‹ Les paralogismes du rationalismeChapitre 6 sur 127 · I.NTRODl CTfON IT · texte numérisé non relu

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sont naturellement égales et tiennent de la nature les mêmes obligations et les mêmes droits. La puissance et la faiblesse ne produisent, à cet égard, aucune dillerence. In nain est aussi bien un homme qu'un géant, une petite République nest pas moins un état souverain que le plus puissant lioyaume ' ».

(( Telle est, déclare Condorcet, lorigine de ces déclarations des droits regardées aujourd'hui par tous les hommes éclairés comme la base delà liberté et dont les Anciens n'avaient pas conçu et ne pouvaient concevoir l'idée, parce que l'esclavage domestique souillait leur constitution; que chez eux le droit du citoyen était héréditaire, ou conféré par une adoption volontaire ; et qu'ils ne s'étaient pas élevés jusqu'à la connaissance de ces droits inhérents à l'espèce humaine, et appartenant à tous les hommes avec une entière égalité-».

Ces déclarations, dont parle Condorcet, sont les « Bills of rights » des colonies de l'Amérique du Nord et les deux Déclations françaises des droits de l'homme et du citoyen de 89 et 93. Bills et Déclarations sont d'accord sur trois points : 1° L'existence de droits innés « naturels et imprescriptibles, parce qu'ils sont propres à Ihomme et à son essence^»; 12" L'égalité des droits naturels pour tous les hommes : « Nous regardons comme incontestables et évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : Que tous les hommes ont été créés égaux » (Déclaration d'indépendance des Etats-Unis du 4 juillet ij()6); « Deux hommes, étant également hommes, ont, à un degré égal, tous les droits qui découlent de la nature humaine » (Reconnaissance et Exposition raisonnée des droits de l'Homme et du Citoyen de l'abbé Siéyès) ; « L'égalité des droits est fondée par la nature » (Déclaration de 89) ; « Tous les hommes sont égaux par nature et devant la loi » (Déclaration de t)3); 3" L'institution sociale a pour destination (( le maintien des droits naturels et imprescriptibles de l'homme», et, comme ces droits sont és^aux, la réalisation progressive de l'égalité civique, politique et sociale.

' ^'aUel, le Droit des gens uu Principes de lu loi nulurelle, Londres, 1758: Préliminaires, § 18.

- OEiivres, VI, i3i. — Comp. \^'ol^, op. cil.. liv. IX, chap. i. § 2.

■ Opinions de M. Durand de Maillasse, député de la Sénéchdiissée d'Arles^ 1''^ août 1789: Bibl. Nat., Le^-", n' 89.

16 LES PAROLOGISMES DU KATlOiNALlSME

L'éo'alité des hommes doit s'entendre dans un double sens. Oatologiquement et en droit, les hommes sont égaux par essence, en vertu de la doctrine aristotélicienne de l'invariabilité des caractères spécifiques, d'oîi Descartes déduit légalité de la raison en chacun de nous. Historiquement et en fait, les hommes étaient ég-aux à l'origine, lorsqu'ils sont sortis des mains du Créateur ou de la Nature. C'est la société, le pouvoir politique détourné de sa destination normale, les lois injustes avantageant les uns au détriment des autres, qui ont détruit cette égalité primitive des conditions, tout en laissant subsister l'égalité ontologique qui est impérissable,

La destruction de légalité primitive des conditions est le péché originel de l'Humanité : c'est d'elle que découle tout le mal moral et social; c'est du rétablissement de l'égalité primitive qu'il faut attendre l'unique remède. Le jour où l'égalité régnera entre les individus et les peuples, l'âge d'or existera sur la Terre. Cette idée, maintes fois exprimée dans les écrits du xviii° siècle, trouve toute sa force d'expression dans l'ouvrage de Mably, De la Législation - « C'est l'inégalité seule qui a appris aux hommes à préférer aux vertus bien des choses inutiles et pernicieuses. Je crois qu'il est démontré que dans l'état d'égalité l'ien ne serait plus aisé que de prévenir les abus et d'affermir solidement les lois. L'égalité doit produire tous les biens, parce qu'elle unit les hommes, leur élève Fâme et les prépare à des sentiments mutuels de bienveillance et d'amitié : j en conclus que Vinégalité produit tous les maux, parce quelle les dégrade, les humilie, et sème entre eux la division et la haine. Si j'établis des citoyens égaux, qui ne considèrent, dans les hommes, que les vertus et les talents, l'émulation se tiendra dans de justes bornes. Détruisez cette égalité, et sur-le-champ lémulation se changera en envie et en jalousie, parce qu'elle ne se proposera plus une fin honnête ^ »

Puisque tous les hommes sont égaux en droit et par nature, puisque du seul retour à l'égalité des conditions dépendent les vertus et bienfaits, dire, avec les auteurs de la Déclaration de 89, que le but de l'institution politique est la sauvegarde des droits de l'Homme, c'est laisser entendre que les pouvoirs publics ont pour destination le maintien de l'égalité natu-

' De U législation, liv, I, c. 11; Œuvres, IX, 29-30.

relie : « On reconnaît facilement s'écrie Babeuf, que la nature a fait naître chaque homme égal en droits et en besoins avec tous ses frères ; que cette égalité doit être imprescriptible et inattaquable ; que le sort de chaque individu ne doit éprouver aucune altération en arrivant à la sociabilité ; que les établissements civils, loin de porter atteinte au bonheur commun, qui ne peut résulter que du maintien de cette égalité, ne doivent qu'en garantir l'inviolabilité '. »

Réaliser l'égalité réelle, et pour cela d'abord l'égalité civile (1789), puis l'égalité politique (1793), enfin l'égalité sociale ou l'égalité des conditions (1796), voilà le principe directeur et les trois moments logiques de l'idéologie révolutionnaire.

Les hommes de 89 ont eu surtout en vue légalité civile : l'égalité devant la loi, l'égale accessibilité des emplois, des fonctions, des charges et des honneurs, sans autre motif de préférence que les vertus et les talents. Plus timidement, ils ont songé à l'égalité politique, à l'égale participation de tous à la chose publique : « L'égalité des droits politiques est un principe fondamental », déclare Siéyès; (( Chaque citoyen a un droit éeral à concourir à la formation de la loi et à la nominalion de ses mandataires et de ses juges », proclame la Déclaration. Mais Siéyès ne laisse pas de distinguer les citoyens en actifs (ceux qui exercent des droits politiques) eL en passifs (ceux qui ne jouissent que de la garantie de leurs droits naturels et de l'exercice de leurs droits civils), et la Constitution établit le régime censitaire issu de cette distinction. C'est seulement à partir du 10 août 1792 que l'on songe vraiment à l'égalité politique, à l'établissement de la démocratie, basée sur la souveraineté populaire s'exerçant par le suffrage universel. Mais l'égalité des droits civils et politiques n'est guère qu'une fiction, si elle ne s'accompagne pas de l'égalité sociale, c'est-à-dire de l'égalité des conditions, qui seule est susceptible de réaliser l'égalité réelle. Telle l'idée de Saint-Just et de Babeuf, qui conduisit les Egaux à tenter une seconde révolution, la révolution sociale, dont la première n'est que le prélude : « La Révolution française, déclare le Manifeste des Egaux, n'est que l'avant-courrière d'une autre révolution bien plus grande, bien plus solennelle et qui serala dernière.'-»

' Tribun du peuple, II, n" 34, i5 brumaire an IV; Babeuf, op. cil., p. 5i. - Babeuf, op. cit., p. 83.

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