Il se suffit donc à lui-même-. » En Dieu, qui est l'Etre nécessaire, l'essence et l'existence sont identiques : « L'existence de l'Etre nécessaire nest pas différente de ce quil est par lui-même^ car il est nécessaire que son existence soit identique à ce qu'il est par lui-même. Mais, comme nous l'avons dit, l'existence de toute chose, hors cet Etre, est ditîérente de ce que cette chose est par elle-même. Le mode d'existence auquel correspond cette question : An est? est un accident à ce qui est la chose elle-même, c'est-à-dire à cela dont on demande : Quid est? Or, tout accident est produit dans quelque chose. D'où il est manifeste que l'Etre nécessaire n'est aucunement semblable aux choses qui sont en dehors de lui; toute chose hors lui, en effet, est possible; et en toute chose possible, l'existence est différente de ce que la chose est en elle-même : et omne quod est possibile, suum esse aliiid est ab eo quod ipsum est^. »
Ainsi Gazali se trouve formuler les deux principes fondamentaux de la philosophie thomiste : l'identité de l'essence et de l'existence en Dieu; la distinction réelle de l'essence et de l'existence chez la créature.
Cette distinction, esquissée chez les Néo-platoniciens, nettement enseignée par Alfarabi, Avicenne et Al Gazali, iSIoïse Maimonide nous la donne comme courante et communément reçue de son temps : « On sait que l'existence est un accident qui survient à ce qui existe : c'est pourquoi elle est quelque chose d'accessoire à la quiddité de ce qui existe.
' Algazalis Philosophia, lib. I, tract. I, c. m.
- Algazalis Philosophia, lib. I, tract. I, c. xiii.
3 Algazalis Philosophia, lib. I, tract. II, c. unicum.