‹ Les paralogismes du rationalismeChapitre 81 sur 127 · I. — L'argument des degrés . appliqué aux idées de relation · texte numérisé non relu

I. — L'argument des degrés . appliqué aux idées de relation

Une autre origine du Réalisme platonicien est la suivante. La vérité et Terreur résident dans nos jugements. Les jugements simples d'expérience consistent à énoncer une relation entre deux ou plusieurs objets empiriques. Pour être à même déjuger qu'entre des objets empiriques existe bien telle relation, il faut posséder la notion de cette relation avant toute expérience.

Platon a exposé ce raisonnement dans le TJiéélèlc : il en tire argument en faveur de l'existence des Idées. Parton's, dit-il, de ce que la vérité réside dans un rapport de convenance entre un sujet et un attribut, pris comme termes de comparaison. Comparer deux objets consiste à découvrir leurs rapports de ressemblance et de différence, ce en quoi on peut les considérer comme égaux, ce en quoi on doit les tenir pour inégaux. Mais, pour découvrir de tels rapports, il faut déjà en posséder l'idée avant toute expérience. Les idées de l'être, de l'égalité, de l'inégalité, de la ressemblance, de la dilférence sont des modèles, des exemplaires sur lesquels se règle l'esprit dans les jugements qu'il énonce et qui lui servent de critères pour affirmer que tel objet existe, est égal k tel autre ou en est dilTérent. De là dérive la nécessité d'un savoir antérieur à toute comparaison établie entre les données des

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sens, puisque la possibilité d'une telle comparaison suppose a priori la possession de ce savoir i.

Cet argument est développé sur un exemple dans le Phédon. VAani donnés deux objets sensibles, tels que deux arbres, deux pierres, pour pouvoir juger, en les comparant, que le [)remier est égal au second, il faut savoir au préalable ce que c est que l'égalité ; et, pour pouvoir juger que le premier est plus ou moins égal au second, il faut posséder antérieurement l'idée do l'égalité parfaite, de l'égalité en soi, qui existe indépendamment de l'existence des objets sensibles qui la réalisent seulement à divers degrés d'approximation. On peut conclure de là que la connaissance que nous avons de l'idée de l'égalité parfaite n'est pas acquise empiriquement, mais préexiste à la perception des objets sensibles, puisque ceux-là étant impurs, c est-à-dire mélangés d'égalité et d'inégalité, ne pourraient nous en donner qu'une idée variable et imparfaite, qui ne nous permettrait pas de juger de leur degré d'égalité plus ou moins grande. « Ne désignons-nous pas une certaine chose du nom d'égalité? Je ne parle pas de l'égalité qui existe entre un arbre et un arbre, une pierre et une pierre, et entre n'importe quels autres objets sensibles, mais de l'égalité distincte de tous ces objets. Convenons-nous que cette notion désigne quelque chose ou non? — Oui, par Zeus, assurément. Et nous savons ce que c'est que l'égalité? — Tout à fait, certes. — D'où tirons-nous cette connaissance? N'est-ce pas envoyant des arbres égaux et d autres objets égaux de même nature, que nous nous sonimes formés, d'après ces objets, l'idée de cette égalité qui en est distincte ? Ou bien ne te sem- ])lerait-ellc pas en être distincte? Envisage alors les choses de ce point de vue : Est-ce que les mêmes pierres, les mêmes arbres ne te paraissent pas tantôt égaux, tantôt inégaux? — Assurément. — Mais quoi, a-t-on jamais vu les choses égales en soi être quelquefois inégales ou légalité être inégalité? — Jamais. — L'égalité des objets sensibles et l'égalité en soi ne sont donc pas une seule et même chose ? En vérité que dironsnous dans le cas suivant : quand nous voyons des arbres égaux ou d'autres objets égaux, est-ce que nous les trouvons égaux comme ce qui est l'égalité en soi; leur manque-t-il quelque chose pour ressembler à l'égalité en soi, ou bien,

' Tliéf^l'lt, i85 n — i36 B.

