IV. — Le principe de l'éminence de la cause
Si l'on cherche l'origine du principe existentiel et causal du maximum, sur lequel repose l'argument platonicien et scolastique des degrés, on la trouve dans un autre principe plus général, le principe de l'éminence de la cause qui s'énonce ainsi : Le supérieur ne saurait procéder de l'inférieur ; le moins ne saurait rendre raison du plus; par suite : La cause doit contenir plus de perfection que son effet. C'est ce qu'exprime Avicébron. dont l'autorité fut si grande au Moyen âge, lorsqu'il écrit : « Il faut nécessairement que toute cause imprime ses formes et ses ligures à son elîet. Mais jamais ce
' Oxon., 1. I, a 2, q. i et 2, n. id.
* Apologia doclse ignorantiiv. 1. II, c. 3.
3 la p., q. 3, a. g.
< Discours de la méthode, 4« partie; AI, 35 36.
qui est imprimé n'égale en force et en perfection ce par quoi il est imprimé '. »
Pour rendre compte de la présence dune qualité imparfaite chez un être fini, l'ontologisme platonicien - et scolastique requiert l'existence séparée de cette qualité a un degré absolu de perfection, et fait dériver la possession de cette qualité par un sujet, à un degré de moindre perfection, de la composition de cette qualité en soi, participée par le sujet, avec un principe limitatif qui lui est extrinsèque. Ce principe limitatif peut être, soit la qualité contraire : c'est ainsi que Socrate n'est pas la grandeur en soi, parce qu'il est mélangé de grandeitr et de petitesse ; soit la privation de la qualité participée : la science humaine n'est pas la science parfaite, parce que, sachant certaines choses, l'homme ignore certaines autres qu'il est pourtant susceptible de connaître ; soit la négation à tout jamais de la qualité participée : la science humaine sait certaines choses, mais reste ignorante de certaines autres, qui lui demeurent par nature inaccessibles. Cette façon de voir est en parfait accord avec le principe fondamental du réalisme : A toute notion abstraite dans notre esprit correspond hors de lui une réalité objective, qui contient formellement ce qui est nffirmé du contenu de cette notion. Or, les notions de la grandeur, de la beauté, de la bonté, de la science ne comportent pas le concept d'une limite et, surtout, de telle limite : la grandeur n'est pas de soi mélangée de petitesse, la beauté de laideur, la science d'ignorance ou d'erreur ; autrement dit, l union inconditionnelle du divers est impossible. Un individu sensible doit donc participer à des Idées contraires, pour qu'on puisse rendre compte de la présence en lui de qualités multiples à des degrés divers de perfection.
La distinction logique de l'essence et de l'existence, dont l'une répond à la question Quid sit et l'autre à la question Ansit, devait, en vertu du principe de l'éminence de la cause, conduire à poser la distinction ontologique de l'essence et de 1 existence au sein des créatures. Toute créature résulte, pour les Thomistes, de la composition réelle de l'existence divine participée et d'un principe limitatif, la puissance fînie de l'essence, dont la capacité restreinte circonscrit et contracte
' Fons vide, tract. III, c. 22, p. i3o; éd. Bi'iumker, Munslcr. 1895.
