I. — L'Evolution du Réalisme avant Aristote
Le réalisme repose, à Torig-ine, sur la confusion des mois et des objets. Cette confusion a conduit les peuples primitifs à poser Téquivalence du nom et de la chose^ si bien que, posséder le nom, c'est en quelque manière s'approprier la chose. Cette croyance a valu à plus d'un dieu l'appellation de dieu caché, pour dissimuler son identité véritable et le soustraire au pouvoir discrétionnaire qu'eût conféré sur lui la connaissance de son nom propre. C est elle que l'on retrouve encore dans l'idée de la parole créatrice des cosmogonies primitives. Dans la cosmogonie égyptienne. Dieu est conçu comme une intelligence qui a pensé le monde et qui a trouvé le Verbe comme instrument de création : « La création n'avait pas été pour lui un effort musculaire : il lavait accomplie par la formule ou même par la voix seule, la première fois qu'il s'était éveillé dans le Nou'. » C'est l'idée mosaïque que l'on retrouve dans la Genèse, dans les Psau/ncs, dans VEccle'siaste et dans la Sagesse.
L'équivalence du nom et de la chose devait conduire à penser que chaque objet a son nom propre comme les personnes,
» Mospero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient, p. 146; cf lireasLecl, The philosophy of a memphiie priest, ap. Zeitsch. f. iiçnipt. Sprache ti. Allerliiniskunde, 1901, p. 89-54 ;Maspero, Sur la toute-puissance de la parole, ap. Rev. trav. relal. ù la phil. e'i à iarch. égi/pt. et assyr., XXIV. 1902, p. iGS-iyS; Moret, le Verhe créateur et révélateur en Egypte, ap, Hev. Hist. des relij., •D^Oî P- 279-298.
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et qu'à tout nom distinct correspond un objet bien déterminé, (^est ainsi que l'on voit, dans les écrits palestiniens, les dénominations de Memra et de Sagesse, substituées d'abord à titre de simples périphrases au nom de lahvé*, se personniller proji^ressivenient, au point de devenir chez les Pères de l'Eglise deux hypostases distinctes, la Sagesse ou l'Esprit-Saint, le Verbe ou le Fils de Dieu, qui forment avec la première hvpostase la Trinité des personnes divines. Appelons réalisme nominal ce réalisme primitif, qui veut (ju'k chaque nom corresponde une réalité objective distincte. Ln exemple en fera saisir sur-le-champ la genèse. Lorsque Le Verrier eut découvert la planète, à laquelle on convint d'attribuer le nom d'Uranus, un savant allemand, Sachs, cédant au réalisme nominal, fut pris d'inquiétude, et, dans son angoisse, proposa au monde cette question : « Qui assurera que la planète regardée par les astronomes comme Lranus est bien réellement Uranus'-? » Uranus n'était qu'une appellation conventionnelle, adoptée précisément pour désigner la nouvelle planète découverte par Le Verrier. Mais ce nom propre, dans l'esprit réaliste de Sachs, désignait une réalité en soi, indépendante de toute convention verbale. Dès lors, il y avait lieu pour lui de se demander si le corps sidéral découvert par Le Verrier correspondait bien à cette réalité en soi. Un autre exemple est la boutade de ce critique, qui déclarait sentencieusement : (( Le théâtre de Shakespeare n"a pas été écrit par Shakespeare, mais par un comédien qui portait le même nom que lui, qui était né dans la même ville et qui eut la même carrière que lui. « Le réalisme nominal dérive de la méconnaissance de l'origine et de la fonction des mots. Ceux-là ne sont dans notre esprit que des substituts purement conventionnels des objets, en sorte que plusieurs termes différents peuvent correspondre à un seul et même objet et réciproquement.
Le réalisme nominal fut dépassé en Grèce à l'époque des Socratiques. Ceux-là dénoncèrent dans léristique des Sophistes,
' Cf. Maybaum, Die AnthiopomorpJiien und Anlhropopalhien bei Onhelns itnd den spjileren Targumin. Breslau, 1870; Guisburger, Die Anlhropomorphismen in der Tharguniin, Braunschwcig, 1891: Lebrelon, les Origines du dogme de la Trinité, Paris, 1910, p. 126-152.
- Sachs, Das Samensystem. oder neue Théorie vom Dau der ^Velten, p. igS (cilô par Slallo, la Matière et la Physique moderne, p. 129).