‹ Les paralogismes du rationalismeChapitre 86 sur 127 · II. — Le réalisme aristotélicien · texte numérisé non relu

II. — Le réalisme aristotélicien

Aristote échappe au réalisme substantialiste de Platon, en posant une double distinction et un double principe.

Il distingue la catégorie de la substance OJc/a et les neuf catégories dérivées. Il pose alors ce premier principe : les notions de substances désignent seules des réalités subsistantes, au lieu que les notions subsumées sous l'une quelconque des neuf catégories dérivées désignent seulement des accidents qui n'existent pas en soi, mais dans le sujet qu'ils qualifient. La substance est ce qui est toujours sujet et jamais attribut, l'accident est ce qui est toujours attribut et jamais sujet. Si l'on acceptait les principes du réalisme platonicien, on serait conduit à traiter les universaux se rapportant aux neuf catégories dérivées comme des substances, à transformer de simples accidents en sujets subsistants.

Dans la catégorie de la substance, Aristote distingue les substances premières et les substances secondes. « On nomme proprement oCalx, ce qui n'est dit d'aucun sujet et qui n'est dans aucun sujet : par exemple, cet homme ou ce cheval. On appelle substances secondes, df!j-:epM o-jdîai, les espèces dans lesquelles les substances premières existent avec les genres correspondants ; ainsi, cet homme est spécifiquement homme et génériquement animal. On appelle donc substances secondes l'homme et l'animal"^ ». OCatx désigne ainsi la substance première, c'est-à-dire la substance individuelle et incommu-

• Comp. G. Milliaud, une Théorie récente de la causalilc, ap. Itev. du mois 10 novembre 1912.

' Catégories, 5-2», 11-19.

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nicable qui est celle d'un sujet concret, Socrate ou Gallias par exemple; o'jvix désigne ensuite la substance seconde, c'est-à-dire la nature spécifi([ue ou générique commune aux individus de la môme espèce, telle (jue la nature humaine commune à tous les hommes. Aristote pose alors un second {)rincipe : les substances secondes, abstraites par notre esprit, n existent que dans les substances premières. Elles ne subsistent pas dans un mondé séparé, comme les Idées transcendantes de Platon, mais elles sont immanentes aux individus singuliers «jui composent le monde réel et qui seuls tombent directement sous la perception de nos sens.

(^e double sens du mot o-j'yb. devait créer bien des équivoques dans la suite. Aussi l'opposition aristotélicienne des substances premières ou des substances secondes se transforme-t-elle chez les Pères de l'Eglise, au cours du iv® siècle, en celle

d*oJj/;( et à'jr.ôizx'ji-J . Les trois saints docteurs de l'Ecrlise du

Cappadoce, Basile, Grégoire de Nazianze et Grégoire de Xvsse, détinissent cette distinction avec toute la précision désirable : OJaix désigne l'essence générique ou spécifique, la nature commune à tous les individus d'une même espèce, qui sont dits pjur cela o'xoo'jtjtoi; TTroT-aTt; désigne V individu subsistant, qui se distingue des autres individus de la même espèce par tout un ensemble de caractères accidentels individuants. Ces caractères portent les noms de rhliTrizs^, l'^i'j>ij.oczx, l^ix^ôvro:, anaux, 'idix yvcoo/auar:*, y.xpxTrip-ç, uop'fxl', etc. Ajoutés aux caractères essentiels ou spécifiques, communs à tous les individus d'une même espèce, ce sont eux qui particularisent et distinguent les différents individus de cette espèce et qui permettent à l'essence spécifique, qui n'a pas d'existence séparée, de se réaliser dans les individus qui lui servent de suppôts. Le principe aristotélicien s'énonce aloxs ainsi : « L'hypostase existe en soi, tandis que les essences ne subsistent que dans les hypostases, h o'j7ix âz y.x9^ ixjrh'j oj/^ •j'fi'jrxvxi, àÀX' h rai; ■jr.o«y:x7£'7i Oecùpehxi-^ . » Au vu'' siècle, Jean de Damascène résume toute cette théorie de la façon suivante : « Les Pères ont appelé ce qu'il y a de commun à plusieurs [z6 [Av y.oiv6v),

' Cf. L. Uougier, le Sens des termes OJTÎa, ''ïn6<n:'XTi; et [IpÔTWTtov dans les controverses trinilaires posl-nicéennes, ap. Rev. d'hisl. des reliffions, juilletaoïit, septembi-e-octobre 191G.