l'acte d'exister et le fait appartenir ;i tel g-enre, à telle espèce, à tel individu. « Toute créature, déclare saint Bonaventure, a une existence finie et limitée : elle a, par conséquent, une txistence circonscrite; mais, partout où il y a une existence limitée, il y a quelque chose qui contracte et qj-ielque chose ([ui est contracté : par suite toute créature est composée... Les créatures sont composées et ne sont pas vraiment simples, parce quelles sont mélan^^ées d'acte et de puissance, et cela parce qu'elles ont une existence limitée par suite d'un principe qui la contracte en genre, en espèce '. » Saint Thomas écrit de même : « Toute créature a une existence finie, mais l'existence qui n'est pas reçue dans quelque chose est infinie et, mieux encore, absolue. Donc, toute créature a une existence reçue dans quelque chose ; d'où il suit nécessairement qu'elle est constituée au moins par deux principes distincts : l'existence et ce qui reçoit l'acte d'exister : ita oportet quod habeat duo ad minus principia, se. esse et id quod esse recipit... Elle est ainsi composée d'existence et d'essence : ita componitur ex esse vel quv est, et quod est". » Il en résulte que Dieu a créé simultanément le principe limitatif qui reçoit l'existence et l'acte d'exister : « Il convient de dire qu en même temps que Dieu confère l'existence, il crée ce qui reçoit l'existence ; Dicendum quod Deus simul dans esse, producit id quod esse recepit ' " ; et ailleurs : « Par le fait même que l'existence est conférée a la quiddité, ce n'est pas seulement l existence, mais la quiddité même qui est dite être créée ; — Quod ex hoc ipso quod quidditati esse attribuitur, non solum esse, sed ipsa (juidditas creari dicitur, quia antequam esse habeat, nihil est^. »
Refuser d'admettre ([ue les individus sensibles participent à plusieurs idées distuictes, ce serait, pour Platon, tomber dans le monisme des Eléates. Refuser d'admettre que la créature soit composée réellement de deux principes constitutifs distincts, l'essence et l'existence, qui sont, l'un vis-à-vis de 1 autre, comme la puissance vis-à-vis de l'acte, ce serait, pour les Thomistes, sombrer dans le panthéisme des Chartrains. « 11 est impossible, déclare l'Aquinate. qu'il existe une
' S. llonaveiiture, I Seul., disl. 3, q. 2; éd. Quaracchi, t. I. p. 167-168. ' S. Thomas, / Senl., dist. 8, q. 5, a. i.
* De Potentiel, q. 3, a. i, ad 17.
* De Poter.tia, q. 3, a. 5, ad 2.
346 LES PARALOf.ISMES DU RATlUNALISMi:
essence créée infinie, par cela même que son existence nest pas absolue et subsistante, mais reçue dans quelque chose. Si, en ellet, elle était absolue, elle ne différerait pas de l'être divin : si enini esset absolutum, non differt ab esse divino*. » On ne pourrait, en effet, envisager l'éventualité de deux ou plusieurs êtres infinis actuellement existants : « Il est impossible qu'il y ait deux êtres absolument infinis. L'être, en effet, qui est -absolument infini inclut toute la perfection de l'être; si donc il y avait deux êtres infinis, on ne voit pas en quoi ils pourraient différer. ()r, l'existence subsistante doit être un être infini, parce qu'elle nest pas délimitée par quelque chose qui la reçoit. 11 est donc impossible qu^il y ait une existence subsistante en dehors de l'être premier-. « Ainsi, en l'absence de tout principe limitatif qui la recueille et la contracte, quo aliquid limitaLiim est, l'existence est de soi infinie, et, comme telle, unique. Si les créatures n'étaient pas composées d'essence et d'existence, elles se confondraient avec l'Etre infini qui est Dieu. Les jDhénomènes delà nature ne seraient plus que les modes divers de la substance divine, ce seraient des théophanies, comme dans le système de Scot Erig'ène.
La preuve classique a continrjentia miindi, qui tire l'existence d'un être nécessaire de l'existence conting-ente des créatures, en vertu du principe de raison suffisante interprété dans l'hypothèse substantialiste, n'est qu'un cas particulier de la preuve des degrés. Comment savons-nous que l'existence des créatures est contingente : parce qu'elle est limitée, les créatures étant soumises à la génération et à la corruption, au devenir et à la mort. Mais l'existence subsistante, qui existe par soi, n'est pas par soi limitée : l'existence des créatures n'est donc pas subsistante, mais participée : elle leur vient d'ailleurs. Il faut donc avouer, en vertu de l'impossibilité de remonter à l'infini dans la série actuellement hiérarchisée des causes, un être infini qui existe a se, nécessairement, en vertu même de son essence. Ce qui est vrai de l'ordre des êtres, 1 est encore de la généalogie des idées, seulement il suffit que la cause d'une idée contienne une perfection égale à celle impli-
• / Senl., dist. 43, q. i, ail i; comp. Oc Verilate, q. 2, a. a, ad 5; Qioill. VII, a. I, ad I.
