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XI. — Les démonstrations des Philosophes de la nature

La présomption de démontrer les principes des sciences physiques par des raisons a priori, tirées de la Métaphysique, a trouvé son exagération, sa parodie et, par suite, son discrédit, dans la Philosophie de la nature, qui brilla dun si dangereux éclat dans IWllemag-ne romantique de la première moitié (lu xix*^ siècle.

Kant avait enseigné, dans les Premiers principes métaphysiques de la science de la nature, qu' « une théorie rationnelle de la nature ne mérite le nom de science, que dans le cas où les lois de la nature, qui en sont le fondement, sont connues a priori et ne sont pas de simples lois de l'expérience ' ». Au contraire, ({uand une théorie traite son objet « d'après les lois de l'expérience », elle n'est pas « une science à proprement parler ». Car, « une connaissance qui ne comporte qu'une certitude empirique, n'est appelée savoir qu'au figuré ». Si les principes d'une science, « comme il arrive par exemple en chimie, demeurent en dernière analyse purement empiriques et que les lois, au moyen desquelles la raison doit expliquer les faits donnés, ne sont que de pures lois de l'expérience, alors ils n'emportent point avec eux la conscience de leur nécessité (ils ne sont pas apodictiquement certains), et, par suite, le système entier ne mérite pas, à rigoureusement parler, le nom de science, si bien que la chimie devrait s'appeler un art systématique plutôt qu'une science ». Si 1 on tient compte de la façon nouvelle dont le Griticisme pose le. problème de la connaissance, la pensée de Kant ne signifie pas qu'il faut s efforcer de ramener les phénomènes de la nature à un petit nombre de principes premiers, innés en nous, comme le conçoit Descartes ; mais, rendre raison d'un phénomène par des raisons a priori signifie qu'il faut le rattacher aux conditions a priori de sa possibilité, données comme anticipation de l'expérience. S'agit-il, par exemple, d'étudier le magnétisme : « partir des phénomènes (d'aimantation), chercher leur enchaînement dans une cause, et ensuite, à reculons,

' Mel;ipfnjsi:<che Anfangscfrûnde der yatiirwissenschaft. 1786; trad- Andler et Chavannes, p. 4.

* Loe. cil.

expliquer les phénomènes par cette cause, cela n'est pas une façon rationnelle de procéder en science », déclare Esclienmayer*. Le savant qui veut traiter de l'aimant suivant une méthode rationnelle, se gardera de partir de l'observation des phénomènes magnétiques : « il doit, avant toute expérience qu'il pourrait avoir de l'aimant, indiquer comment la possibilité de tels phénomènes peut se concevoir a prioî^i- >•>. Il faut se souvenir, en effet, que, comme la montré, en la Critique de la raison pure , la déduction des concepts purs de l'entendement, les lois de la nature résultent, en partie, d'une législation exercée par l'esprit sur l'expérience'^ car c toutes les lois empiriques ne sont que des déterminations particulières des lois pures de l'entendement; c est sous ces lois et d'après leur forme que les premières sont d'abord possibles et que les phénomènes reçoivent une forme légale ^ ». Bref, comme le dit le physicien Fischer : « Les effets sont dans la nature, mais leurs lois en sont quasiment introduites par notre esprit^ ». Dès lors, il devient possible de les déterminer a priori, en étudiant comment l'esprit, aA^ec ses formes et ses catégories appliquées à. un élément matériel qui lui vient des choses en soi, construit le monde objectif de l'expérience pensé par lui.

Les réserves que formulait Kant sur la possibilité de déduire a priori les lois particulières de la nature^ ne sont plus de mise avec l'idéalisme de ses successeurs, qui, en supprimant les choses en soi, font s'évanouir l'irréductibilité de la sensibilité et de l'entendement. C'est ce qui apparaît chez Schelling. Selon lui, les faits d'expérience ne sauraient contredire la pensée a priori et doivent se plier à ses décrets, parce que l'ordre des faits (l'ordre réel) et l'ordre des pensées

' C. A. Esclienmayer, Verxiich die Gesetze magnetischer Erscheinungen ans Siitzen der Naturmetaphysik mithin a priori zu beweisen, Tùliing'en. 1798, <orrede, p. iii-iv.