'- Basile, cp. XXXVIII, 3, 4 ; C. Eun., II, a8.

' Grcjîoire de Nysse, De fvle ortli.; P. G., t. XLIV, col. 999(000.

o'est-à-dire l'espèce spécialissime ; essence, on nature, un forme, oWioLV Y.XI ^JfTiV v.M uopcç>rrJ. Quant au propre (-0 oi uipiy.iv) les Pères l'ont appelé individu, ou personne, ou hijposfase,. arouov y.xi Trooaoiûov y.xl jTroVrafTJvi, par exemple Pierre, Paul. L individu porte justement le nom d'hypostase, parce que c'est dans r/iypostase cjue subsiste l'essence associée au.r accidents. cCih. u.îzk TJ^cicrr/.6~x-fM ' . »

Aristote complète sa théorie en distinguant, parmi les substances secondes, les genres et l'espèce dernière ou espèce spécialissime, xo el^c/AiXoL-o-j ûooz, à laquelle il ne manque plus que l'addition des caractères accidentels pour constituer un. individu : l'homme, par exemple, auquel il ne manque plus que telle taille ou telle couleur pour être Socrate ou Gallias. Les individus seuls tombent sous la perception sensible; mais la seule réalité connaissable en eux, parce (ju'elle est toujours la même, une et entière en un chacun, c'est l'espèce dernière, dont notre intellect abstrait la notion des données sensibles. L'essence ou quiddité de l'espèce dernière est exprimée par la définilion. La définition adéquate des espèces constitue la science de la nature, les espèces étant les uniques invarianls du flux des phénomènes sublunaires.

lîï. — Les difficultés intrinsèques du réalisme péripatéticien.

Le réalisme péripatéticien présente un certain nombre d'imprécisions qui donnent lieu à autant de problèmes métaphysiques.

Il va d'abord une contradiction, au moins partielle, entre le premier principe posé par Aristote et le second. Le premier nous enseigne que les substances subsistent en soi, qu'elles sont toujours sujets et jamais attributs; le second que les substances secondes ne subsistent que dans les substances premières, qu'elles sont toujours attributs et jamais sujets, c'està-dire qu'elles se comportent comme les catégories dérivées.

Cette difficulté, dès qu'on l'analyse, soulève les problèmes suivants :

1 Daniascène, Di.i/ec/(V/»e, 3o; P. G., t, -XGLX, col. 608-609.

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Les diverses notions de genres et d'espèces, qui se suborftonnent hiérarchiquement depuis hi notion la plus universelle (le substance jusqu'à celle d'un individu singulier tel t{ue Socrate, correspondent-elles à des essences réalisées, à des natures propres, à des formes substantielles distinctes, existant dans le même individu et tomme emboîtées les unes dans les autres ; ou bien, la notion de l'espèce dernière correspond-elle seule à une nature objective existant distributivement chez tous les individus d'une même espèce? Soutenir le premier point de vue, c'est admettre la plaralité des formes snhstan/ielles avec Henri de Gand et DunsScot. Selon ces docteurs, il y a, dans un même individu, une pluralité de formes otï d'essences, qui s'y succèdent hiérarchiquement, chacune d'elles étant d'autant plus parfaite qu'elle marque l'être d un caractère plus particulier, et chaque forme se comportant, à l'égard de la forme inférieure qu'elle particularise, comme l'acte à l'égard de la puissance qu'il détermine. Cette théorie suscitait une grave difficulté aux yeux des Scolastiques : comment est-elle compatible avec l'unité substantielle de l'indivmIu? Celui-là n'apparaît plus que comme un agrégat, une ooalescence de formes distinctes, sans cohésion intime. Admettre le second point de vue, c'est, avec Aristote, Averroès et les Thomistes, faire sa part au conceptualisme, en considérant les notions de genres comme de simples concepts élaborés par notre entendement, l'espèce dernière seule correspondant à une réalité objective.

Un second problème est celui du principe d' individuation . L'essence spécifique, étant commune à tous les individus d'une même espèce, ne peut rendre compte des dissemblances <jm les particularisent et les distinguent, en vertu de l'axiome : ■anitas non reddit rationeni diversitatis. A quel principe, distinct de l'essence spécitîque, faut-il attribuer les caractères individuants qui constituent ces dissemblances?

