‹ Les paralogismes du rationalismeChapitre 7 sur 127 · L. RoUGIKH · texte numérisé non relu

L. RoUGIKH

Le programme de celle-là est nettement défini : rétablir Tégalité réelle primitive par la suppression de la propriété privée, par le partage équitable des richesses et des lumières : « L'égalité établie par la nature, avouée par la raison, a été violée dans la société par une suite de ces mêmes conventions qui furent destinées à la maintenir... De l'inégale répartition des biens et du pouvoir naissent tous les désordres dont se plaignent avec raison les neuf dixièmes des habitants des pays civilisés. De là viennent pour eux les privations, les souffrances, les humiliations et l'esclavage. De là vient aussi cette inégalité des lumières, que, pour des motifs intéressés, on attribue faussement à l'inégalité exagérée des esprits*. » A cet état de choses, que condamne la nature et désavoue la raison, il faut substituer un ordre nouveau : « Il faut que les institutions sociales mènent à ce point qu'elles ôtent à tout individu l'espoir de devenir jamais plus riche, ni plus puissant, ni plus distingué par ses lumières qu aucun de ses égaux - » ; il faut « procurer à tous les individus indistinctement, dans tous lesbiens et les avantages dont on peut jouir en ce bas monde, une portion absolument égale "^ » ; il faut, en un mot : « qu'il ne soit plus d'autres différences parmi les hommes que celle de l'âge et du sexe. Puisqu'ils ont les mêmes besoins et les mêmes facultés, qu'il n'y ait plus pour eux qu'une seule éducation, une seule nourriture. Ils se contentent d'un seul soleil et d'un air pour tous; pourquoi la même part, la même qualité d'aliments ne suffît- elle pas à chacun*? »

Avant Babeuf, un expédient avait été préconisé pour réaliser l'égalité réelle : la loi agraire, dont Sparte, grâce à Lycurgue. connut la douceur des bienfaits. Ce que cette solution avait de chimérique, de précaire et de transitoire, Robespierre l'avait bien montré ; et, après sa chute, les anciens terroristes euxmêmes se reprochèrent mutuellement d'avoir voulu la loi agraire. Mais nul factum n'en parle en termes plus méprisants . que la troisième déclaration de la Révolution française, celle de 1)6, le Mfinifesic des Egaux : « La loi agraire ou le partage des campagnes fut le vœu insensé de quelques soldats sans

' Buonarroli, Cnnspir.ilioii pour l'KgaUlé dite de Babeuf, Bruxelles, 1828, j). 12, note.

- Tribun du l'euj)le, II, n" 35. 9 frimaire an 1\'; cf. Babeuf, op. cit., p. 62. . •■ l.ellre de Babeuf à Dubois de Fosseu.r. '• Manifeste des Kgaux: Babeuf. o/<. cil., p. 85.

principes, de quelques peuplades mues par leur instinct plutôt que par la raison. Nous tendons à quelcjue chose de plus sublime et de plus équitable : le bien commun ou la communauté des biens. Plus de propriétés individuelles des terres : la terre n'est à personne ; les fruits sont à tout le monde*. » Socialisation des terres, puis socialisation des instruments de production, puis socialisation des personnes en vue de rétablir l'ég-aiité naturelle : c'est au socialisme ég-alitaire et collectiviste que conduisent inexorablement les principes pratiques de la Révolution française, issus des principes théoriques du Rationalisme; au socialisme. « qui d'abord s'annonçait « comme étant la raison à la fois spéculative et pratique de « l'humanité - ».

Non seulement tous les individus sont égaux, en vertu de la loi naturelle, mais tous les peuples le sont aussi. Les différentes races, les diverses nationalités ne sont que l'espèce humaine « modifiée, dit Condorcet, par la longue influence des causes naturelles ou des institutions sociales », maistoujours une en son essence, spécifiquement identique dans le temps et dans l'espace. En effet, les essences spécifiques sont immuables ; elles sont réalisées une fois pour toutes et Dieu même n'y peut rien changer. « Si l'on dit, déclare Barbevrac, que Dieu pourrait changer la nature des choses,, on avance là une proposition inintelligible et qui, examinée de près, est contradictoire. Car, ou les choses ne seront plus les mêmes, quoicpi on leur donne le même nom : par exemple^ l'homme ne sera plus un Animal Raisonnable et Sociable, ce qui ne fait rien au sujet ; ou bien, les choses demeurant les mêmes, elles n'auront plus les mêmes propriétés et lés mêmes relations essentielles; c'est-à-dire, elles seront les mêmes et elles ne le seront plus, car l'essence d une chose et la chose même ne diffèrent que de nom ^ y>. a Les essences sont immuables », enseigne de son côté le naturaliste Charles Bonnet, car « chaque chose est ce qu elle est. Si elle changeait essentiellement, elle ne serait plus cette chose ; elle

' Babeuf, op. cit.. p. 84.

