‹ Les paralogismes du rationalismeChapitre 87 sur 127 · IV. — Les conséquences du réalisme aristotélicien · texte numérisé non relu

IV. — Les conséquences du réalisme aristotélicien

l'invariabilité des caractères spécifiques et la distinction

des caractères essentiels et accidentels.

Le réalisme aristotélicien, c[ui de toutes les formes du réalisme immanent est la plus modérée, comporte deux conséquences remarquables, dont la fortune fut singulière au cours de l'histoire.

Si à la notion d'une espèce correspond une essence réelle, une nature objective, immanente en chacun des individus de

» Seul.. I. d. 8, q. 3.

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cette espèce et adéquatement conforme à la notion de notre esprit, il faut admettre que cette nature se reproduit, toujours identique à elle-même, en un chacun de ces individus. Il suit de là que les caractères essentiels qui entrent dans la définition de cette nature, à savoir les caractères génériques et spécifiques communs à tous les individus de la même espèce, ne sont pis susceptibles de plus ou de moins, ne peuvent être exaltés chez les uns et diminués chez les autres : en un mot, ils ne subissent aucune variation de degré. Cette conséquence de TAristotélisme a été très clairement dégagée par Porphyre dans son Introduction aux Catégories. Parlant du genre et des différences spécifiques, il déclare : « Les dillerences (spécifiques) n'admettent pas h plus ou le Jiioins. Ainsi, le genre n'est pas plus ou moins attribué au sujet dont il est le genre, non plus que les différences (spécifiques) ne le sont point au genre qiii se subdivise en elles. Ce sont elles qui complètent la définition de chaque chose. Or, l'essence d'une chose, une et identique, ne souffre ni rémission ni intensité. Mais être camus ou aquilin, avoir une certaine couleur sont choses susceptibles de diminution ou d accroissement. »

Acceptée par les Pères de l'Eglise, pour qui toutes les âmes humaines sont égales parce qu'elles sont simples en leur essence *, cette doctrine passe définitivement dans la Scolastique, grâce à l'autorité de Jean de Damascène. Ce docteur qui. au viii'' siècle, s'eil'orça de concilier l'aristotélisme avec la théologie chrétienne, est véritablement, avec Boèce, l'initiateur de cette tentative de justifier en raison les dogmes de la foi qu'allait entreprendre la Scolastique, Imbu de ïOrganon d'Aristote, il complète l'œuvre des Cappadociens en fixant la terminologie de l'ontologie des siècles suivants. 11 dit dans ses Dialogues : <( La substance n'est susceptible ni de plus ni de moins. C'est aussi le propre des différences essentielles. En effet, l'homme ou l'animal ne sont jDas plus substance que le cheA'al, ni le cheval plus que l'homme,-. »

1 Oi'igène étend ceLLe coni'e|)Lioii à tous les esprits. Ils ont tous été créés par Dieu ah telerno, éçjanx en facultés et en dons. Les dilTérences qui existent entre eux tiennent à ce qu'étant lil>res, ils n'ont pas été également lidéles à Dieu. C'est leur chute (-/.aTaêoÀY,) qui a engendré leur diversité. Les uns sont devenus les anges, les vertus célestes avec leur liiérarclùe; d'autres, ks astres; d'autres encore, refroidis parleur éloignement de Dieu, sont devenus les âmes des hommes (•!/•-.•//; de 'Vjyw, refroidir); d'autres, enfin, sont devenus les démons. De l'rincipiis, I, 9, G; II, 9, 5: III. 5, 4.

« Dial, 47; P. G., t. XCIV, col. 621.'

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Descartes, sans autre nécessité du reste, mais comme un tribut à cette philosophie scohistit^ie à laquelle sa métaphysique est redevable de tant d'enq)runls, fait passer cette anticpie doctrine péripatéticienne dans la pensée française de Vùge classique, en l'inscrivant à la première page du Discours de la Méthode. Tous les hommes sont également raisonnables, y déclare-t-il. et la diversité d'esprit qu'ils manifestent tient à ce qu'ils font un usag-e plus ou moins heureux de leur raison, suivant qu'ils suivent une méthode jjIus ou moins bonne : « La puissance de bien juger et distinguer le vrai d'avec le faux, f[ui est proprement ce qu on nomme le bon sens ou la l'aison, est naturellement égale en tous les hommes ' et ainsi la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de 1 appliquer bien... Car, }X)ur la raison ou le sens, d autant qu elle est la seule chose qui nous rend hommes et nous distingue des bêtes, je veux croire qu'elle est tout entière en un chacun, et suivre en ceci l'opinion commune des philosophes qui disent qu'il n'y a du plus ou mains qu'entre les accidents et non point entre tes formes ou natures des individus d'une même espèce^. » Dans sa lettre à Mersenne, sur le livre de Herbert de Cherbury De la vérité, il revient sui- la même idée et déclare que « tous les hommes » ont « une même lumière naturelle - ». Bossuet, dans sa Logique, suit docilement l'enseignement commun de l'Ecole et de Descartes : « Etre homme convient également au plus sage et au plus fol, sans qu'on puisse jamais dire, en parlant proprement et exactement, un homme plus homme qu'un autre. De la est né cet axiome de l'Ecole : que les essences ou raisons propres des choses sont indivisibles : c'est-à-dire qu'on n'en a rien, ou qu'on les a dans toute leur intégrité'. »

Cette théorie passe des livres di^s logiciens et des métaphysiciens dans les traités des naturnlistes. Parlant de la substance spirituelle, ou âme humaine, qui. jointe à la substance

* Discours de la méthode, i"' partie, VI. 2-3.

