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II. — Critique du réalisme transcendant de Platon

L'existence des Idées est nécessaire pour sauvegarder la possibilité de la science, selon Platon. Elle l'est aussi pour rendre compte du monde sensible, qui n'est autre que le monde intelligible des Idées, réfracté et multiplié dans l'espace et le temps sur la glace sans tain de la matière première. Aristote critique le réalisme de son maître à ce double point de vue. L'objet de la connaissance scientifique est, selon lui, le monde sensible que nous révèle la perception extérieure. L'hypothèse des Idées est inintelligible et inopérante; incapable de rien expliquer, elle est incompatible avec les conditions d'existence du monde réel.

Parmi les critiques d'/Vristote, il en est qui se rapportent à une forme de la philosophie de son maître que nous ne connaissons pas et qui semblent même en contradiction avec les dialogues que nous possédons. Il en est qui nont de force et de sens que dans le propre système d' Aristote. Il en est de sophistiques, relevant de l'éristique plutôt que de la dialectique. Sans nous astreindre à suivre l'exposé d'Aristote, et d'un point de vue beaucoup plus moderne, envisageons les difficultés essentielles du Platonisme. Elles se rapportent à quatre chefs principaux : le mode d'existence des Idées, leur nombre et leur nature, les rapports qu'elles soutiennent entre elles, les rapports quelles soutiennent avec les objets sensibles.

Nous ne connaissons que deux modes d'exifftence : l'existence sensible, que nous révèle la perception extérieure ou la cénesthésie, l'existence conceptuelle dont nous avons une conscience immédiate dans le fait de penser. Nous considérons que les objets sensibles existent objectivement et spatialement indépendamment de notre représentation, au lieu que les notions de notre esprit existent subjectivement et disparaissent avec l'activité mentale qui les élabore. Nous ne pouvons, dès lors, concevoir le mode d'existence des Idées plato-

niciennes, de Ihomme en soi par exemple, qui ne serait ni tel homme particulier existant objectivement dans le monde sensible, ni la notion g-énérale d'homme existant subjectivement dans notre pensée. Dans rAuj^-uslinisme, la dilUculté est moindre, parce que l'Idée apparait comme pensée par l'entendement divin, c'est-à-dire comme douée de l'un des deux modes d existence que nous connaissons.

Admettons l'existence des Idées. De quoi y a-t-il des Idées? Si toute multiplicité, qui se laisse réduire à l'unité d'un concept sous une dénomination commune, est pour nous le signe de l'existence d'une Idée, il faudra, comme le déclare judicieusement Aristote, admettre autant de sortes d idées qu'il y a d'espèces distinctes de notions générales dans notre esprit. Mais cela est fatal au réalisme platonicien. Il faudra admettre, en elîet, des Idées subsistantes de choses qui ne peuvent par définition ni subsister en soi, ni même exister à titre d'accidents. Il y aura des Idées de Négations ou de Privations, c'est-à-dire de ce qui n'est pas ou de ce qui fait défaut ; des Idées de Relations, dont on ne peut pas concevoir quelles existent en soi indépendamment des termes qui les soutiennent ; des Idées d'attributs, se rapportant aux neuf catégories dérivées, qui ne peuvent jamais être sujets; des Idées d'accidents, qui ne peuvent, par définition, subsister en soi, puisqu'ils résultent de la rencontre fortuite de séries causales indépendantes; des Idées des choses artificielles, des objets fabriqués et des produits de l'art, dont la notion est forgée par l'imagination créatrice de 1 artiste et qui ne semble pas devoir lui préexister. Enfin, ce qu'Aristote omet de dire, il y aura même des Idées de choses imaginaires, comme des animaux fabuleux de la mythologie, et des Idées de choses contradictoires, comme du cercle carrable, puisque nous avons une notion distincte de ces objets, et que nous pouvons claiment les définir en en analysant tous les éléments.

Une autre difficulté se présente, concernant l'étendue du monde des Idées, à laquelle Aristote, pas plus que Platon, n'a cru devoir songer. Le nombre des notions augmente sans cesse à mesure que s étendent nos investigations et que s'exerce l'activité de l'esprit humain : les idées de relation se multiplient avec les points de vue nouveaux sous lesquels on envisage les mêmes objets ; les notions de classes s'accroissent à mesure que nous embrassons des données de plus en plus