- Proudlion, De la justice dans la Révolution et dans l'Eglise., Paris, i858. t. \", p. 55.

3 Grotius-Barbeyrac. Traité du Droit de la nature et des gens, liv. I"", g 10, note 4-

serait une chose essentiellement différente... L'essence de l'homme est susceptible d'un nombre indéfini de modifica-, tions diverses, et aucune de ces modifications ne peut changer l'essence. Ne\vton encore enfant était essentiellement le même être qui calcula depuis la route des Planètes... L'entendement divin est la rég-ion éternelle des Essences. Dieu ne peut changer ses idées, parce qu'il ne peut changer sa nature. Si les essences dépendaient de sa volonté, la même chose pourrait être cette chose, et n'être pas cette chose*. »

Il résulte de là que l'espèce humaine, comme toutes les espèces organiques, est fixe et invariable. Les hommes de l'Antiquité sont identiques aux hommes des temps modernes : c'est un historien et un psychologue empiriste qui le proclame, David Hume : « Pour connaître les Grecs et les Romains, étudiez les Français et les Anglais d'aujourd'hui; les hommes décrits par Polybe et Tacite ressemblent aux gens qui nous entourent. » Entre gens de nationalité différente, il n'y a pas de différences ethnologiques : c'est Rousseau qui nous l'enseigne : « 11 n'y a plus aujourd'hui de Français, d'Allemands, d'Espagnols, d'Anglais même quoique l'on dise : il n'y a plus que des Européens^. » 11 en résulte qu'à l'opposition des nations, à l'hégémonie de quelques-unes sur les autres, doit succéder un cosmopolitisme humanitaire reconnaissant à toutes les races et à tous les peuples les mêmes droits : « L'Europe se souviendra, déclare Condorcet, que les hommes de tous les climats, égaux et frères par le vœu de la nature, n'ont point été formés par elle pour nourrir l'orgueil et l'avarice de quelques nations privilégiées ^. » De même qu'au sein d'une nation il ne doit plus y avoir d'ordres distincts, de patriciens et de plébéiens, de nobles et de roturiers, de capilistes et de prolétaires ; de même, au sein de l'Humanité réconciliée, il ne doit plus y avoir de nations conquérantes et de peuples asservis. L'antique adage humanum paucis vivii genus doit faire place à la proclamation de l'égalité des droits des individus, des peuples et des races.

Pour réaliser l'égalité entre les citoyens à l'intérieur d'un Etat, que faut-il? — Exproprier les classes possédantes pour

' La Palingénésie philosophique, Genève, 1770, p. izy-iSS. ' Considérations sur le gouvernement de la Pologne, p. 170. 3 Ksquisse des progrès de l'esprit humain, i5« époque.

socialiser le capital qui doit être employé au bonheur de tous. Pourréaliserrégalitc entre les peuples, que faut-il? — Détruire les gouvernements monarchiques, soutenus par les classes privilégiées, qui rêvent d'établir leur hégémonie sur d'autres nations à leur profit. A l'antagonisme des patries, il faut substituer la lutte internationale des classes. « Voilà, n'en doutons pas, s'écrie Babeuf, l'analyse exacte du manifeste de guerre publié en France dès 1781). Voilà la déclaration solennelle des plébéiens aux patriciens, et le prologue sérieux de l'insurrection et de la révolution*. » Que la France habouviste déclare la guerre à l'Europe monarchique, comme aujourd'hui la Russie bolcheviste à 1 Europe impérialiste, tel est le rêve de ces nouveaux Gracques. C'est le Marxisme en 96, décrétant que le triomphe de l'Internationale des plébéiens peut seul assurer le règne de l'Egalité et inaugurer ainsi l'ère pacifique de l'âge d'or.

IV. — Le Rationalisme en tant que morale: l'autorité souveraine et l'universelle compétence de la Raison; la toute-puissance de l'éducation sur l'individu et de la législation sur les peuples.

Une autre conséquence du Rationalisme est le principe de l'autorité souveraine et de l'universelle compétence de la raison.

