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IV. — Critique du réalisme aristotélicien

A quelles conditions et dans quelle mesure le réalisme aristotélicien sauvegarde-t-il la possibilité d'une science de la nature ?

' Robert Grosse-Teste, évêque de Lincoln, Divi Robcrli Linconiensi'.s Arcliiepiscopi Parisiensis (sic) Aristotelis Posleriorum Aiialeticorum l.ihros, lib. II, c. 7, fol. 8. Venise, i537 (cité par Duhem, le Systùme du monde, t. "\'. p. 3'i8 .

N'insistons pas sur la distinction qu'Aristote établit entre la science des corps célestes, qui sont impérissables et divins, et celle des choses sublunaires, qui sont corruptibles et changeantes. Cette distinction s'est effacée aux xvi*' et xvfT siècles, lorsque Copernic, après Nicolas de Cuse et Léonard de Vinci, osa assimiler la Terre à une planète ; lorsque Tycho-Brahé, par létude de l'étoile qui avait apparu, puis disparu en lo-j-i, montra que les astres peuvent aussi s'engendrer et périr ; lorsque Galilée découvrit les taches du Soleil, les montagnes de la Lune, les satellites de Jupiter; lorsque,^ au long du plan incliné de Galilée, Newton fit descendre la mécaniquecélesle sur la terre.

Pour s'en tenir k la physique terrestre, tout n'est pas intelligible dans la nature au gré du Péripatétisme. Les caractères accidentels, susceptibles d'incessantes variations, qui particularisent les différents individus d'une même espèce ; le devenir proprement dit, toujours en perpétuelle transformation, demeurent opaques à la pensée. La science ne saisit^ dans l'individu, que le général ou l'essence spécifique ; dans le devenir, que ses temps d'arrêt ou les formes substantielles qui s'engendrent, par spécifications progressives, depuis la pure indétermination de la matière première jusqu'à l'acte le plus parfait. Celles-ci ne sont que les points de départ et les termes d'arrivée de changements qui, comme le Protée de la fable antique, restent insaisissables. La science est une classification de concepts; elle est un système de définitions parfaites : elle n'est pas encore la classification d'un -système de lois dérivées de quelques principes. Elle aboutit k dresser un arbre de Porphyre, une classification statique des différentes espèces de substances et des dilTérentes catégories de phénomènes. Elle réduit la logique à la syllogistique, qui est l'art de tirer parti des classifications.

Fidèle aux deux premières prémisses pt)sées par Platon : ne sont scientifiques que les propositions toujours vraies; ne sont toujours vraies que les propositions dont 1 objet est éternel et immuable, Aristote se voit dans l'obligation, pour sauvegarder la possibilité même des sciences de la nature, d'astreindre les formes spécifiques, qui sont l'unique objet de ces sciences, à trois conditions :

i" Elles sont éternelles, ce qui implique deux choses : le monde n'a ni commencement ni fin ; chaque espèce est

toujours représenté î, en quelque lieu de FUnivers, par un certain nombre d'individus, si bien qu'il y a autant d'espèces de corps aujourd'hui qu'on n'en pourra jamais compter;

2° Elles sont fixes : elles ne subissent pas dévolution au cours du temps ;

3° Chacune d'elle subsiste, une, entière et indivisible, dans chacun des individus qui la représentent, ce qui implique que les caractères génériques et spécifiques, communs à tous les individus d'une même espèce, ne sont pas susceptibles de plus ou de moins, d'intensité ou de rémission. C'est ainsi que la raison, qui est la différence spécifique de l'homme, est naturellement égale chez tous les êtres humains, comme le professera Descartes,

Ces trois conditions comportent le corollaire suivant. De même que Platon n'admet qu'un nombre fini et bien déterminé d'idées, Ai-istote, qui projette celles-ci de leur Olvmpe dans les individus sensibles, n admet, en nombre beaucoup plus restreint, qu'une quantité bien déterminée de formes substantielles, dont on peut bien multiplier arbitrairement les exemplaires, mais sans pouvoir créer une seule forme nouvelle authentique. L'idée d'obtenir de nouveaux mixtes par synthèse chimique, ou de nouvelles espèces organiques par transformisme expérimental, est incompatible avec le péripalétisme, L essor de la chimie en fut fort gêné pendant le moyen âge, jusqu'au jour où Bacon, réagissant contre le dogme aristotélicien : il n'y a pas de production possible de la forme, assigna, comme but à la puissance humaine, la création de natures nouvelles par la combinaison de natures simples.