2 II C. Gentex, c. ôa, a. 3, 29.
LE RÉALISME 3'i7
quée par cette idée, et non pas supérieure comme dans la généalogie des êtres. En désaccord avec les Thomistes, qui donnaient comme note caractéristique de Dieu l'aséilé, Scot voit dans Vinfinilé le constitutif formel de l'essence divine. L'infini ne dérive pas de l'expérience à titre d'idée composée. De la combinaison des idées issues de 1 expérience, on peut bien tirer celles de bien, de suprématie, de réalité; et, en les rassemblant, celle du Souverain Bien; mais le concept d'infini est plus parfait que toutes ces perfections : « conceptus entis infiniti est perfectior quocumque conceptu respondente perfectioni attributali '. » C'est une idée simple : « Elle est plus simple que le concept de l'être bon, de l'être vrai et d'autres semblables, car 1 infini n'est pas comme un attribut ou une affection de l'être, c'est-à-dire de ce dont on raffîrme, mais il désigne le mode intrinsèque de cette entité'-. » Etant une idée simple, l'idée d'infini ne peut provenir de l'expérience : « aucune idée simple propre à Dieu, ne peut être produite dans notre entendement par un objet créé. En effet, un objet ne peut produire Vidée simple d'un autre objet que s'il le contient soit virtuellement, soit formellement^ ». Or. tout objet créé est fini. Il reste que l'idée d infini soit produite en nous, soit par une illumination spéciale où notre âme est purement passive, comme le soutient Henri de Gand : soit par l'énergie propre de notre intellect actif, émané de la lumière divine, comme le professe le Docteur Subtil.
Dans le principe invoqué par Duns Scot : Un objet ne j/eut produire l'idée simple d'un autre objet que s'il le contient soit virtuellement, soit formellement, on reconnaît un principe analogue à celui qu'invoque Descartes dans la preuve de l'existence de Dieu tirée de l'existence en nous de l'idée d infini. La réalité objective de nos idées requiert, selon lui, une cause dans laquelle cette même réalité soit contenue formellement ou éminemment. Pour prouver que l'idée de l'infini ne peut nous venir que de Dieu, il suffit alors de montrer : c( qu'il n'est pas vrai que nous concevions l'infini par négation du fini, vu qu au contraire toute limitation contient en soi la négation de l'infini ^ ». Si l'on devait admettre, avec
' / Senl., dist. 3, q. 2.
* Loc. cit.
3 Miscellaneorum. q. 5, 2».
* Réponses aux ■'>" Dhjectinnx. C. I, 266.
348 LES l'ARALOGISMKS DU RATIONALISME
Gassendi^ que nous nous élevons à l'idée des perfections absolues, en amplifiant les qualités participées à un moindre degré de perfection par les créatures, encore faudrait-il reconnaître que « cette vertu là d'augmenter et d'accroître les perfections humaines, jusqu'à tel point qu'elles ne soient plus humaines, mais infiniment relevées au dessus de l'état et condition des hommes, ne pourrait être en nous, si nous n'avions un Dieu pour auteur de notre être *.» Mais, en réalité, bien loin que l'idée que nous avons de Dieu se forme successivement de l'augmentation des perfections des créatures, « elle se forme tout entière et tout à la fois de ce que nous concevons par notre esprit l'être infini, incapable de toute sorte d'augmentation"-. »
V. — L'Origine psychologique et les difficultés du principe de l'éminence de la cause.
Le principe de l'éminence de la cause : l'inférieur ne saurait rendre raison du supérieur, dérive de l'anthropomorphisme primitif, qui consiste à expliquer les phénomènes les plus simples de la nature à l'image de ce phénomène prodigieusement complexe qu'est l'homme. On peut dire que ce principe inspire et caractérise la pensée antique et médiévale, par opposition à la pensée moderne, qui invoque les idées inverses d évolution et de progrès^ Suivant les Anciens et les Scolastiques, on ne peut rendre compte du moins que par le plus, de V imparfait que par le parfait.
Cela est d'abord évident pour toutes religions de l'Antiquité classique, où l'univers est conçu, soit comme l'œuvre d'un Dieu tout-puissant qui le tire du néant par l'action créatrice de son verbe, soit comme celle d'un démiurge organisateur qui informe un chaos primitif et le soumet à des lois, soit comme une série d'émanations de plus en plus dégradées d'un principe premier parfait et ineffable''.