Tout ce qui n'est pas rationnel n'est pas raisonnable, et tout ce qui n'est pas raisonnable doit être supprimé, le progrès de l'Humanité étant en raison directe de celui des Lumières. Toute croyance, dès lors, toute pratique, si auguste que soit la tradition qui les accrédite, si éloquents que soient les exemples qui les illustrent, si vénérable que soit l'autorité qui les fonde, doivent être traitées de superstitions, si l'on ne peut les justifier actuellement au regard du seul bon sens abstrait. Organiser rationnellement l'Humanité; pour cela, (( s'en tenir aux lois de la Raison- » en secouant « le joug de l'autorité et de l'exemple», en faisant table rase du passé ; (( accoutumer

' Tribun du peuple, II, 11° 34, i5 brumaire an IV; Babeuf, op. cit., p. 53. • Diderot, V Encyclopédie, art. E>cvcLOPÉr>iE.

l'homme à n'agir que d'après la raison* » ; « fonder sur la raison, sur les droits que tous les hommes ont reçus de la nature, enfin, sur les maximes de la justice universelle, l'édifice dune société d'hommes égaux et libres^ », de sorte qu' « arrive ce moment où le soleil n'éclairera plus sur la terre que des hommes libres, ne reconnaissant d'autre maître que la raison^ » : voilà le rêve de d'Alembert, lutopie de Diderot, le terme idéal assigné par Gondorcet aux progrès de l'esprit humain ; voilà la novivelle idole de ce siècle idéologue et cartésien, celle de Voltaire et des Encyclopédistes, devant laquelle s'agenouilleront les foules mystiques de la Révolution.

Raisonnable par nature, trouvant dans ses lumières naturelles un critérium infaillible du vrai et du faux, du bien et du mal, l'homme est naturellement bon : nul ne peut faire le mal sciemment, a enseigné Descartes après Socrate. Si donc l'homme parait sujet à Terreur, c'est que sa crédulité a été surprise par l'imposture ; s'il est dépravé, c'est que la société l'a perverti. D'où est venu tout ce mal? — de la destruction de l'égalité primitive ; d'où viendra le remède ? — du rétablissement de l'égalité primitive. Gomment rétablir l'égalité naturelle de 1 homme? — par une équitable utilisation des facteurs mêmes qui l'ont détruite, à savoir l'éducation et la législation.

Que si, niant l'hérédité et la tradition, on considère les individus et lés peuples comme rigoureusement égaux par nature, les différences existant ehtre eux ne peuvent plus provenir que d'une différence d'éducation et de législation, privilégiant les uns au détriment des autres. Que si l'on dispense communément à tous les citoyens une même instruction intégrale; que si l'on soumet tous les peuples aux mêmes lois instituant l'égalité réelle, on effacera ces différences et Ton abolira les maux qui en sont la résultante inévitable. G'est le principe de la toute-puissance, en bien comme en ?nal, sur les individus et sur les peuples, de Véducation et de la législation.

Puisque tous les hommes sont également et naturellement raisonnables, la diversité des capacités et des talents, que

' Gondorcet, OEuvres, lY, 617, Sig.

« Ibid., VI, 72.

3 Ibid., VI, 244,

LMKODLCTIU.N 23

ion discerne entre eux, ne peut provenir que d une diirérence d'éducation qui avantage les uns pour mieux leur permettre d opprimer les autres. Deux individus, qui recevraient la même «.'riucation, manifesteraient les mêmes talents ; deux peuples, qui recevraient la même législation, seraient au même degré de civilisation. La philosophie empiriste, qui s'oppose ou plus exactement qui s'amalgame intimement à la philosophie rationaliste au cours du xviii'' siècle, aboutit ici au même résultat, lin elTet, l'empirisme que l'on professe, c'est celui de la table rase, celui de Locke et de Condillac, qui ignore les ell'ets de l'hérédité psychologique sur l'individu et de la tradition sur les peuples. Helvétius rédige son livre De f' Esprit, dont le succès fut prodigieux, pour montrer que : .( l'esprit, le génie et la vertu sont les produits de l'instruction ». Ayant pris dessein d'examiner, nous coniîe-t-il. « ce que pouvaient sur nous la nature et l'éducation, Je me suis aperçu que l'iklucalion nous faisait ce que nous sommes ^ », La plus grande erreur que Ion puisse commettre sur ce point, c est de croire que (^ le génie et la vertu sont de purs dons de la nature ». Le génie est un fruit de l'éducation et non un don de la nature, si bien que, du plus petit pâtre des Alpes, on peut tirera volonté un Newton ou un Lycurgue. En conséquence, les hommes « ne sont que le produit de leur éducation-; », et de l'éducation, il faut avouer « quelle peut tout" ». Disciple d'Helvétius, non moins que de Rousseau qui professait la même doctrine *, M"'® Roland écrit : « Les dill'érences infinies qui se trouvent entre les hommes proviennent presque entièrement de l'éducation-' ». Babeuf s'approprie la même opinion : (( Qui peut douter que beaucoup d'hommes ignorants ne l'eussent pas été, s'ils avaient eu l'occasion de s'instruire? Le pâtre le plus grossier ne met-il pas dans la direction de ses travaux et dans la discussion de ses intérêts autant de finesse d'esprit qu'il en a fallu à Nevi'ton pour découvrir les lois de l'attraction? Tout dépend de l'objet vers lequel notre attention se dirige^. » Proudhon rattache cette doctrine à son véritable

