VI. — La preuve ontologique exposée par saint Anselme
Tourmenté par la recherche d'un argument topique de l'existence de Dieu, capable de convaincre l'insensé qui dit dans son cœur : « il n'y a point de Dieu » (Ps. xiii, v. i .) saint Anselme, prieur du Bec, fit réflexion qu'athées et croyants tombent d'accord sur la définition nominale de Dieu, et que leur désaccord commence seulement à propos de son existence. Si donc l'on parvenait à déduire l'existence de Dieu de sa définition, les incrédules se verraient forcés de confesser Dieu*.
Une définition nominale de Dieu, sur laquelle peuvent s'entendre athées et croyants, est la suivante : le mot Dieu
S. Anselme, Proslogiam, c. ii.
désigne la notion d'un Etre tel qu'on n'en saurait concevoir de plus grand. Saint Anselme met alors sa preuve en forme, comme suit : . •
Majeure : L'être, tel qu'on ne saurait en concevoir de plus grand, ne peut exister seulement dans l'esprit, mais doit exister en réalité, sans quoi on pourrait en concevoir un plus grand, qui existerait dans l'esprit et en réalité.
Mineure : Or, Dieu est par définition l'être tel qu'on n'en saurait concevoir de plus grand.
Conclusion : Donc Dieu existe dans lesprit et en réalité.
La majeure de l'argument peut être attaquée en disant que l'existence n'est pas un prédicat et, par suite, ne peut pas être une perfection : elle n'est pas un prédicat, car elle n'enrichit pas la notion du sujet, sans quoi la notion de cent thalers réels, remarque Kant, différerait de la notion de cent thalers fictifs. L existence ne fait que réaliser les prédicats contenus dans une notion sans en ajouter un seul ; elle ne fait que poser le sujet hors de ses causes dans le monde des existences sans modifier sa compréhension. C est ce que l'on exprime brièvement en disant : un jugement d'existence est toujours synthétique.
Concédons la majeure. L'argument reste vicieux par suite de la mineure. Puisqu'on est parti d'une définition nominale de Dieu, la mineure devrait correctement s'énoncer ainsi : Le mot Dieu désigne la notion d'un être tel qu'on n'en saurait concevoir de plus grand. La conclusion est alors : Le mot Dieu désigne la notion d'un être qui existe dans l'esprit et en réalité. Mais de ce que, par une convention verbale, on applique le terme Dieu à une notion formée par une combinaison logique d idées plus simples, il ne suit : i° ni que la notion soit logiquement possible ; i° ni a fortiori que son objet existe effectivement. Le paralogisme de saint Anselme consiste à passer de la définition nominale de Dieu à son existence réelle, contrairement au principe aristotélicien : un sujet n'existe jamais par définition.
Gaunilon, dans le Liber pro insipienfe, a critiqué l'argument du prieur du Bec par la comparaison que l'on sait : « Je conçois une île fortunée, pleine de délices, et telle qu'on ne puisse en concevoir de plus belle. Que s'ensuit-il? C'est qu'elle existe en réalité, puisqu'elle existe dans l'esprit : car si une telle ile (telle que je ne puisse en concevoir de plus belle) n'existait
pas en idéalité, j en pourrais concevoir une autre plus belle encore, à savoir une île qui existerait réellement. »
Saint Thomas a très judicieusement marqué le vice de larg^ument de saint Anselme : « Il est des g-ens qui assurent que l'existence de Dieu est directement connue et qu'on ne peut penser le contraire. Voici leurs raisons. Sont directement connues les choses qui sont connues dès qu'on en entend les termes : c'est ainsi qu'en connaissant le tout et la partie, on connaît aussitôt que le tout est plus grand que la partie. Il en est de même de l'affirmation que Dieu existe, car, par le nom de Dieu, nous entendons une chose telle qu'on ne puisse rien pen.ser de plus grand... Mais Dieu ne peut exister seulement dans l'esprit, car ce qui existe dans l'esprit et en réalité est plus grand que ce qui existe seulement dans la pensée. Mais rien n'est plus grand que Dieu, comme l'indique la définition du nom. Il suit que l'existence de Dieu est connue par ellemême, comme résultant de la définition même de son nom. » A cela il faut répondre, réserve faite de l'usage du terme de Dieu que les Anciens appliquaient par exemple au monde : « Ce qu'on dit de la chose doit être pris au même point de vue que la définition du nom. De ce que l'on conçoit en pensée le sens du mot Dieu, il résulte seulement que Dieu existe dans la pensée. On ne peut donc conclure que l'être, tel qu'on n'en saurait penser de plus grand, existe autrement que dans la pensée, et il ne s'ensuit nullement qu'un tel être existe dans la nature des choses. Ceux qui pensent que Dieu n'est pas peuvent donc le faire sans absurdité*. » Dans la Somme théoloçjique, l'Aquinate renouvelle sa critique : « Etant donné que chacun comprend la signification de ce mot Dieu, à savoir qu'il est l'être tel qu'on ne saurait en concevoir de plus grand, il ne s'ensuit pas que l'objet désigné par ce nom existe en effet, mais seulement qu'il existe dans la conception de notre esprit. Et l'on ne peut en inférer que Dieu existe en réalité, à moins de supposer qu'il y a dans la réalité un être tel qu'on ne puisse en concevoir de plus grand- », ce qui est précisément en question.
• /. C. Génies, c. x.
17i LES PARALOGISMES DU RATIONALISME