Il en est de même pour les grands systèmes philosophiques de l'Antiquité, qui représentent l'apport de la pensée libre, le
' Réponses aux ."ifs Objections, ('. n, 274-275. - Réponses niix .5es Objections, C. 11. 276.
■i Cr. L. Ilou^ier, In Reprise de lu querelle des Anciens et des Modernes, ap, la Phalange, 1918.
^ Comp. ce qu'Aristole dit des premiers théologiens, Met. N, 4, '90''> 8.
résultat de ce que les Pères de l'Eglise appelaient la sag-esse profane : le Platonisme, le Péripafcétisme, le Néo-platonisme.
Pour Platon, le monde des apparences sensibles, soumis à la génération et à la corruption, est l'image plus ou moins altérée, réfléchie sur la glace sans tain de la matière primitive qui la multiplie dans l'espace et le temps, du monde réel des Idées incorruptibles et divines. L'écart entre les individus sensibles et les paradigmes idéaux, qui leur servent de causes exemplaires, est expli(jué, dans le Phédon, par la participation simultanée de chaque individu à plusieurs idées opposées, dont le mélange détermine le degré de perfection relative ; dans le Timée, par la résistance delà matière première, animée d'un mouvement erratique, à l'action plastique des Idées.
Selon la cosmologie d'Aristote, le cours du monde s'explique par l'appétit de la matière vis-à-vis de la forme, par sa tendance à réaliser son entéléchie, qui constitue un état de perfection plus grand que l'état de privation où elle se trouve. Or, en la matière, la forme est imprimée par un être qui est l'exemplaire ou le modèle de la substance à produire : cet exemplaire est le moteur du mouvement qui substitue la forme désirée à la privation. De moteur en moteur, on remonte jusqu'à Dieu, qui meut le monde par son attrait. Ci'est toujours la causalité éminenle de l'idée exemplaire qui, de transcendante qu'elle était avec Platon, est devenue ici immanente. La hiérarchie des moteurs, l'antériorité, dans l'ordre absolu des choses, du moteur sur le mobile, de la fin sur les moyens, du tout sur les parties, de l'acte sur la puissance, vérifient le principe : la cause est plus parfaite que Veffet. l'inférieur s'explique par le supérieur. L'ordre qui se manifeste à nos sens dans le temps, et qui va de l'indéterminé au déterminé, de la puissance ambiguë à l'entéléchie, du germeà l'organisme adulte, ne doit pas nous faire illusion sur ce point. L'évolutionnisme mécaniste qu il manifeste a sa raison profonde dans un ordre téléologique, symétriquement inverse, principe caché de sa direction et de sa détermination, qui subordonne, au regard de l'intelligence et de l'être, l'explication mécaniste des choses à leur explication finaliste.
D'après le Néoplatonisme, qui synthétise la pensée du monde antique en combinant les grands systèmes philosophiques helléniques avec la révélation judaïque, le dogme chrétien et la gnose orientale, la descente graduelle des processions, à
partir de la première hypostase, repose sur l'abaissement, le relâchement {-jnôoxfjt;, 'j'fî'Ji;) en imparfait et en multiplicité de rUn inelîable, qui est « le maximum de toutes choses * ».
Plus on avance dans l'histoire du Néoplatonisme arabe, juif et chrétien -, plus on constate que la hiérarchie descendante des causes de plus en plus particulières tend k vérifier ce principe, que Bergson discernait dans tous les raisonnements des philosophes grecs de Platon à Plotin : L existence d une réalité implique V existence simultanée de tous les der/rés intermédiaires entre elle et le pur néant, qui en sont comme la monétisation dans le temps et l'espace. Le principe existentiel de la limite n'est, en quelque sorte, que la proposition réciproque de celle-ci.
Ce qui fait la difficulté d une pareille conception, c'est de comprendre comment le supérieur peut se dégrader en inférieur, comment du parfait peut sortir l'imparfait : cest le problème du mal. Depuis que Saint Augustin en dissertait contre les Manichéens, jusqu'à Leibniz en disputant contre Bayle, on peuc dire que les grandes hérésies : Gnosticisme, Origénisme, Manichéisme, etc., furent des tentatives d'explication de l'existence du mal, soit par le dualisme originel de deux principes coéternels, Dieu et la matière première, suivant le Platonisme, l'Aristotélisme, le Philonisme, ou le Bien et le Mal selon la théurgie persane ; soit en multipliant entre le Très- Haut et sa créature les intermédiaires, tenus pour seuls responsables du mal et de 1 imperfection régnant ici-bas, comme dans la Gnose orientale, l'Arianisme et le Néo-platonisme.