variées ; l'analyste crée à tout moment des entités nouvelles en posant des systèmes cohérents de conventions; bref, les notions d'espèces, de substances, de qualités, de quantités, de relations, de manières d'être, qu'élabore l'intellig-ence, constituent une liste toujours ouverte et qui s'allonge démesurément. Faut-il avouer que le monde des Idées s'accroît à mesure que nous formons des notions nouvelles, si bien qu'il existe actuellement un nombre indéterminé d'Idées embrassant, non pas seulement tous les possibles, mais même les choses contradictoires que l'on parvient à définir ? La question ne se posait pas à l'époque de Platon. Celui-là et ses contemporains, comme les Scolastiques, comme Raymond Lulle, comme Leibniz, admettaient qu'il existe un nombre invariable de notions correspondant à un système définitivement clos d'Idées séparées ou d'Essences réalisées. Ils admettaient, en outre, que la compréhension d'une notion est déterminée univoquement une fois pour toutes, puisque chaque notion subjective dans notre entendement correspond à une Idée, ou nature, ou essence immuable, existant dans un monde séparé ou dans l'intellect divin. Il y a, par cela même, pour chaque notion distincte une définition adéquate, qui en exprime la quiddité et qui lui correspond comme un chiffre, suivant l'expression de 1 Wquinate. La découverte que la liste des notions est toujours ouverte, qu e leur contenu évolue avec le langage qui l'exprime à mesure que se réalise l'adaptation progressive de l'esprit à la nature, fut, pour le réalisme platonicien et augustinien, une condamnation aussi péremptoire que le transformisme pour le réalisme péripatéticien, qui postule l'existence d'un nombre fini de formes spécifiques invariables.

Le rapport des Idées entre elles donne lieu à de nouvelles impossibilités. A part la liste toujours ouverte et en. partie arbitraire, parce que circulaire, des idées simples, toutes les autres idées sont composées. Comment concevoir cette composition des Idées entre elles, cette [J.i^tg dà'j^v, dont Platon a reconnu la nécessité dans le Sophiste^ pour rendre compte de la possibilité du jugement. Elle exige que des opérations logiques (addition, multiplication, négation, itération, abstraction) interviennent ad extra pour combiner des Idées simples : or, seule une pensée agissante peut réaliser de semblables opérations ; les Idées ne peuvent pas automatiquement se mélanger entre elles. L'expression nî^iç el^côv, mélange d'idées, laisse du

reste entendre que, pour Platon comme pour Leibniz, la formation d'idées complexes se fait toujours par multiplication logique, d'où suit liiupossibilité d'expliquer qu il y ait des idées négatives ou exclusives les unes des autres. Enfin, chaque Idée étant unique de son espèce, comment peut-elle se mélanger à plusieurs autres, sans perdre son unité originelle. et comment les idées composées, qui résultent d'un mélange, peuvent-elles cependant ne pas cesser d'être simples?

La participation des choses sensibles aux Idées est encore plus incompréhensible ; et, ainsi que le remarque le Stagyrite, Platon a laissé à d'autres le soin de l'expliquer. Comment une Idée unique est-elle participable par plusieurs sujets sans s'évader hors d'elle-même et sans perdre son unité première ? Soit un individu sensible tel que Socrate. Il n'existe que par participation à un grand nombre d Idées de substances ou d'accidents ; il est un composé d'Idées, et comme le lieu de leur intersection. Mais les Idées composées résultent aussi dun mélange d'Idées simples. Qu'est-ce qui distingue, dès lors, le composé concret d'Idées qu'est un individu sensible, du composé idéal d'Idées qu'est toute Idée complexe ? Qu'est-ce qui distingue, en d'autres termes, la. u.é9zç.iç de la aj'ft; ewô^v? Invoquera-t-on la matière première, ce réceptacle amorphe qui reçoit l'empreinte des Idées : de nouvelles difficultés vont surgir. Comment expliquer qu'un fragment de matière première soit informé par telles Idées et non par telles autres ; qu'estce qui explique surtout qu'informé à un instant donné par une Idée, il le soit à l'instant suivant par une autre ? Pourquoi les Idées n'engendrenl-elles pas, sans cesse et toujours, les mêmes objets sensibles ? Etant immuables, immobiles et uniques, comment peuvent-elles être le principe d'êtres changeants, multiples et corruptibles ? Si l'Idée est cause exemplaire, elle ne peut exercer son action plastique sur la matière que par le ministère de causes motrices. Par sa nature, l'Idée est donc incompatible avec les conditions du devenir sensible qu'elle avait pour mission de rendre intelligible.

