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V. — La preuve ontologique de l'existence de Dieu

La preuve ontologique proprement dite consiste à démontrer l'existence de Dieu a priori, en déduisant son existence de sa définition, abstraction faite des créatures, si bien que cette preuve resterait valable, même en l'absence de toute réalité contingente.

L'argument se présente sous des formes diverses, suivant la définition que l'on donne de Dieu et suivant qu'on déduit son existence de la définition nominale ou de la détinition réelle de sa notion, c'est-à-dire suivant que l'on fait suivre ou non sa définition nominale de la démonstration de sa possibilité logique. Saint Anselme et Spinoza négligent cette dernière condition ; Descartes et Leibniz, chacun à sa manière, s'en préoccupent.

Pourl)ien comprendre ce qu'a de vicieux l'argument, il faut examiner quelles conditions permettent de passer en droit d'une définition nominale à l'affirmation de l'existence réelle de son objet.

Il faut tout d'abord établir l'existence logique de la notion définie, c'est-à-dire montrer que la notion définie n'est pas contradictoire. Cette condition est particulièrement requise lorsqu'il s'agit de la notion de Dieu. En effet, cette notion est, apparemment, éminemment antinomique. Comment concilier la pluralité des perfections de Dieu avec la simplicité de son essence : la théologie arabe n'a cessé de se débattre contre

> Cf. M. Piccirelli, Disquisitio metaphijsica,theolog:ca,criLica de dislinctione acluatam inter essentiam exislentianniue creati enlis inlercedenle, Naples,

celte difficulté. Les perfections absolues semblent ensuite n'être pas compossibles : la liberté infinie, qui est celle du bon plaisir, exclut la sag'esse absolue, qui ne comporte pas d arbitraire et l'immutabilité qui ne permet pas de changement ; la justice absolue exclut la miséricorde inlinie, la miséricorde étant le privilège de faire fléchir la justice pour faire place au pardon; la contingence de la création exclut la nécessité divine, car, si Dieu est l'être nécessaire, tous ses actes sont nécessités : comment soutenir dès lors que la création soit un don libre et surabondant de son amour? Comment concilier, d'autre part, le libre arbitre de l'homme avec la prescience divine; comment concilier l'existence du mal avec la causalité universelle de Dieu, avec sa souveraine sagesse, sa suprême bonté et sa toute-puissance*?

Les antinomies (|ue comporte la notion de Dieu sont si grandes que certains scolastiques en sont venus à penser, au grand scandale de Leibniz, (juele principe d'identité ne s'appliquait ni à l'essence de l'être absolu, infini et ineffable, ni à son activité ad extra. Parmi les propositions condamnées par Etienne Tempier en 1 277, se trouve cet article : « Il est impossible de résoudre les raisons d Aristote en faveur de l'éternité du monde, à moins de prétendre que des choses non compossibles peuvent être impliquées en la volonté de Dieu-. » Plus tard Suarez, le docteur des Jésuites et l'un des plus célèbres commentateurs de saint Thomas, écrit à son tour : « Le principe d'identité appliqué indistinctement à toute espèce d être, sans exclusion du fini ni de l'infini, du créé ni de lincréé, est faux, et ne peut directement être prouvé et démontré. Tout au plus, l'induction nous le fait remarquer chez les créatures. Nous nions donc qu'on puisse tirer une conclusion, pour toute l'universalité des êtres, d'un principe qui vaut à la rigueur pour des cas particuliers; et parce que, dans les créatures, ce principe peut être juste à cause de leur limitation essentielle, on ne peut pas logiquement l'appliquer à l'Etre illimité^, w

' Cf. Renan, Dialogues philosopIii([iiCf;, p. 3i4-32G; Sully-Prudhomme, la Vraie religion selon Pascal. Paris, 1905, appendice : Critique des formules dog:maliques par les règles de Pascal pour les définitions, p. 39o-.'ii4; Garrif^ou- Lagrange, Dieu, son existence et sa naliire. Paris, igiû, deuxième partie.

- Denifle et Châtelain, Chartulariuni l'niversitatis Parisiensis, pièce n° 128, t. I, p. 170-72; Cf. Duheni, ^/udes sur Léonard de Vinci, seconde série, p. 127.