Dans la théologie scolastique, la responsabilité du mal est imputée au libre-arbitre de l'homme ; mais le libre-arbitre apparaît difficilement comme une nécessité de la création et comme un bienfait de la providence. 11 n'est, avant la faute originelle, que le triste privilège qu a l'homme de pécher et de se damner. A ce titre, il n'est pas seulement une privation, mais encore une imperfection positive, qui demande à être justifiée. Quoi qu'il en soit, et qu'on l'attribue à un démiurge
' Plotin, Knnéades. Enneadis se\t;e lib. IX, art. 6 (éd. Firmiii-Didot, p. 534K
* Surtout dans le Liber de Caii.sis, dans la Théologie d'Arislote, chez ProcluSjAl Farabi. Avicenne, Al Gazali, Avicehron.Jean Scot Erigènc, Nicolas de Cuse, etc.
Li: RÉALISME 351
maladroit, à une matière première cahotique et rebelle ou au libre-arbitre de l'homme ; qu'on en fasse une nécessité inhérente à l'activité ad extra, par voie de création ou de procession, du principe premier qui absorbe toute perfection, ou une contingence historique due à la faute originelle de nos premiers parents, l'existence du mal demeure la pierre d achoppement du principe antique et médiéval de l'éminence de la cause.
Ce principe semble, en outre, condamné par la science moderne, dans la mesure où elle aboutit à l'évolutionnisme spencérien. L évolution astrale nous montre 1 apparition progressive d'éléments chimiques de plus en plus complexes, à partir des gaz les plus simples, l'hélium, l'hydrogène et le nébulium. L'évolution organique conduit à considérer les espèces animales, non pas ainsi que l'imaginait Empédocle comme des hommes manques, mais comme des séries ascendantes d'organismes de plus en plus complexes, issues d'une souche commune comme les rameaux divergents d'un même tronc. Les organismes les plus' évolués dérivent de colonies animales primitives, offrant à l'origine une simple solidarité mécanique entre des êtres monocellulaires, puis progressivement différenciées au cours des âges parla division du travail, la sélection et l'adaptation au milieu. L'histoire hvimaine n'est pas circulaire, comme le pensaient les Anciens ; elle ne se répète jamais identiquement. A la Renaissance, et particulièrement au xvii' et au xviii*' siècles lors de la célèbre querelle des Anciens et des Modernes, est apparue l'idée du progrès indéfini, qui repose sur cette croyance optimiste qu'un état meilleur peut sortir d'un état moins parfait, que l'effet peut être plus excellent que la cause.
On serait tenté de soulever à ce sujet le problème réciproque de celui ([ui se posait à propos du principe de l'éminence de la cause. Mais, pour comprendre comment du moins peutsortirle plus, il suffit de recourir aux lois du hasard.
Imaginons un jeu où trente-deux combinaisons soient possibles à chaque coup. La chance de gagner chaque fois, en misant sur un numéro, est égale à un trente-deuxième. Si un joueur, dans ces conditions, gagne à chaque coup, en misant sur un seul numéro, nous n hésiterons pas à penser qu'il existe entre lui et le directeur du jeu une harmonie préétablie due à une entente cordiale : cette hypothèse équivaut à
celle, dans l'explication des phénomènes naturels, du linalisme providentiel. Imaginons un second joueur qui parie sur tous les numéros simultanément : il se donnera la très coûteuse satisfaction damour-propre de gagner à chaque fois, mais une somme moindre que l'ensemble de ses mises, et, sa fortune étant limitée, il courra à sa ruine. Tel ne serait pas son cas, s'il remplissait simultanément les fonctions de banquier et de ponte: ce qu'il perdrait comme ponte, il le récupérerait comme banquier. Il pourrait alors jouer indéfiniment et réaliser des coups de chance exceptionnels, amenés par les lois du hasard. La nature, disposant de l'infini du temps et récupérant toujours l'énergie qu'elle engage dans ses différentes transformations, est semblable à ce joueur magnifique. Par la folie prodigalité de ses mises, qu'autorise son inépuisable richesse, elle peut, sans définitive banqueroute, réaliser des réussites exceptionnelles, amenées en vertu des lois du hasard parmi d'innombrables défaites. Elle est semblable au tireur maladroit qui finit par faire mouche, en tirant cent coups à la minute avec un fusil automatique, tout aussi bien que le tireur exercé auquel suffit un coup bien ajusté. Pour expliquer les adaptations du monde vivant, il suffit souvent de faire la simple hypothèse que les variations individuelles des descendants d'une même lignée sont réparties au hasard, de façon à épuiser tous les cas possibles : les variations avantageuses, étant données les circonstances réalisées dans le milieu, assureront la survie des individus qui les possèdent, tandis que leurs congénères, moins favorisés par la chance, seront impitoyablement éliminés par sélection naturelle ^ Un peu de perfection relative résulte d'un tas énorme de matière gâchée. Si les harmonies toujours approximatives de la nature nous étonnent, c'est parce que nous ne réfléchissons pas au coût fabuleux de leur production. Une quantité prodigieuse de germes gaspillés est la rançon d'un organisme adulte viable.