III. — Les formes substantielles d'Aristote déduites des conditions de possibilité de la Science.

Aristote admet les deux premières conditions posées par Platon pour que la science soit possible : les propositions, pour

être scientifiques, doivent être éternellement vraies ; cette condition n'est elle-même réalisée que si l'objet de ces propositions est immuable et éternel. Plus rigoureux que son maître sur ce point, il va jusqu'à le gourmander pour avoir dit que la géodésie était la science des grandeurs et des figures sensibles réalisées passagèrement sur la terre : « Il n'est pas vrai que la Géodésie soit la science des grandeurs sensibles et sujettes à la destruction, car ces grandeurs une fois détruites, elle se trouverait elle-même anéantie^. » Il déclare qu'il n'y a pas de science des individus, parce que leur définition, vraie durant leur vie, cesse de l'être lorsqu'ils périssent : il est bien vrai que Socrate pendant sa vie est tel ou tel, mais non après sa mort : « des choses périssables, il n'y a point de démonstration, il n'y a pas de science absolue, il y a seulement une sorte de science par accident, qui n'est pas une connaissance de l'universel, mais seulement une connaissance de ce qui arrive en de certains moments et dans certaines circonstances- ». 11 n'y a de science proprement dite que du général, non du particulier ou de l'accidentel. Aristote pose à ce sujet une identité rigoureuse entre ce qui est éternel et ce qui est nécessaire, identité que le Néoplatonisme alexandrin arabe, juif, et la scolastique latine s'entendront à rejeter pour sauvegarder la distinction de la créature du créateur : (( Nécessairement et toujours vont ensemble... Si donc quelque chose existe nécessairement, cette chose est éternelle; — To yà,o iç, a.vx-f/:r,z, /.xi h.d xu.cf.... wj-' el ïrjxi i| y.vxyy.ri^, at.dl.ov fort, y~où el aiâiov, i; àvay/./;;-'. » L'objet d'une science véritable devra donc présenter le double caractère d'éternité et de nécessité.

Aristote n'en conclut pas que le monde sensible soit inconnaissable, si bien que, pour donner un aliment à la science, il faille doubler le monde sensible, soumis au devenir, d'un monde intelligible, incorruptiiile et divin : il cherche dans les objets empiriques, et dans les abstractions qu'en dégage notre esprit, la matière même de la connaissance scientifique.

En ce qui concerne les mathématiques, il se révèle par pur conceptualiste. Les notions de l'arithmétique et de la géométrie pythagoriciennes ne correspondent pas à des nombres idéaux et à des figures types, ayant une existence

» Met., B 2, 997\ 32-33.

* /i An. I, 8-75", 24-26.

3 De General, el cornip., i r-'JSy'', 35; 338», i.

séparée clans un monde à part : elles résultent de l'abstraction qu'exerce notre esprit sur les objets sensibles, en les considérant isolément de toute matière et en supprimant en eux ce qui est purement qualitatif, la gravité ou la légèreté, la dureté ou la mollesse, le chaud ou le froid, pour n'y envisager que la grandeur et la continuité. « Les mathématiques n'étudient pas les nombres et les grandeurs d'êtres séparés de la matière, mais bien les nombres et les grandeurs des êtres que nous avons sous les yeux, non point qu'elles considèrent ces êtres en tant qu ils sont sensibles, mais seulement en tant qu'ils ont une grandeur ou qu'ils son-t distincts les uns des autres'. »

Ayant analysé très judicieusement, par ailleurs, la procédure logique des géomètres de son temps ■ ayant clairement remarqué que les êtres mathématiques n'ont qu'une existence conceptuelle et logique, on peut s'étonner de ce que le Stagyrite ne soit pas arrivé à une conception voisine de la nôtre, qui consiste à A'oir dans la Matliématique une science hypothético-déductive. Platon lui-même avait dit, en un passage célèbre de la République, que le mathématicien, avant de céder le pas au dialecticien, part d'un certain nombre d'hypothèses, qu il ne cherche pas à justifier, et en déduit des conséquences j usqu'à celle qu'il a dessein de démontrer, en restant toujours d'accord avec lui-même. Si Aristote n'a pas su tirer parti sur ce point de son couceptualisme ; s'il a vu dans les principes de l'arithmétique et de la géométrie, non des conventions opp')itunes suggérées par l'expérience, mais des propositions apodictiquement nécessaires, c est, comme nous l'avons dit, parce qu'il a confondu la forme avec la matière de la science, la certitude apodictique qui résulte de l'accord des idées, avec la vérité assertorique qui résulte de l'accord des idées et des faits.

A côté des sciences mathématiques, il y a les sciences de la nature, dont l'objet propre est, pour Aristote, le monde sensible ou Cosmos. Pour discerner ce que la science peut atteindre dans le flux mouvant des phénomènes que nous révèle la perception extérieure, il faut tout d'abord introduire une distinction, que le Stagyrite accepte avec tous les Anciens. Le Cosmos se compose de deux parties essentiellement distinctes : le ciel et le monde sublunaire compris à

» Met., M 3. 1077b, 3.

lintérieur de l'orbe de la Lune. Les corps célestes, formés d'éther, sont impérissables et divins. Les choses sublunaires, formées des quatre éléments et de leurs mixtes, sont soumises à la génération et à la corruption, à l'accident et au hasard. Il faut s'attendre à ce que, entre la science des phénomènes célestes et celle des phénomènes terrestres, il existe une démarcation bien tranchée.