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entre eux et régalité en soi, n'y a-t-il pus la moindre difîérence? — Il s'en faut de beaucoup. — Etant donné un observateur qui s'aperçoit quun objet sensible peut être tenu pour égal à un autre, tout en avouant ({u'il s'en faut de beaucoup que cette ég-alité soit parfaite, mais qu'elle est inférieure à régalité dont il a l'idée , tomberons-nous d'accord pour admettre que celui qui se rend compte de cela doit connaître antérieurement cette égalité idéale, à laquelle il prétend qu'un objet ressemble, mais imparfaitement? — Cela est nécessaire. — Mais quoi, n'est-ce pas la conclusion à laquelle nous étions arrivés tout à l'heure, en comparant les objets égaux à l'égalité même? — En effet. — Il est donc de toute nécessité que nous possédions 1 idée d'égalité avant le temps où, voyant pour la première fois des objets égaux, nous avons reconnu que ces objets tendent à être égaux, sans y parvenir absolument. — lien est bien ainsi*. »

De ce que les choses sensibles sont homonymement égales, en tant que copies, plus ou moins parfaites, de l'Egalité absolue de laquelle elles participent à des degrés divers, Platon infère l'existence séparée de cette Idée et la nécessité pour nous de la connaître avant toute expérience. Pour expliquer la possibilité d'une telle connaissance, il recourt à la théorie de la réminiscence. Notre âme, avant de s'incarner dans ce bourbier qu'est le corps, a contemplé les Idées dans une autre vie et elle s'en souvient à l'occasion des données contradictoires des sens : « il est de toute nécessité que nous ayons 1 idée de toutes les choses avant de naître . »

Saint Augustin a repris l'argument de Platon et l'a longuement exposé. Il part de ce que, dans les objets sensibles, il n'y a pas d'égalité, de ressemblance et d'unité parfaites. « Ainsi, la véritable égalité et la souveraine ressemblance, non plus que la vraie et la prime unité, ne sont visibles aux yeux de la chair, ni ne tombent sous la perception de nos sens; elles ne se voient que par les yeux de l'esprit. Car, comment rechercherait-on une égalité entre les corps, bien qu'elle n'y soit réalisée qu imparfaitement, et comment apprécierait-on qu'elle est infiniment éloignée de l'Egalité parfaite, si l'on ne contemplait par lesprit cette égalité parfaite (si

ij'hédon, 74 A, i8 — 75 A, 3.

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toutefois peut être appelée parfaite une chose qui n'a jamais été faite)? A la diiîérence de toutes les choses dont la beauté sensible, qu'elle soit un don de la nature ou un artifice de l'art, dépend de l'espace et du temps, comme le corps et ses mouvements, cette égalité connue de l'esprit seul, d'après laquelle nous jugeons la beauté des corps sur le témoignage de nos sens, ne s'éploie point dans l'espace et ne change pas avec le temps. Car on ne saurait dire raisonnablement qu'on peut bien juger d'après cette égalité de la rondeur d'une roue et non de celle d'un vase ou de la rondeur d'un vase et non de celle d'un denier. De même, en ce qui concerne les durées et les mouvements des corps, il serait ridicule de prétendre ([u'ellc juge de l'égalité des années et non de celle des mois, ou du légalité des mois et non de celle des jours. En elTet, quelle que soit la durée pendant laquelle une chose se meut, que ce soit durant des années, que ce soit pendant des heures ou un intervalle de temps plus court encore, on en juge toujours d'après la même et immuable égalité... Puisque cette loi de l'égalité, qui préside à tous les arts, est absolument immuable ; puisque l'esprit de l'homme, à qui il a été donné de la contempler et de la voir, est sujet aux variations de l'erreur, il apparaît clairement que cette loi, qui est appelée la vérité, domine noire esprit. Et l'on ne saurait douter non plus que cette nature immuable, supérieure à l'àme raisonnable, ne soit Dieu lui-même'. »

Ainsi, le même argument, dont se prévaut Platon pour eu tirer la théorie des Idées et celle de la réminiscence, sert dans la suite à saint Augustin, puis, plus tard, à Malebranche, pour en déduire l'existence de l'intellect divin et la vision en Dieu.