- Op. cil., p. 3-4.

•* En partie seulement, car si « des lois particulières, concernant des phénomènes déterminés empiriquement, ne peuvent pas être intéj,'^ralement dérivées des catégories, bien qu'elles leur soient soumises sans exception, il faut recourir à lexpérience pour arriver à les connaître ». Criiiqiie de la raison pure, trad. Fresnesaygues et Pacaud, p. 166-167 (A, 1281.

* Ibid., p. iG5-i66.'

5 J.-C. Fischer, Anfangsgriinde der Physik in ihren mathemalischen iind. jjhijxischen Theilen, nach den neuesten Enldeckungen hrsgg., lena. 1797. p. 2

" Vide supra noie o.

(l'ordre idéal), sont identiques dans leur source commune, l'Absolu, qui ne saurait se contredire. Dès lors, il y a deux formes de savoir, le savoir philosophique ou spéculatif, qui contient en soi la déduction a priori de toutes branches de la connaissance, et le savoir scientifique ou empirique, qui constate les faits isolés pris du dehors, sans les expliqoier dynamiquement du dedans en les rattachant « aux vues supérieures » qui visent « le Tout* ». N'ayant que mépris pour cette méthode « expérimentale » qui sévit en France, il la qualifie d' « inanité- », parce que le moindre reproche à lui adresser, c'est de demeurer « l'esclave de la vérité objective'^». Schelling- prétend « prescrire à l'esprit humain une carrière nouvelle* )S qui devait aboutir aux divagations de l'idéalisme magique de Xovalis. 11 fonde la Physique spéculative, dont voici les résultats essentiels.

La matière est une, homogène en soi, chaque fragment de matière contenant en puissance tout autre fragment. La matière est comme un aimant infini, dont toutes les parties s'attirent et ne difTèrent que par leur place. Le fer, étant l'aimant naturel, est le corps élémentaire dont tous les autres corps ne sont que les métamorphoses, La pesanteur est la matière pure à la première puissance (A*); la lumière est la matière pure à la seconde puissance (A-) : elle est Y existence de l'identité absolue; l'organisme est la matière à la troisième puissance (A^), synthèse de la pesanteur et de la lumière. La lumière elle-même se développe en pensée ^.

Dès lors, le branle est donné. Les Métaphysiciens de la nature rivalisent d'ingéniosité pour découvrir des processus dialectiques propres à reconstruire le monde a priori, sans rien emprunter à l'expérience. Un délire mystique possède tous ces bateleurs de la phrase, pour qui, suivant le mot de Schelling : « philosopher sur la nature, c'est créer la nature ». Evoquant de vagues analogies, à base d'assonnances ver-

' Schellinj,'. Sammllische Werke, Stuttgart et Augsburg, i856-i86i, Bd. II : Ideen zii einer Philosophie der Nafur., 1797, p. 119.

- Schelling:, Siiinmtl. Werke. Bd. V, p. 206. — Cf. R. Lote, les Origines mystiques de la science « allemande », Paris. igrS.

3 Ibid.. Bd. I : Vom Ich als Princip der Philosophie oder iiber das L'nhedingte im menschlichen Wissen., 1790, p. i58.

' Ihid.

= Schelling, Darsiellung meines Systems, ap. Zeitschr. f. specul. Physik, léna et Leipzig, 1801.

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baies, ils se complaisent en de prodigieuses log-omachies, qui ressemblent aux songes difformes d'un sommeil incertain. Prenons-en pour exemple la démonstration rationnelle de la loi de Galilée, selon Hegel.

