LE RÉALISME ET LES CONDITIONS A PRIORI DE POSSIBILITÉ DE LA SCIENCE
I. — L'existence des Idées Platoniciennes déduite des conditions de possibilité de la science.
Un des premiers arguments en faveur du Réalisme a été tiré des conditions de possibilité de la science, une fois admise son existence.
Pythagoriciens, Eléates, Mégariques, Platoniciens semblent d'accord pour admettre les trois conditions suivantes de la possibilité de la science :
1° La science, si elle existe^ doit se composer de propositions toujours vraies : si une proposition est vraie à un instant, fausse à l'instant suivant, elle ne peut être tenue pour scientifique.
2» Pour que les propositions que formule la science soient toujours vraies, elles doivent porter sur des objets immuables et éternels, ayant le caractère d'invariants statiques.
3** Les objets sensibles sont soumis à la génération et à la corruption : ils sont le siège d'un perpétuel devenir. Tour à tour, ils sont et ne sont pas, ils naissent et périssent. Ils manifestent, à des moments distincts, et, parfois au même instant, des propriétés opposées. Une science de ces objets est dès lors impossible, puisqu'on serait conduit à leur sujet à des propositions contradictoires d'instant en instant. Si la science existe, elle ne peut avoir pour objet la connaissance du monde sensible.
LE Hl'ALISME ;,ll
Aristote rejette cette troisième condition et n'admet que les lieux premières ; la science moderne nég-lig-e les deux dernières et ne retient que la première. Si on admet toutefois les trois réquisits de Platon, on se trouve placé en l'ace d'un dilemme : ou bien il n'y a pas de science possible, et c'est la conclusion des Iléraclitiens et des Sophistes, de Protag-oras et de Gratyle; ou bien la science est possible, mais elle porte sur des objets distincts du monde sensible et soustraits à son perpétuel devenir, et c'est la conclusion des Eléates, des Még-ariques et des Platoniciens. Selon ces derniers, si la science existe, elle a pour objet des réalités statiques, indépendantes du monde sensible, éternelles et immuables, qui sont les Idées. Pour sauvegarder la possibilité de la science, si tant est qu'elle existe, il faut donc admettre l'existence des Idées : « Il n'y a point de vérité dans le domaine des choses sensibles, dit Alexandre. Si donc la vérité est quelque chose de réel, pour qu'elle ait un objet, il faut qu'il y ait des Idées',»
Mais la science cxiste-t-elle? Oui, répond Platon, car il est une science, dont Socrate dit à Glaucon au VII' livre de la République : « Elle a pour objet ce qui est toujours, non ce qui devient et péril ». Cette science, c'est la mathématique, comprenant l'arithmétique et la géométrie rationnelle fondées par les Pythagoriciens, dont les propositions sont toujours vraies.
Les nombres idéaux, les figures parfaites, dont dissertent l'arithméticien et le géomètre, sont des réalités distinctes des objets sensibles qui n'en sont que de grossières contrefaçons. Si l'on prend, par exemple, l'idée du cercle, défini comme la figure (( dont les extrémités sont à égale distance du centre », cette idée est indépendante du nom dont on la désigne, et nommerait-on droit ce que l'on a coutume d'appeler courbe, ses propriétés resteraient identiquement les mêmes. Cette idée est indépendante des représentations sensibles qu'on en donne : tout cercle empirique « dessiné ou fabriqué », est loin de correspondre à la définition du cercle idéal ; en effet « il confine dans toutes ses parties à la lig-ne droite^ », il est formé d'un nombre considérable d'arcs brisés. Enfin, le monde sensible viendrait-il à disparaître, que les propriétés du cercle,
» Alexandre. 58, 26-3i, Bz.
^ Lettre Vif, 343 B.
comme celle d'aA'oir des rayons ég-aux, ne cesseraient pas pour cela d'être vraies.