Le raisonnement de Platon est à la base du Critieisme. Si Kant admet au-dessus des concepts empiriques, des concepts purs lie l'entendement, c'est qu'il lui paraît résulter de l'analyse de Hume que les notions de relations nécessaires, celles de cause à elTet, de substance à mode, d'action à réaction, ne sont pas contenues dans les données de la perception sensible. Or. les sciences de la nature consistent à formuler des relations nécessaires entre les objets de l'expérience. Pour sauvegarder la possibilité de la science, il faut donc admettre qu'il existe des notions pures a priori, les catégories de l'en-

• De la vraie Religion, c. 3o, 07; c. 3i, 67.

tendement, qui permettent d'unifier synthétiquement le divers de l'intuition suivant des relations nécessaires, formulées en des jugements universels que Kant appelle des jugements de l'expérience. Ces notions de relation, qui sont caractéristiques de notre structure mentale spécifique, préexistent à la matière de l'intuition qu'elles servent à unifier.

11 n'est pas jusqu'à des mathématiciens tout à fait modernes, chez qui l'on ne retrouve l'écho de la dialectique de Platon. Dans une adresse célèbre aux membres de l'Association britannique, en 188.4, Gayley déclare : « Philosophiquement, l'opinion la plus répandue est que nous arrivons sans doute par l'expérience aux vérités mathématiques, mais que l'expérience ne suffit pas k nous les donner : l'esprit y contribue pour sa part. C'est au fond la théorie platonicienne de la réminiscence : en voyant deux objets, arbres, pierres ou autres, qui nous semblent plus ou moins égaux, nous arrivons à l'idée d'égalité; mais, il faut bien que nous ayons l'idée d'égalité au moment où, voyant les deux objets, nous sommes conduits à les regarder comme réalisant plus ou moins complètement cette idée d'égalité.,. De même, si nous n'avions pas la notion de la ligne droite, nous ne pourrions pas affirmer qu'il n'existe aucune ligne parfaitement telle dans la nature... Il en est de même pour l'idée du l^eau et pour bien d'autres ^ »

Poincaré lui-même ne raisonne pas autrement lorsque, après avoir établi que la géométrie repose sur la notion d'égalité de deux figures superposables, et que la notion d'égalité géométrique ou de congruence se ramène au concept plus général de groupe, il déclare : « Le concept général de groupe préexiste dans notre esprit, au moins en puissance. Il s'impose à nous, non comme forme de notre sensibilité, mais comme forme de notre entendement-. » Pourquoi pose-t-il cette préexistence virtuelle du concept de groupe dans l'entendement? C'est que les solides naturels ne se déplacent qu'approximativement suivant les substitutions du groupe euclidien. La géométrie résulte alors de la convention suivante que l'esprit fait parce qu'elle est commode. Il considère le déplacement

1 Bulletin des Sciences mathématiques et astronomiques, iSS^l, p. 3i. ^^La^Science et l'Hypothèse, p. 90-91; comp. L. Hougier, lu Philosophie géomclrique d'Henri Poincaré, note A.

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il un solide naturel comme la résultante de deux chang^emenls : i" un chani^ement purement géométrique, peu diiïérent du déplacement observé et rigoureusement conforme au déplacement réel d'un solide invariable idéal; 2" un changement ([ualilatif des propriétés physiques du corps sans caractère géométrique. Grâce à cette convention et abstraction faite lie tout changement qualitatif, les déplacements des solides naturels se composent rigoureusement comme les substitutions du groupe euclidien; mais « rien ne serait possible, si notre entendement ne possédait d'avance la notion de groupe'. ^ Autrement dit, les solides naturels nétant qu'imparfaitement invariables, pour faire la convention dont résulte la géométrie métrique, il faut posséder k l'avance la notion de corps solides idéaux : « La notion de ces corps idéaux est tirée de toutes pièces de notre esprit et l expérience n'est qu'une occasion qui nous engage k l'en faire .«ortir-. »

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