Souvent encore, Tordre qui frappe nos sens à une certaine échelle de grandeur n'est que l'efTet d'ensemble apparent du mouvement désorganisé d'éléments en quantité considérable à
* Un 1res grand nombre de phénomènes de finalité sexiDliquent aujourd'liui par les lois du hasard et le calcul des probabilités. Tel est le cas de la loi de Mendel. — Cf. les travaux de M. Rabaud sur les instincts des insectes et sur la vie et la mort des espèces. ;ip. litilletin scienlijiqnc de h\ Fr:ince el de lu Belgiqne.
LE RÉALISME :m
une échelle de grandeur inférieure, en vertu des lois du hasard. C'est le cas pour toutes les lois statiques, telle que la loi de Pascal sur 1 érjuipartition de la pression d'un gaz sur les parois d'une enceinte. Pour prendre un exemple topique, considérons la loi exponentielle de la transformation des corps radio-actifs. Elle énonce que lu moitié des atomes de la masse d'une substance radio-active se transforme spontanément, par explosion brusque, en produits de substitution, en une période de temps déterminée toujours la même, et cela quels que soient la quantité de la masse considérée et Tàge auquel elle est parvenue. La première idée, tout anthromorphique, qui vient à l'esprit pour expliquer une transformation si merveilleuse, consiste à croire qu il existe une harmonie préétablie entre les atomes d'un même fragment de substance radio-active, c'està-dire qu'en chacun d'eux se trouve un mécanisme secret , accordé sur celui des autres, de façon à le faire exploser à son tour, à temps voulu, selon son heure. G est ainsi qu'on peut régler par un mouvement d'horlogerie l'explosion successive d'un chapelet de mines. Eh bien, le calcul des probabilités — la forme exponentielle de la loi en cjuestion et les fluctuations que présente le phénomène nous avertissent qu'il s'agit d'une loi de grands nombres — nous dispense de recourir à une harmonie si miraculeuse, à un agencement de mécanismes si bien concerté. Il suffit de considérer l'atome comme un monde fermé, d'une extrême complexité, dont les éléments sont en équilibre statique. Le hasard suffit dans ce cas à tout expliquer. La vie moyenne de la substance radio-active, c'est-à-dire le temps qu'il faut pour que la moitié de sa masse se transforme spontanément en produits de substitution, sera le temps nécessaire pour qu il y ait une chance sur deux de voir se réaliser une certaine distribution instable des éléments internes de l'atome, propre à déterminer son explosion, suivie d'une redistribution stable du mouvement désordonné de ses éléments. Si nous considérons alors les atomes, en nombre extrêmement élevé, d'un fragment de substance radio-active, il sera infiniment probable, en vertu des lois du hasard, que la moitié de ces atomes se désas:rè":era au cours de la vie movenne de cette substance
L'extrême complexité intestine des systèmes que nous considérons comme les plus simples, tels que l'atome et la molécule, et les lois du hasard permettent d'expliquer que du L. RouGiEB. 23
désordre individuel d'un grand nombre d'éléments puisse naître l'ordre statique de lelîet d'ensemble qu'ils manifestent à une échelle de grandeur supérieure. Cest ainsi que de la confusion d'an chaos peut naître la belle ordonnance d'un Cosmos. La structure discontinue des composants universels de tous les phénomènes (de la matière, de l'électricité, de l'énergie, des échanges énergétiques par rayonnement entre les systèmes matériels) et la mécanique statique nous dispensent, dès lors,de recourir à une explication téléologique dont s'accommoderaient mal les désharmonies et les cas tératologiques des espèces vivantes,- ainsi que les fluctiuitions observées autour des effets prévus des différents phénomènes physiques. La science moderne nous conduit ainsi à substituer à l'antique principe de Téminence de la cause, le principe moderne : soit de la suj\'minence de certains effets individuels pr'wiléyiés, due à des réussites de hasard, soit de la suréminence des effets d'enscjnhle, vis-à-vis de leurs causes individuelles, due à la loi des grands nombres.
