L. RorciER
qui mettait en question la possibilité même de la science, un abus de ramphibologie du lang^age,. le même mot pouvant désigner équivoquement ou analogiquement des choses fort différentes, et des mots différents pouvant dénommer svnonymement le même objet. Entre les choses et les noms, il ny a pas une relation biunivoque. Socrate et Platon opposent la variabilité du mot, qui est purement conventionnel, à l'immutabilité de la notion dont les propriétés sont indépendantes de notre esprit et ne changent pas du fait d'être dénommées différemment. Cette différence du nom et. de la notion est clairement établie dans ce passage de la septième lettre attribuée à Platon : « Le nom dont nous désignons ces choses (les figures géométriques telles que le cercle) n'a aucune fixité; et rien n'empêche d'appeler droit ce que nous nommons sphérique, spbérique ce que nous appelons droit : (la nature du cercle) restera aussi invariable après ce changement fait au rebours de l'usaçre '. » Mais, si le réalisme nominal tend à disparaître, c est pour faire placé au réalisme substantialiste, qui prend, non plus le mot, mais la notion pour 1 équivalent d'une réalité objective : Ofi Jie réalise plus de simples mots, on réalise des notions.
Le réalisme sulDstantialiste apparaît dans les écrits des premiers penseurs de la Grèce. L'auteur de l'ouvrage sur ÏArf, étudié par Gomperz, hypostasie la notion de médecine comme si elle désignait une réalité existant en soi, perçue par un acte de vision intellectuelle, au même titre qu'un objet extérieur est perçu sensoriellement. Il déclare à ceux qui doutent de la réalité de l'Art des Asclépiades : « Comment en viendrions-nous à parler de la Médecine comme d'une chose réello, si elle n'était quelque chose de tel-? » Ainsi argumente le comique sicilien Epicharme, lorsqu il donne le nom de chose en soi au bien, après l'avoir attribué au jeu de la flûte. Mais, c'est particulièrement dans les dialogues platoniciens que sévit cette nouvelle forme de réalisme. Platon admet qu'il y a des Idées pour les notions de genres et d'espèces naturelles, d'objets fabriqués, de qualités, de relations, de négations. Dune façon générale, il substantialise sons forme d'Idées séparées, d'essences réalisées, tous les Universaux.
* Uilre VII. 343 D-C.
* Gomperz, Apologie der Ileilkunsi, p. 44 et 107.
LE «ÉALISME 3Tt
Le réalisme sul>stantialiste esta base d'un type d explication appelé métapiiysique par Auguste (bonite. Ce yenre d'explication consiste à érig'er le nom abstrait ([iii désig"ne une classe de phénomènes en principe d'explication de ces phénomènes. (les explications, purement verbales, qui multiplient les entités, les formes substantielles, les forces secrètes, les vertus sympathiques dans la science du Moyen âge, ont donné lieu entre les Ecoles, au xvri*^ et au xviii" siècles, à la querelle des causes occultes. Elles ont suscité les brocards de Molière. De nos jours, Le Dantec s'en est gaussé dans un article sur les p hé no/né ni nés, où il critique la pathologie de son temps*. Celle-là rend compte des divers phénomènes physiologiques, en créant une substance en ine, considérée con\me leur cause productrice dans chaque cas : « Si le phénomène est une sécrétion, la substance est une sécrcline ; si c'es-t une précipitation, on a aflaire à une précipitine ; les agglutines produisent des agglutinations, et les donnitines le sommeil-. » Avant loii, Yves Delage dénonçait déjà en biologie cette « funeste tendance à se payer de mots, dont sont victimes même des esprits distingués habitués à la réflexion. On arrive aujourd'hui à considérer riiÉuÉDiTÉ, Iatavisme, la vaiuatio.n, I'adaitation, etc., etc., comme des forces dii'ectrices de l'évolution, quand ce ne sont que des catcgorics, des groupements de faits ayant chacun sa raison mécanique individuelle •'. » De même encore, en physique, Poincaré remarque combien le langage est fautif en cela : « Ce n'est pas une chose indifférente qu'une langue bien faite ; pour ne pas sortir de la physique, l'homme inconnu qui a inventé le mot chaleur a voué bien des générations à l'erreur. On a traité la chaleur comme une substance, simplement purce qu'elle était désignée par un substantif, et on l'a crue indes-tructible ''. » Meyerson, constatant dans son ouvrage Identité et Réalité que la notion de causalité tend à se réduire à celle d'identité dans le temps, relève justement la propension des savants à substantialiser certains invariants qui expriment de simples rapports. La masse n'est qu'un
' Cet arlit le, paru clans Hioloyica, est reproduit dans la Mécanique de la Vie, du nicme auteur.
2 Le Dantec, la Mécaniijue de la Vie, p. i38.
3 y. Délage, VHérédilé cl les grands problèmes de la biologie générale, 2« éd., Paris, igoî, p. i5.
* La Valeur de la science, p. 141.
372 LES PARALOGISMES bU RATIONALISME
rapport : nous la transformons tacitement en une réalité substantielle à laquelle nous attribuons le nom de quantité de matière ; la vitesse n'est qu'un rapport, nous forgeons l'entité plus ou moins confuse d'état de mouvement ; l'énerg-ie n'est qu'une intégrale dont nous ne parvenons pas même à donner une expression indépendante de conditions variables exigeant un choix de notre part : nous en faisons une substance impondérable, coexistante à la matière, qui compose avec elle la trame des mondes'.