V. — Conséquences politiques
le principe des majorités et la démocratie.
De l'égalité des droits naturels de l'homme dérivent l'égalité des droits politiques pour tous les citoyens d'un même Etat, et, par voie de conséquence, le principe de la Souveraineté du peuple et la démocratie. Mais on peut déduire encore le fait qu'une constitution rationnelle doit nécessairement être démocratique, de la doctrine cartésienne de l'égalité des lumières naturelles chez tous les hommes.
De ce que la raison est « une et entière en chacun- », de ce qu'elle est « la faculté de bien juger », c'est-à-dire la faculté de discerner le vrai du faux, le bien du mal, résulte Végale compétence de tous les hommes en matière de vérité' et de morale, de savoir et de pratique.
Quel sera le critérium de la vérité des jugements et de la moralité des actions? — « G est, répond Descartes, la conception d'un esprit sain et attentif, si facile et si distincte qu'aucun doute ne reste sur ce que nous comprenons ^ » ; autrement dit, c'est ce qui, au regard de la lumière naturelle de notre esprit, dûment appliqué et attentif, paraît si certain et indubitable que nous n'avons aucune raison de le mettre en doute. La règle cartésienne de l'évidence devient ainsi le critérium du vrai et du bien : « On peut regarder l'évidence, s'écrie Mercier de la Rivière, comme une divinité bienfaisante, qui se plaît à donner la paix à la terre. Vous ne voyez point les géomètres en guerre au sujet des A^érités évidentes parmi eux... De l'évi-
* Rousseau, lu Nouvelle Héloïse, V' partie, leLtre 3. ^ Discours, i" partie, VI, a.
3 Reguhe, X, 368.
dence des vérités g-éométriques, passez à l'évidence des vérités sociales, k l'évidence de cet ordre essentiel, qui procure à l'humanité son meilleur état possible ; par les effets connus de celle-là, cherchez à découvrir quels seraient nécessairement les effets de celle-ci *. »
Mais l'évidence, dont les Rationalistes font la marque du vrai et du bien, est toute subjective. Elle fait de notre sentiment personnel la mesure de la vérité. Ne peut-il alors arriver que notre lumière naturelle soit offusquée en ces matières qui mettent en jeu nos préjugés, nos passions et nos intérêts ? Concédons tant qu'on le voudra à Descartes que, dans les sciences spéculatives cultivées du point de vue de Sirius, « la pluralité des voix n'est pas une preuve qui vaille rien pour les vérités un peu malaisées à découvrir, à cause qu'il est plus vraisemblable qu'un homme seul les ait rencontrées que tout un peuple^ » ; il n'en est plus de même dans les questions pratiques d'utilité générale qui mettent en jeu notre intérêt particulier.
En ces matières, pour donner au critérium cartésien de l'évidence une garantie suffisante, il convient de remplacer la raison individuelle par « la raison collective ^ » des citoyens d une nation. Sur les questions pratiques d'utilité générale, les lumières naturelles de la majorité ont moins de chance d'être obscurcies par les passions individuelles que celles des minorités dissidentes, dont l'esprit est nécessairement plus particulariste. La loi doit donc être l'expression de la volonté générale, unanimement acceptée. Le pouvoir législatif consiste, dès lors, à promulguer quelles règles communes paraissent à la pluralité les plus conformes à la raison, d'où résulte pour la minorité « la nécessité et l'obligation morale de s'y soumettre'* ». C'est le principe de la compétence des majorités en matière législative, gouvernementale et juridique.
Il est vrai que Richelieu et les Physiocrates avaient essayé de déduire des mêmes prémisses la justification du despotisme éclairé. Dans le chapitre de son Testament, intitulé :
' Mercier delà Rivière, l'Ordre naturel el essentiel des Sociétés politiques, éd. Depilrc, p. 6i.
-Discours, a* partie, VI, i6. 3 Condorcet. Œuvres, X, Sgo.
< Ibid., X, 951-952.
« La raison doit être la règle de la conduite d'un Etat », Richelieu avait écrit ces lignes significatives :
« La Lumière naturelle fait connaître à un chacun, que, IHomme ayant été fait raisonnable, il ne doit rien faire que par Raison, puisqu'autrement il serait contre la nature, et par conséquent contre celui même qui en est l'Auteur.
« Elle enseigne encore que, plus un Homme est grand et élevé, plus il doit faire état de ce privilège, et moins doit-il abuser du raisonnement qui constitue son Etre ; parce que les avantages qu'il a sur les autres hommes contraignent à conserver, et ce qui est de la nature, et ce qui est la Fin que celui dont il tire son élévation s'est proposée.
« De ces deux principes, il s'ensuit clairement que, si l'Homme est souverainement raisonnable, il doit souverainement faire régner la Raison ; ce qui ne requiert pas seulement qu'il ne fasse rien sans elle, mais l'oblige de plus à faire que tous ceux qui sont sous son autorité la révèrent et la suivent religieusement.
<( Cette conséquence est la suite d'une autre qui nous enseigne qu'ainsi qu'il ne faut rien vouloir, qui ne soit raisonnable et juste, il ne faut rien vouloir de tel, que l'on ne fasse exécuter, et où les Commandements ne soient suivis d'obéissance, parce qu'autrement la Raison ne régnerait pas souverainement. »
Vienne le jour où la monarchie absolue se discréditera par ses abus, et Mably n'aura pas de peine à répondre par l'histoire à Richelieu et aux Plivsiocrates. Il montrera que, « dans la pratique, presque tous les despotes ont séparé très distinctement leurs intérêts de ceux de la nation; » que c'est perdre son temps que « faire une peinture des maux que l'ambition, l'avarice, la dureté, la paresse et l'indolence des despotes ont faits ^ ; » ce qui veut dire que la lumière naturelle d'un despote est plus facilement aveuglée par l'intérêt personnel et les passions que celle de l'ensemble de ses sujets. La monarchie ne se justifiant que par la tradition et l'exemple, la Révolution française, qui ^« peut être regardée comme la guerre de la raison contre les préjugés-, » la rejettera comme une superstition héritée de passé, et tirera des principes du Rationalisme les vraies conséquences politiques qu'ils comportent.
' Doutes sur l'ordre naturel et essentiel des Sociétés politiques, IX. * Condorcet, Œuvres, X, 366.
Ces conséquences sont aisées à dégager. Pour mettre en œuvre le principe de la compétence de la majorité, il faut que la souveraineté appartienne au peuple^ et qu'il n'existe de pouvoirs publics qu'en vertu de délégations populaires. Pour dégager la volonté générale, le peuple doit, directement ou par ses représentants, détenir le pouvoir législatif et nommer les fonctionnaires chargés, à titre de mandataires ou de commis de la nation, de l'exercice du pouvoir exécutif et judiciaire. Toute constitution rationnelle est donc nécessairement démocratique. Plus elle permettra à la volonté nationale de s'exprimer librement, meilleure sera-t-elle. La République est ainsi le gouvernement idéal : « Tout gouvernement légitime est républicain », déclare Rousseau* ; « Une constitution républicaine est la meilleure de toutes », parce que seule elle est fondée en raison, affirme Condorcet-. « J'ai toujours pensé, écrit-il encore, (juune Constitution, ayant l'égalité pour base, était la seule qui fût conforme à la nature, à la raison et à la justice : la seule qui pût conserver la liberté des citoyens et lu dignité de l'espèce humaine''. » Le Rationalisme, en matière de constitution, conduit ainsi à la démocratie basée sur le suffrage universel.