' De l'Esprit, discours III, chap. xxx. note K.

- De l'Homme, sect. IV, chap. ii.

3 De l'Homme, sect. X, chap. i";"- : l'Education peut tout.

■* La t\oaveLle Héloïse, Ve partie, lettre 3.

•• Cité par Faguet, Discussions politiques, p. 3iS.

''• Buonarroti, Conspiration pour l'égalité dite de Babeuf^ t. I^"-, p. ii, noie.

fondement ontologique, issu de la philosophie de l'Ecole : (( V homme par essence est cgraZ à Z'/io/nme, et si, à l'épreuve, il s'en trouve qui restent en arrière, c'est qu'ils n'ont pas voulu ou su tirer parti de leurs moyens ; si quelque différence se manifeste entre eux, elle provient non delà pensée créatrice qui leur a donné l'être et la forme, mais des circonstances extérieures sous lesquelles les individualités naissent et se développent *. »

C'est la différence d'éducation qui a accrédité ce préjugé qu'il existe différentes classes d'hommes, et même des esclaves par nature. « C'est notre éducation, dit Mably, si capable d'abrutir les uns et de développer dans les autres les facultés de leur âme, qui nous a persuadé que la Providence a fait différentes classes d'hommes. Dans ces trous de rochers que nous avons vus en montant sur cette montagne, la misère cache peut-être des Horace, des Fersen, des Malborough, des Aristide, des Epam inondas et des Lycurgue. Dans la première situation des hommes, une éducation égale développait à peu près les mêmes talents dans tous. » Ce préjugé qu'il existe différentes classes sociales par nature est si ancré dans les esprits, qu'il fait perdre au plus grand nombre le sentiment de sa dignité et de ses droits : « Si les hommes avaient toujours eu tous une égale éducation, s'ils n'avaient point été asservis aux sots préjugés qui les ont si longtemps empêchés de connaître ce qu'ils étaient et ce qu'ils valaient, jamais le plus grand nombre ne se serait soumis à ce que le petit osât lui imposer des chaînes flétrissantes. Jamais ce qu'on a appelé le Tiers-Etat n'eût été condamné à ne pouvoir que souffrir pour faire jouir ceux qui ont prétendu s'ériger en premiers Ordres, jamais il n'y aurait eu qu'un ordre ^.))

De l'éducation, dont est sorti tout le mal, peut venir le remède d'oii ressortira tout le bien. 11 suffit pour cela de la rendre commune et intégrale, de façon qu'aucun individu ne puisse devenir « plus distingué par ses lumières qu'aucun de ses égaux ». C'est ce que réalisera la main-mise de l'Etat sur les jeunes générations : « L'éducation publique, enseigne Rousseau, sous des règles prescrites par le gouvernement

' De lu Justice dans la Révolution et dans l'Kglise, Paris, i858, t. 1'% p 277.

' De la Législation, liv. V', c. 11; Œuvres, IX, 38.

» Cadastre perpétuel, Paris, 1789, p. xli-xlv; Babeuf, op. cit., p. ag-So.

et sous des magistrats établis par le souverain, est donc une des maximes fondamentales du gouvernement populaire ou légitime ' ». « Les principes, promulgue Barère, qui doivent diriger les parents, c'est que les enfants appartiennent à la famille générale, à la République, avant d'appartenir aux familles particulières. Sans ce principe, il n'y aurait pas d'éducation nationale "-. » Pourquoi l'Etat doit-il au peuple une instruction nationale, c'est ce qu'explique Gondorcet dans le premier de ses Mémoires sur l'Instruction publique : « Vainement aura-t-on déclaré que les hommes ont tous les mêmes droits..., si l'inégalité dans les facultés morales empêchait le plus grand nombre de jouir de ces droits dans toute leur étendue. L inégalité d'instruction est une des principales sources de la tyrannie, n