La connaissance empirique, dit Hegel, appréhende les choses par le dehors, d'après leurs relations extrinsèques; la connaissance spéculative ou philosophique les saisit par le dedans, dans leur nature propre, immanente et nécessaire, en ramenant les propriétés d'un objet à la détermination de sa notion. Dès lors, « en face de la vitesse abstraite et uniforme d'une mécanique inerte et fondée sur des déterminations extérieures, se trouve la loi de la chute, qui est une loi libre de la nature, c'est-à-dire une loi fondée en partie sur la notion de corps. Or, de même qu'il faut déduire la chute de la notion, de même il faut montrer comment la loi de Galilée : que les espaces parcourus sont comme les carrés des temps écoulés est, elle aussi, d'accord avec les déterminations de la notion.

Il faut saisir le rapport de cette loi avec la notion dans sa simplicité; car, comme c'est la notion qui est le principe déterminant, ses déterminations, le temps et l'espace, deviennent également indépendantes l'une à l'égard de l'autre; c'est-à-dire les déterminations de la grandeur du temps et de l'espace se maintiennent chacune dans im état conforme à sa notion. Le temps est le moment de la négation de l'être -pour-soi, le principe de l'unité (das Moment des Négation des Fiirsichseyns, das Princip des Eins) et sa grandeur (ce sera, si l'on veut, un nombre empirique) doit être considérée par rapport à l'espace, comme constituant l'unité ou le dénominateur. L'espace, au contraire, constitue l'èti^e qui est extérieur à luimême, dont la grandeur n'est déterminée que par celle du temps; car, dans la vitesse de ce mouvement libre, le temps et l'espace ne sont pas liés par un rapport accidentel et extérieur, mais ils forment tous les deux une seule et même dénomination. Cette manière d'être extérieure de l'espace, opposée à la forme du temps, constitue (sans que probablement aucune autre détermination vienne s'y mêler) le carré: la grandeur qui sort d'elle-même, qui se pose dans la seconde dimension, et qui augmente, mais seulement d'après sa propre déterminabilité; la grandeur, en d'autres termes, qui, en s'étendant, se pose elle-même des limites, et qui, tout en devenant autre

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qu'elle-même, ne contient d'autres rapports qu'avec ellemême '. »

L'explication précédente se ramène apparemment à ceci : la chute est le progrès de la notion vers sa détermination, et, dans ce progrès, les moments opposés du temps et de l'espace (le moment delà négation et celui de l'extériorité) deviennent indépendants l'un de l'autre : ce qui signifie que l'espace doit être égal à la négation de la négation du temps ou à son carré 1

Voyons encore comment Hegel, à l'instar de Schelling, construit a priori les corps célestes : « L identité générale existante de la Matière... prise comme individualité, c'est Vétoile; la même, prise comme moment d une totalité, est le soleil-». « L'obscurité, (jui est d'abord le négatif de la lumière, est l'opposition à l'égard de l'idéalité abstraitement identique à soi de celle-ci : l'opposition en soi » (!^ 279 3). L'opposition a une réalité matérielle dans le corps humain et dans les comètes : « Le corps de la rigidité (la lune) étant le corps de l'être pour soi formel, qui est indépendance entravée par l'opposition et, par conséquent, n'est pas individualité, est, pour cette raison, serf et satellite d'un autre, en qui il a son axe. Le corps de la dissolution (la comète) qui est l'opposé de la rigidité, se comporte au contraire dune manière déréglée ; et, dans son trajet excentrique comme dans son être physique, il représente la contingence, etc.. \ »

Ces divagations, que l'on croirait renouvelées de la gnose orientale, manifestent, comme le gnosticisme, une mentalité mystique se complaisant en de subtiles correspondances, fondées sur de lointaines métaphores, entre divers ordres de phénomènes, suivant un diagramme cabalistique. Elles devaient rencontrer, dans leur entreprise pour opérer « iine palingénésie universelle » du savoir, la mesure du génie latin. Ajuste droit, le bon sens français, esclave soumis de la vérité objective, auquel, pour pri.x de sa soumission, revenait l'honneur de fonder la chimie et la biologie expérimentales, devait faire justice de ces prétentions : « Ce n'est pas. déclare Guvier,

' Encyclopédie des sciences philosophiques, § 2G7; Philosophie de la nalure, irad. Vera, t. I. Paris, 1862, p. 266-268; éd. Lasson, p. 235. - Enci/clop,, g 275; éd. Lasson, p. 214. ^ Ihid., g 279; éd. I^asson, p. 248-249. ^ Ibid., cd. Lasson, 269-270.