A cette question, il semble que le Stag-yrite ait fait une réponse précise, mais un peu de réflexion montre qu'il n'en est rien. C'est la forme qui paraît devoir jouer en droit, dans sa métaphysique, le rôle de principe d'individuation. Si les ■choses sensibles ont de la mitière, c'est qu'elles sont toujours susceptibles de déterminations ultérieures qui ne sont pas encore actualisées : c'est donc la matière qu'elles comportent ^ui les empêche d'être des individualités parfaites. Au- con-

traire, le premier moteur immobile est une individualité parfaite parce qu'il n'a pas de matière. Mais, par ailleurs, c'est la matière qui est le principe de la multiplicité des individus d'une même espèce. La forme, étant unique de son espèce, ne peut pas, en vertu du principe de raison suffisante, rendre compte de la multiplicité des individus et des accidents divers qui les caractérisent : pour qu'elle puisse se reproduire à un plus ou moins g^rand nombre d'exemplaires, il faut une matière individuante, dans laquelle elle s'imprime comme, en une cire, un cachet. C'est donc la matière qui doit être la source des différences accidentelles qui particularisent les individus et les rend discernables les uns des autres. Mais, comment la matière, qui est le principe de l'ambiguïté des contraires, le domaine des pures potentialités, peut-elle être, d'autre part, le principe de ce qu il y a en définitive de plus concret et de plus actuel : des accidents individuels? Aristote fait jouer à la matière dans son système deux rôles absolument incompatibles.

Pour sortir d'embarras, on pourrait alléguer ce qu Aristote a déclaré maintes fois : la matière et la forme sont une seule et même chose, comme la surface convexe et la surface concave d'une même surface courbe, et nous ne les distinguons que loytxr7)ç, c'est-à-dire conceptuellement d'une façon purement mentale; mais cette interprétation soulève de nouvelles difficultés. Le Stagyrite n'a cessé de répéter que l'individu seul existe; et que, au sein de l'individu, l'espèce dernière, la forme spécifique seule est objet de définition. Dès lors que la matière n'est plus, pour ainsi dire, que l'envers de la forme, elle sera comprise, plus ou moins explicitement, dans la définition de l'essence; il en résultera, en vertu du principe unitas non reddit rationem diversitalis, que les attributs accidentels qui constituent l'individualité propre des divers représentants d'une même espèce ne relèveront plus d'aucune cause.

C'est pour échapper à ces apories que les Scolastiques furent conduits à joindre à l'essence spécifique, qui constitue la quiddité d'un individu, une essence individuelle qui particularise et contracte cette quiddité et joue le rôle de principe d'individuation. A cette essence individuelle, Duns Scot a donné le nom d'hœcceitas. Pour les uns, comme Duns Scot, cette hœccéité est parfaitement intelligible ; pour d'autres, comme Jean de Buridan, elle n'est pas connaissable et ne se

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révèle à nous que par des accidents ; enfin, pour Nicolas de Cuse, essence individuelle et quiddité spécifique sont également inconnaissables.

Duns Scot considérait ({ue sa doctrine rendait la nature entièrement intelligible : Quwlibet intellUjentia polesl inlelli- (/ère iii/inita, quia omne intelligibile '. Cependant, il reste encore dans sa doctrine quelque chose d'inconnaissable : c'est le devenir lui-même, la succession ordonnée des accidents qui alVectent, au cours du temps, une même substance individuelle. Pour poser la complète intelligibilité de la substance individuelle, pour la rendre translucide à la pensée, il faut faire un pas de plus ; il faut aller jusqu'à prétendre que tous les prédicats qui s'attribuent à une même substance, au cours de son évolution individuelle, sont contenus, une fois pour toutes, dans sa définition, si bien que tous les jugements que Ion peut énoncer, en prenant cette substance comme sujet, sont analytiques, et. par suite, essentiels. La substance individuelle ainsi conçue n'apparaît plus comme un invariant statique; ce qui constitue son individualité, c'est la loi dynamique qui préside à la succession ordonnée des prédicats qui la qualifient. La monadologie de Leibniz est ainsi l'aboutissement logique de la théorie péripatéticienne de la substance^ dès qu'on en veut éliminer les contradictions qui l'afïectent. Mais elle conduit à des conséquences qu'en vain son auteur s'est elVorcé d'écarter : elle supprime la distinction des vérités nécessaires et des vérités contingentes et livre le monde à la fatalité.

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