La science du ciel comprend d'abord la théologie, qui étudie les svibstances immatérielles, éternelles et immobiles [aidix /.xï àyM-ziza), dont la nécessité est absolue, ce qui veut dire qu'elles ne peuvent pas être autres qu'elles ne sont. Ce sont les moteurs immobiles, qui président aux révolutions sidérales et constituent la hiérarchie ordonnée des dieux. Ensuite vient l'Astronomie qui étudie les circulations célestes, toutes rigoureusement périodiques. Bien que les astres soient soumis au devenir et renferment de la matière topique, puisqu'ils sont animés de mouvements de révolution, ils n'en sont pas moins objets de science. En effet, pour qu'une chose soit qualifiée d'éternelle, il n'est pas nécessaire qu'elle demeure immuablement identique à elle-même; il suffit qu'elle se reproduise périodiquement, identique à elle-même en toutes ses phases, un nombre indéfini de fois, ce qui arrive lorsque la série des antécédents et des conséquents est circulaire. Alors l'éternel retour des mêmes circonstances garantit l'éternelle production des mêmes effets. La périodicité éternelle, tout aussi bien que l'immutabilité éternelle, emporte une absolue nécessité : (( Ainsi, la nécessité absolue se retrouve dans le mouvement et la génération circulaires; du moment que le cercle a lieu, chaque chose se produit ou s'est produite nécessairement; de même que, réciproquement, s'il y a nécessité, la génération est circulaire '. »

La nécessité absolue, suivant cette dernière définition, n'implique pas, par l'exclusion de tout changement, l'impossibilité pour une substance d'être autrement qu'elle n'est : elle s applique aux substances susceptibles d'être ou de n'être pas, sujettes au devenir et à corruption, qui commencent et finissent dans le temps, et aux changements périodiques dont elles sont le siège, aussi bien qu'aux êtres immuables et divins. Elle s'applique aussi bien aux mouvements locaux des astres

' De Genenilione et corruplione, iî. ii-338a, 14-17.

incorruptibles qu'aux générations absolues, aux accroissements et aux diminutions, aux altérations qualitatives des substances périssables, dès que ces changements sont circulaires dans le temps, cest-àdire manifestent un caractère cyclique ou périodique. La nécessité absolue descend du premier moteur immobile aux circulations célestes, et des circulations célestes aux changements sublunaires qui sont sous leur dépendance.

Si l'on considère la science des choses sublunaires, les phénomènes qui s'y manifestent sont objets de connaissance dans la mesure où, sous l'influence des circulations célestes, ils se reproduisent avec périodicité. Mais, cette périodicité n'est jamais absolument régulière : la rencontre fortuite de séries causales indéiJendantes vient parfois troubler le rythme de leur production. Soumis à l'accident et au hasard, les phénomènes dici-bas obéissent à des lois le plus souvent vraies, mais non pas toujours comme les lois célestes: objets par conséquent d'une connaissance dialectique, non d'une science apodictique.

Où pourra-t-on découvrir, dans le monde sublunaire, des objets immuables et nécessaires, qui puissent donner lieu à une science apodictique ? C'est ici qu'intervient le réalisme aristotélicien. Dans l'universel flux des phénomènes, il y existe des invariants statiques qui marquent les temps d'arrêt du devenir : ce sont les formes substantielles ou types spécifiques, dont la pérennité est assurée par le renouvellement incessant des individus transitoires qui les actualisent, comme la danse des poussières fait l'immobilité du rayon qui les illumine. Les conditions réalisées dans le monde sublunaire sont en effet telles que les formes spécifiques sont toujours réalisées, en quelque lieu de Tunivers, en un certain nombre de représentants : « Telle espèce », déclare Robert Grosse- Teste, un des commentateurs médiévaux d'Aristote, « qui, en certaines régions, est détruite pendant l'hiver, se trouve conservée en d'autres lieux où règne une température pus douce; il n'y a point d heure, au cours des temps, où 1 un ne rencontre, en quelque endroit de la terre, la température et les conditions climatériques qui conviennent à la génération et à la perfection de cette espèce. Or, l'ensemble de l'Univers ne peut être parfait que si toutes ses parties subsistent. Il est doni vraisemblable que toute espèce demeure à tout instant;

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