La législation est pour les peuples ce que 1 éducation est pour les individus : elle peut tout le bien ou tout le mal, suivant qu'elle sert à maintenir ou à détruire l'égalité primitive : « Le législateur, dit ^lably, est pour la société ce qu'ont été les personnes sages qui, en présidant à votre éducation, vous ont appris à régler les mouvements de votre cœur, à contracter des habitudes honnêtes, et à défendre votre raison contre les secousses des passions^. »

C'est la différence de législation qui fait que chaque nation a son caractère propre, et ce caractère varie avec la forme de son gouvernement : « Chaque nation a sa manière particulière de voir et de sentir, qui forme son caractère, et chez tous les peuples ce caractère, ou change tout à coup ou s'altère peu à peu, selon les changements subits ou insensibles survenus dans la forme de leur gouvernement, par conséquent de l'éducation publique. Un gouvernement différent donne tour à tour à la même nation un caractère élevé ou bas, constant ou léger, courageux ou timide *. » C'est d'une législation inique, détruisant au profit du petit nombre l'égalité primitive, qu'est résultée la misère des hommes : « Ce n'est pas la faute de la nature si les hommes ont perdu leur égalité. C'est la faute de

' L' Encyclopédie, art. Economie politique.

- Cité par Fay:uet, Discussions politiques, p. igS.

"De l'élude de l'histoire, liv. 1er. chap. n.

'• llehétius, De l'Homme, sect. \\, chap. n.

la politique assez imprudente et assez inconsidérée pour permettre que des ma^^istrats saccoutumassent dans l'exercice d'une trop long-ue magistrature à la douceur de commander, eussent l'adresse de tourner la puissance politique à leur avantage particulier et s'en rendissent enfin les maîtres*. » C'est du rétablissement de l'égalité par des institutions équitables que résultera le bonheur commun, but de la société : « Il faut donc que les institutions sociales changent k ce point, qu'elles ôtent à tout individu l'espoir de devenir jamais ni plus riche, ni plus puissant, ni plus distingué par ses lumières qu'aucun de ses égaux. Le seul moyen d'arriver là est d'établir l'administration commune : de supprimer la propriété particulière ; d'attacher chaque homme au talent, à l'industrie qu'il connaît ; de l'obliger à en déposer le fruit en nature au magasin commun, et d'établir une simple administration des subsistances qui, tenant registre de tous les individus et de toutes les choses, fera répartir ces dernières dans la plus scrupuleuse égalité... Ce gouvernement démontré pratiquable par l'expérience, puisqu'il est appliqué aux douze cent mille hommes de nos douze armées, est le seul dont il peut résulter un bonheur universel inaltérable, sans mélange-, »

L'homme étant naturellement bon, ce sont les mauvaises lois qui 1 ont perverti. Horace écrivait : Quid leges sine morihus ? C'est exactement l'inverse qu'il faut dire : la question morale est une question sociale. « Si les lois sont bonnes, déclare Diderot, les mœurs seront bonnes, et elles seront mauvaises, si les lois sont mauvaises''. » Helvétius développe ce thème : « Les vices d'un peuple sont toujours cachés au fond de sa législation '... On ne peut se flatter de faire aucun changement dans les idées d'un peuple qu'après en avoir fait dans sa législation, et c'est par la réforme des lois qu'il faut commencer la réforme des mœurs... C'est uniquement par de bonnes lois qu'on peut former des hommes vertueux '... Le législateur forme à son gré des héros, des génies et des gens vertueux*'. » Dès lors, s'il y a des criminels, c'est la faute de

' Mably, De la Législalitin, liv. Jer^ chap. ii : OEuvres, IX, 3g. - Tribun du peuple, n" 35. 9 frimaire an IV: Babeuf, op. cil., p. 62-63. 3 Suppléinenl :tu voyage de Bougainville : OEiivres. éd. Assézat et Tourneux. 1. II, p. 240-241.

■ De l'IJspril. discours II, chap. xv.

•■ Op. cil., discours II. cliap. xxiv, • Op. cil., discours II. chap. x.vn.

la société qui doit s'en prendre à elle. En elfet, « tous les caractères sont bons et sains en eux-mêmes..., tous les vices qu'on impute au naturel sont l'ellet des mauvaises formes qu'il a reçues» ; dès lors, « il n'y a point de criminel dont les penchants, mieux dirigés, n'eussent produit de grandes vertus * ». Cette conception, juste en partie seulement, supprime le remords et substitue, à la responsabilité individuelle, la responsabilité anonyme de la société, c'est-à-dire l'irresponsabilité collective.

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