Avec le principe ontologique que Ton suppose régir les conditions d'existence de l'être, change le type d'explication des phénomènes. Expliquer, un phénomène pour les Scolastiques, c'est le rattacher à ses causes exemplaires et finales, en disant quels paradigmes séparés ou de quelles formes substantielles immanentes il participe, et vers la réalisation de quelle entéléchie il s'achemine. Expliquer un phénomène, pour les savants d'aujourd'hui c'est le rattacher à ses causes efficientes. Le rattacher à ses causes efficientes, ce n'est plus, comme pour les physiciens du xviii" siècle et ceux du xix*^ jusqu'à Maxwell, le déduire syllogistiquement des principes de la mécanique rationnelle de Newton et de Lagrange, que les Leibniziens prétendaient déduire du principe métaphysique de raison suffisante et les Philosophes de la nature, inspirés par Kant, des condîtionis a priori de l'expérience : c'est, à l'exemple de (iibbs et de Boltzmann, en rendre compte par le calcul des probabilités, en partant d'un système très complexe d'éléments, en état d'agitation désordonnée. A la philosophie naturelle s'impose, dès lors, cette tâche nouvelle : établir un lien entre les phénomènes d'ensemble que révèlent nos observations et les phénomènes élémentaires, dont ils sont la résultante statique; entre les grandeurs physiques directement accessibles à nos instruments de mesure, qui intéressent tant d'éléments
à la fois, par somme ou par moyenne des grandeurs individuelles, qu'on peut pratiquement les traiter comme continues, et ces grandeurs individuelles elles-mêmes, essentiellement discontinues ; entre les propriétés des grains discrets (molécules, atomes et électrons) et les édifices qu'ils forment par agrégation. Le calcul différentiel et intégral, utilisé pour traduire analytiquement la notion de continuité, convient seulement à l'étude des systèmes, seuls directement perceptibles, composés d'un nombre prodigieux d éléments. Le calcul des probabilités s'adapte au contraire à Tétude des relations entre le monde réel des éléments de structure discontinue et le monde apparent des phénomènes continus ; entre les lois individuelles qui régissent ces éléments pris isolément, et les lois de grands nombres qui régissent les équilibres stati(jues et les systèmes stationnaires auxquels donne lieu leur brassage incessant'.
Il y a, en partant des données de la physique moderne, une explication statique de l'évolutionnisme spencérien à tenter, dans la mesure toutefois où l'évolutionnisme de Spencer, à l'aide de remaniements, peut être mis d'accord avec le second principe de la thermodynamique, le principe de Sadi Carnot. Il y a, en conséquence, toute une philosophie de la nature à tirer de la Mécanique statique de Gibbs, livre prodigieux, qui mérite d'être inscrit dans l'histoire de la philosophie comme inaugurant une période nouvelle de l'histoire des spéculations humaines.
' Cf. les Progrès de la Physique niulécuhiire (Méin. Soc. fr. Phys j, Paris, I9f4, cliap. I : lu Physuine du disconlinu, par P. Langevin : — L. Rougier, Ui Matérùilisulinn de l'énergie, Paris, 1919. p. i3i-i35.
CIIAPlTnK XIII
LE RÉALISME PLATONICIEN ET L'ARGUMENT DES DEGRÉS APPLIQUÉ AUX IDÉES DE RELATION