- De Trinit., I. [V, c. m, n. 7; cf. A.|Martin, Suarez. théologien et la doctrine de s,"int Thomas, ap. la Science catholique, i5 sept. 189g, p. 884.

Cette profession équivaut à un aveu d'ag-nosticisme : le principe d'identité est la loi même de notre pensée ; dès lors qu'il ne s'applique pas à la notion de Dieu, il faut avouer que Dieu est inconnaissable et renoncer à vouloir prouver son existence.

Il ne suffît pas de montrer qu'une notion est logiquement possible, pour être en mesure d affirmer que son objet est physiquement réalisable, cest-à-dire possible en fait et dans l'ordre des existences. Pour prouver que la production d'une chose est physiquement possible, il faut montrer qu'étant données les circonstances réalisées à un instant déterminé, la production de cette chose est conforme aux lois de la natui*e. Pour prévoir la production d'une réaction chimique, deux corps étant mis en présence, il faut montrer qu'elle est possible en vertu des lois de la Thermodynamique; pour prévoir la production d'un phénomène dans un milieu ayant une certaine dissymétrie, il faut montrer que la dissymétrie du phénomène est compatible avec celle du milieu, conformément au principe de Curie .

De ce qu'une chose est physiquement réalisable, il ne suit pas encore qu'elle soit réalisée effectivement. C'est que la production des conditions nécessaires à l'apparition d'un phénomène, en vertu des lois de la nature, n'est pas suffisante pour que ce phénomène se réalise. L'apparition de l'acide chlorhydrique. lorsqu'on met de l'hydrogène et du chlore dans un ballon, est prévue en vertu des lois de la Thermodynamique; si l'on met le ballon dans l'obscurité, la réaction ne se produit pas à cause des actions passives, du frottement mécanique ou chimique qui engendre de faux équilibres. Pour vaincre ces actions passives, il faut un agent qui joue le rôle de catalyseur, tel que la lumière. Pareillement, en vertu du principe de synjétrie de Curie et des principes de la Thermodynamique, l'existence du magnétisme, libre, de corps spontanément conducteurs du magnétisme est à prévoir : au temps de Curie, de tels courants magnétiques n'avaient pas encore été constatés.

Appliquons ces deux dernières conditions au cas de l'existence de Dieu. Supposons que l'on ait établi que la notion de Dieu ne soit pas contradictoire, il ne s'en suivrait pas pour cela que Dieu puisse exister. Il faudrait montrer que son existence n'est pas incompatible avec ce que nous connaissons de l'Uni-

vers et de ses lois. Une fois levées les difficultés relatives à ce sujet, c'est-à-dire, en 1 espèce, une fois résolu le problème du mal, il n'en résulterait pas encore que Dieu existât ellectivement. Le fait de son existence, l'expérience seule, sous forme de révélation extérieure ou d'immanence, de miracles ou d'extase, pourrait nous le révéler directement. Une telle expérience rendrait superflues les preuves de la possibilité log-ique et de la possijîftlité physique de Dieu. Si une telle expérience ne se rencontre pas, il faut prouver ([ue, la notion de Dieu étant log-iquement et physiquement possible, l'existence du monde implique nécessairement l'existence de Dieu comme sa cause première et sa fin dernière. C'est précisément ce qu'ont tenté de faire les Scolastiques à 1 aide de principes métaphysiques qu'ils considéraient comme nécessaires, en partant de l'existence conting-ente du monde, e rébus creatis. Ces remarques liminaires ont pour but de montrer qu on ne peut pas passer a priori de la définition nominale de Dieu, qui est une convention verbale, une énonciation ni vraie ni fausse, à 1 affirmation de sa possibilité logique qui implique un jugement d'existence ; pas plus qu'on ne saurait passer de la possibilité logique de sa notion à l'affirmation de son existence réelle, car la possibilité logique d'une notion est une condition nécessaire, mais non suffisante de l'existence réelle de son objet. Nous allons voir que, si saint Anselme a commis la première faute, Leibniz n'a pas évité la seconde.

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