Les trois conditions, auxquelles sont assujettis les invariants statiques du flux des phénomènes sublunaires pour qu'on puisse en avoir une connaissance scientifique, sont infirmées par les données de la science contemporaine :

1° Les espèces chimiques et organiques ne sont pas éternelles. Les premières apparaissent progressivement au cours de l'évolution sidérale, à mesure que se réalisent les conditions de pression et de température nécessaires à leur formation; les secondes voient le jour avec les conditions d'habitat propices à la vie sur les planètes. Les unes et les autres disparaîtront avec les conditions indispensables à leur maintien.

2° Les espèces chimiques et org^aniques ne sont pas invariables. Les transmutations radioactives nous font assister à la transformation spontanée des atomes d'éléments chimiques; les espèces organiques évoluent par mutations brusques ou adaptations lentes.

3° Les caractères communs aux dilï'érents individus d'une même espèce n'existent pas chez chacun d'eux au même degré, quantitativement et cjualitativement, sauf dans le cas des dillérents échantillons d'un élément chimiquement pur. x\. part ce cas, il n'y a pas deux minerais dans l'écorce terrestre ou deux protoplasmas parmi les organismes vivant à sa surface, qui soient rigoureusement identiques. Les hommes sont inégalement doués de raison, puisqu'il y a des idiots de naissance. Les cas tératologiques, dont Locke a tiré le parti que l'on sait, prouvent que (( les bornes des espèces sont établies par les hommes et non par la nature, si tant est qu'il y ait dans la nature de telles bornes fixes et déterminées' ».

En conséquence, le nombre des formes substantielles n'est pas déterminé une fois pour toutes, et on ne saurait dire avec Linné : Tôt nurneraryius species quot ab initio creavit Ens infinitum. Par la synthèse chimique, on réalise de nouveaux composés; dans les transmutations radio-actives, un élément primitif dégénère en une série de produits de substitution; au moyen du transformisme naturel ou expérimental, on obtient, à partir d'espèces définies, des variétés, des races et des espèces nouvelles.

V. — Les conditions de possibilité de la science : les invariants fonctionnels.

Nous pouvons résumer ainsi la discussion précédente. Platon est conduit à la théorie des Idées, en posant trois conditions de la possibilité de la science, dont l'existence est indiscutable depuis les Pythagoriciens : i"* les propositions scientifiques doivent être toujours vraies; 2*> elles ne peuvent l'être que si elles portent sur des objets éternels et immuables ; 3" les objets sensibles, étant soumis au devenir, à la génération

• Locke, Essai sur ienlendemenl kmi^aiii, II, c. 6, 3o.

s-Zj les paralogismes du rationalisme

et à la corruption, ne sont pas susceptibles de science.. Platon en conclut que l'objet de la science doit être distinct du monde sensible : il constitue un monde à part, le monde intelligible des Idées.

Des trois conditions posées par son maître, Aristote retient les deux premières et rejette la troisième. Il raréfie considérablement le monde des Idées et le projette dans le monde sensible, abandonnant l'unité de l'Idée, mais non sa fixité et son éternité. Les Idées platoniciennes deviennent des formes spécifiques, immanentes aux individus concrets dont elles constituent l'essence ou la quiddité. Idées platoniciennes, formes aristotéliciennes sont des invariants statiques susceptibles de définition et de classification, les unes appartenant à un monde séparé, les autres au monde sensible.

Des trois conditions posées par Platon, des deux conditions acceptées par Aristote, la science moderne ne retient que la première : une proposition scientifique est une proposition tovijours vraie. Mais la vérité perpétuelle d'une proposition n'implique ni l'éternité, ni l'immutabilité de son objet, ni même son existence actuelle.

Les propositions que formulent les sciences descriptives et historiques comportent bien un jugement d'existence empirique. Elles impliquent que les objets et les événements sur lesquels elles portent aient existé, mais non point qu'ils existent actuellement, ni, a fortiori, qu'ils soient éternels et immuables. Pour qu'elles soient perpétuellement vraies, c'est-à-dire vraies pour tout esprit susceptible de les comprendre, il suffît quelles contiennent une circonstance de temps, qui revient toujours à noter soit le synchronisme d'une événement avec un autre, soit sa postériorité ou son antériorité vis-à-vis d'autres événements, suivant une certaine méthode de compter le temps. Il demeurera toujours exact, bien que ces événements soient révolus à jamais, que le plissement hercynien, l'éclipsé de Thaïes, le passag-e du Rubicon par Jules César se sont produits dans le temps, en rapport de succession et de coexistence avec certains autres phénomènes antérieurs, contemporains ou postérieurs, pour des observateurs liés à la Terre.