Ce que les PyUiag-oriciens ont établi pour les mathématiques, Socrate Ta réalisé pour les sciences morales. Il a prouvé, dans ses « discours inductifs » dirigés contre les Sophistes, quil y a une science du juste et de l'injuste, du bien, du beau, de la vertu, de la piété, puisqu'on peut donner de chacune de ces idées des définitions éternellement vraies et en déduire des maximes pratiques éternellement justes. Il en est de même des qualités sensibles, telles que la couleur; des espèces naturelles de corps bruts ou organisés, telles que le feu ou l'homme; des objets fabriqués, tels que le lit. Si le jeune Socrate hésite devant cette conséquence de son système, le vieux Parménide lui enseigne qu'on ne fait pas au réalisme sa part : il lui prédit qu'en prenant plus d'assurance avec l'âge, il en viendra à admettre une idée distincte pour chaque multiplicité de choses que l'on peut ramener, sous une dénomination commune, à l'unité d'un concept. Ayant disserté sur ridée du cercle et montré quelle est indépendante des images empiriques qu'on en donne, l'auteur, de la septième lettre ajoute : « On ferait les mêmes remarques sur les figures rectilignes et sphériques et sur la couleur ; sur le bien et le beau et le juste; sur les corps fabriqués de main d'homme ou produits par la nature ; sur le feu, l'eau et les éléments analogues; sur toute espèce de corps vivants et les diverses manières d'être des âmes, sur les actions et les passions de l'âme*. »
De ce que les notions qui correspondent à des objets sensisibles subsistent dans notre pensée, quand bien même ces objets s'évanouissent; de ce que les définitions de ces notions demeurent invariablement les mêmes, alors même qu'elles ne s'appliquent rigoureusement à aucun objet concret, Platon conclut que ces notions correspondent à des réalités immuables, séparées du monde sensible, qu'il appelle Idées. « Quand nous pensons /iOA7iAne ou ferrest re on animal , déclare Alexandre, nous pensons quelque chose d'existant, et nous ne pensons rien qui appartienne à des choses particulières (car la disparition de ces choses n'empêche pas la notion que nous en avons de subsister sans changement) ; mais, s'il en est ainsi,
< Lettrt Vil, 34a D-E.
il est évident qu'il faut mettre à part des choses particulières et sensibles, comme une réalité distincte, ce quelque chose que nous pouvons penser, aussi bien quand les choses n'existent pas que quand elles existent; car, ce n'est pas un non-être (jue nous pensons alors. C'est la forme spécifique ou l'Idée*». 11 résulte de là qu'il n'y a de science véritable (iv.i'jXYiy-'^/) que des Idées, parce que seules les Idées étant immuables et toujours pareilles, les propositions qu on en énonce sont éternelles.
D'après Platon, les objets sensibles sont informés à l'imag-e des Idées, f[ui sont leurs causes exemplaires; il résulte qu'on peut appli(|uer la science aux objets sensibles. La Géométrie s'occupe des grandeurs et des figures idéales, qui sont immuables; la Géodésie traitera des grandeurs et des figures sensibles qui, réalisées momentanément sur la terre, sont transitoires. On peut encore dire que la science des Idées est en même temps la science des objets sensibles, dans la mesure où ceux-là imitent leurs causes exemplaires, qui sont les Idées. Si l'on adopte cette façon de parler, on pourra donner au raisonnement d'Alexandre cette forme, que l'on trouve chez Syrianus : « Quelle nécessité y a-t-il à ce que les sciences des choses périssables se trouvent anéanties en même temps que ces choses-là se trouvent détruites? Autant vaudrait dire que les définitions des choses périssables sont anéanties en même temps que les choses définies. Mais, ce me semble, puisque l'Idée demeure sauve, alors même que chacun des individus singuliers est destiné à périr, il est nécessaire que la définition demeure sauve, soit qu'il y ait quelqu'un pour renoncer, soit qu'il n"y ait personne pour la formuler. On en doit dire autant des sciences (des choses périssables) : bien qu'elles s'occupent d'objets qui sont susceptibles de périr, elles demeurent sauves cependant-. »
Ainsi, non seulement la science est indépendante du monde sensible, mais elle l'est encore de l'esprit humain. En effet, ayant pour objet les Idées éternelles et immuables, les rapports d'inclusion et de compréhension entre ces Idées, qu'énoncent les propositions scientifiques, subsistent indépendamment
• Alexandre, Sg, 3a-Go, 5 Bz.
* Aristotelis Opéra, edidit Academia Regia Borussica Berolini, 1870, t. V, 85ia (cité par Duhem, le Syslcme du monde, t. V, p. 35o).
de tout esprit capable de les formuler. En ce sens, Aristote a fort bien dit que la différence des choses sensibles et des Idées consiste en ceci : les Idées, pour sauvegarder la possibilité de la science, sont douées d'éternité.