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que nous ignorions les nouveaux essais de quelques métaph}-siciens étrangers pour lier les phénomènes naturels aux principes rationnels, pour les démontrer a priori, ou, comme ces métaphysiciens s'expriment, pour les soustraire à la conditionnabilité... Nous n'y avons vu qu'un jeu trompeur de l'esprit* ». « Partant de ces anciennes spéculations métaphysiques, où tantôt les phénomènes sont considérés comme de simples modifications du moi, tantôt les êtres existants sont regardés comme des émanations de la substance suprême, tantôt enfin l'univers entier est censé l'être unique dont tous les autres êtres ne sont que des transformations; joortant ces spéculations à un degré d'abstraction tel, que la grande et simple unité, seule existante par elle-même, ne produit (comme ils disent) les autres existences qu'en se différenciant en qualités opposées, qui s'anéantissent réciproquement, d'où il résulte que l'existence suprême ne serait rien au fond ; les partisans de cette méthode ont cherché à redescendre de leurs conceptions abstraites aux faits positifs, pour les déduire rationnellement. Ce projet imposant ne s'est exécuté jusqu'à présent qu'en passant continuellement et brusquement, sans règle fixe, de la métaphysique à la physique; qu'en appliquant sans cesse un terme moral à un phénomène physique, et réciproquement ; qu'en emplo^^ant des métaphores au lieu d'arguments'^. » Tel Cuvier, au pays des idées claires et distinctes, juge les Schelling, les Dômling, les Kôschlaub, les Steifens et tant d'autres qui, concevant anthropomorphiquement l'univers d'après l'activité de leur moi, n'en reviennent à rien moins qu'à substituer à la science moderne la magie antique, « unique traitement de la nature ^ » disait Schlegel, et rêvent d'un d\Tianisme absolu dont la force résiderait dans leur propre volonté.

Le résultat de la Philosophie de la nature fut d'arrêter en Allemagne l'essor de la science expérimentale. Liebig, qui vint en France se mettre à l'école de Thénard, de Biot, de Gay-Lussac, pour échapper à la contagion du mal métaphysique issu de Schelling, le constatait mélancoliquement en i84o.

' Cuvier, Rapport liisloriciue sur les proçirès des sciences naturelles, depuis 1789, et sur leur élut actuel, Paris, 1810, p. 11.

« Ibid., p. 234-235.

' Fr. Schlegel, Die Knlwieklumf der Philosophie, ;ip. l'hilosoph. Vorlesungen. Nehst Fragmenlen, hrsgg von Windischmann, Bonn, 1837, p. 3ç)4.

Les laboratoires de son temps, dans les universités allemandes, ressemblaient à 1 oflicine de Fau^t; ils étaient « des cuisines, emplies de toutes sortes de poêles et d'ustensiles pour faire de la métallurg^ie et de la pharmacie. » Impuissante dans ses moyens techniques, la science allemande était gênée dans ses recherches théoriques : « Les philosophes de la nature déclaraient que la Physique n'est pas nécessaire au médecin ; dans un exposé sur la Physiologie, on niait l'existence des globules du sang, sous prétexte qu'ils n'étaient pas visibles ; et Steiîens enseignait que le diamant n'est autre que du quartz rentré en lui-même... Au lieu d'explications simples, on cherchait à cacher son ignorance sous des circonlocutions et des phrases ; mais instituer laborieusement des expériences^ les enchaîner, et, alors seulement, en dériver des lois générales, cela n'était pas jugé digne du vrai savant ^ »

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