Les propositions des sciences systématicjues, telles que la chimie et l'histoire naturelle, n'impliquent aucun jugement d'existence empirique. Ellessontpurement hypothétiques. Elles

formulent les rapports de dépendance constante entre les caractères des ditférentes espèces de corps, inorg-aniques ou organiques, sans impliquer (jue ces espèces existent actuellement, et, a fortiori, qu'elles aient existé de tout temps. La loi : le phosphore fond à 44 (lef/re's, sig-nifîe que, si un corps chimiquement pur présente le même poids atomique, la même conductibilité, la même forme cristalline, les mêmes affinités chimiques que ce que nous convenons d'appeler le phosphore, il présentera aussi le même point de fusion. De même, les lois de l'histoire naturelle énoncent que, si tel type spécifique est réalisé chez un individu, celui-ci présentera telles corrélations org-aniques, etc.

Les lois des sciences théoriques abstraites, qui se rapportent aux phénomènes envisagés dans tous les cas possibles, suivant la définition donnée par Auguste Comte, puis précisée par M. Goblot de façon à en exclure la partie systématique de la chimie, sont toutes hypothétiques. Elles ont pour objet des invariants fonctionnels : elles exprinient les rapports de dépendance fonctionnelle qui lient les variations concomitantes des diverses grandeurs physiques.

La science aristotélicienne est une systématique. Elle n'envisage que les invariants statiques qui marquent les temps d'arrêt du devenir. Celui-là, qu'il se manifeste sous forme de mouvements locaux, d'accroissements et de diminutions quantitatives, d'altérations qualitatives, de générations et de corruptions substantielles, était tenu par les Anciens pour inintelligible et non assimilable par la pensée. 11 en fut autrement à la Renaissance, lorsque Kepler découvrit les lois du mouvement planétaire et Galilée celles de la chute des graves. Les formules mathématiques qui les traduisent permettent de calculer à chaf[ue instant, une fois connues les conditions initiales, la position des planètes sur leur orbite et celle des graves sur leur chemin de parcours. Qu'est-ce à dire, sinon qu'il existe des invariants dans l'universel devenir, qui consistent dans des rapports de concomitance, exprimés par des fonctions mathématiques, qui ne changent pas', lorsque les variables qui y figurent prennent une infinité de valeurs diverses.

La découverte réalisée par Kepler et par Galilée au sujet des mouvements locaux, les fondateurs de l'Electrodynamique et de l'Electromagnétisme, de la Thermodynamique, de la

Mécanique chimique la renouvelèrent au sujet des mouvements d'accroissement et de diminution, comme les variations que subit Tétat thermique, électrique ou magnétique des corps; des mouvements d'altération, comme les changements d'état physique; des mouvements de génération et de corruption, comme l'apparition ou la disparition d'un mixte, lorsque deux corps différents et chimiquement combinables, en équilibre statistique l'un vis-à-vis de l'autre, sont soumis à des variations de température et de pression. Le devenir, à quelle catégorie qu'il appartienne, devient intelligible et susceptible de science.

Les lois, qui traduisent les rapports invariables de dépendance fonctionnelle entre les phénomènes naturels concomitants, sont conditionnelles. Elles énoncent que, si telles circonstances expérimentales sont réalisées, tels effets se produiront. Elles ne postulent nullement la réalisation actuelle et permanente des conditions qu elles envisagent hypothétiquement. La physique terrestre ne serait pas fausse pour un esprit pur qui habiterait Bételgeuse ; elle se rapporterait simplement à des conditions non encore réalisées sur cette étoile ; de même, la physique des nébuleuses n'est pas fausse pour les Terriens, puisque des astronomes s'y adonnent avec succès : elle se rapporte seulement à des conditions qui ont cessé d'exister dans le système solaire.

Ainsi, l'existence de la science ne justifie ni le réalisme transcendant des Idées de Platon, ni le réalisme immanent des formes substantielles d'Aristote. La seconde condition requise par ces deux philosophes n'est nullement exigible. Pour être toujours vraie, une proposition n'a pas besoin d'impliquer l'existence actuelle et permanente de son objets Sauf dans le cas des propositions historiques, qui impliquent l'existence d'un fait passé, présent ou à venir, les lois de la nature, que formulent les sciences concrètes systémati- ({ues ou les sciences théoriques abstraites, sont toutes hypothétiques. Elles énoncent que, si tels caractères spécifiques sont présents chez un individu, tels autres y sont réalisés; ou que, si une certaine grandeur physique varie dune certaine façon, telle autre grandeur varie en fonction d'elle, suivant un certain rapport : dans le premier cas, elles portent sur des invariants statiques^ dont on envisage l'existence hypothétique; dans le second cas, elles portent sur des invariants fonction-

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nels, c'est-à-dire, non sur les grandeurs physiques essentiellement variables clans les transformations naturelles — sauf un petit nombre d'entre elles, comme l'énergie dans les transformations physico-chimiques — , mais sur les rapports constants qui lient les variations concomitantes de ces grandeurs en fonction les unes des autres.

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