* Correspondances, II, 5g8.

^ Bossuet, Logique, chap. xxviii.

corporelle, constitue l'homme, Bufl'on enseigne qu' « inaltérable en sa substance, impassible dans son essence, elle est toujours la même'. » C'est là tenir un lang-age strictement orthodoxe, comme le remarquera Buonarroti : « Aux yeux de quiconque se reconnait composé de deux substances de nature dilïérente, une nouvelle raison en faveur de légalité naturelle se tire de la spiritualité du principe pensant ; ce principe, qui constitue à lui seul tout le moi humain, étant indivisible et pur et dérivant toujours de la même source, est nécessairement égal dans tous les individus de notre espèce '-. »

Plus explicite encore est l'expression que donne de sa pensée le naturaliste genevois, Charles Bonnet, dans sa Palinf/énésie philosophique :

« L'homme a son essence, comme tout ce qui est ou peut être. 11 était de toute éternité, dans les idées de l'entendement divin, ce qu'il a été lorsque la volonté efficace la appelé de l'état de simple possible à l'être.

« Les essences sont immuables. Chaque chose est ce quelle est. Si elle changeait essentiellement, elle ne serait plus cette chose : elle serait une chose essentiellement différente.

« Mais l'essence de l'homme est susceptible d'un nombre indéfini de modifications diverses et aucune de ces modifi cations ne peut changer l'essence. Newton encore enfant était essentiellement le même être, qui calcula depuis la route des planètes...

« L'entendement divin est la région éternelle des essences. Dieu ne peut changer ses idées, parce qu'il ne peut changer SI nature. Si les essences dépendaient de sa volonté, la même chose pourrait être cette chose et n'être pas cette chose.

« Tout ce qui est ou qui pouvait être existait donc d'une manière déterminée dans l'entendement divin. L'action par laquelle Dieu a actualisé les Possibles ne pouvait rien changer aux déterminations essentielles et idéales des Possibles.

« 11 existait donc de toute éternité dans l'Entendement divin lui certain être possil^le, dont les déterminations essentielles constituaient ce que nous nommons la nature humaine.

« Si, dans les Idées de Dieu, cet Etre était appeléà durer; si

' ButTon, //(s/otre naturelle des animaux, t. IIl : de la nalure de rhonime. p. i57. ' lîuonarroti, Conspiration des légaux, dite de Babeuf, t. I, p. ii.

son existence se prolongeait à l'infini au delà du tombeau, ce serait toujours essentiellement le même Etre qui durerait ou cet Etre serait détruit, et un autre lui succéderait : ce qui serait contre la supposition.

« Afin donc que ce soit l'Homme et non un autre Etre qui dure, il faut que IHonime conserve sa propre Nature, et tout ce qui le différencie essentiellement des autres Etres mixtes*. »

De l'impossibilité dans laquelle Dieu se trouve de changer les essences ou natures des choses qui existent à titre d idées éternelles dans son entendement, Charles Bonnet déduit métaphysiquement la théorie de la préformation et de l'emboîtement des germes.

Des traités des naturalistes, la doctrine passe dans les ouvrages des moralistes et des historiens. Hume qui, en sa double qualité d'historien et de psychologue, aurait dû avoir le sens de la diversité des races, des peuples et des époques, écrit : « Pour connaître les Grecs et les Piomains, éludiez les Français et les Anglais d'aujourd'hui, les hommes décrits par Polybe et Tacite ressemblent aux gens qui nous entourent. » Ainsi se trouve affirmée une loi de constance de la nature humaine, semblable à la loi de constance intellectuelle suggérée à Reniy de Gourmont par les travaux de Quinton. Cette loi justifiera toutes les analogies ruineuses qui guideront les hommes de la Révolution, citant comme autorité Plutarque et argumentant par Sparte, par Athènes et par Rome. l*]lle inspire la philosophie de l'histoire et le théâtre de Voltaire : « Tous les hommes sont nés égaux ; mais un bourgeois du Maroc ne soupçonne pas que cette vérité existe. Cette égalité n'est pas l'anéantissement de la subordination : nous sommes tous également hommes, mais non membres égaux de la société. Tçus les droits naturels appartiennent également au sultan et au bostangi, l'un et l'autre doivent disposer avec le même pouvoir de leur personne, de leurs familles, de leurs biens. Les hommes sont donc égaux dans l'essentiel, quoiqu'ils jouent sur la scène des rôles différents^. » Dans l'Essai sur les mœurs, il revient sur la même idée : « Tout ce qui tient intimement à la nature humaine se ressemble d'un bout de l'Univers à

' Charles Bonnet, la P.iUngénésie philosophùjuc, Gcni-ve, 1770, p. i9.--i33. - l'ensées sur l'or(fanisalion publique.

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l'autre; tout ce qui peut dépendre de la coutume est différent, et c'est un hasard s'il se ressemble .. L'empire de la coutume répand la variété sur la scène de l'univers. La nature y répand 1 unité '. »

C'est surtout chez les juristes et les hommes politiques que l'idée de légalité de la nature humaine s'enseig-ne et s'accrédite. Nulle part, elle n est plus en faveur qu'auprès des théoriciens de l'Ecole du droit naturel, particulièrement florissante chez les nations protestantes. Tour à tour, en effet. Althusius, Grotius, Selden, Pufendorf, Cumberland, Heineccius, Leibniz, Wolff, Burlamaqui, Vattel, Barbeyrac, enseignent que le droit naturel dérive de la droite raison et repose sur l'égalité spécifique de tous les hommes. Grotius écrit : « Pour commencer par le Droit naturel, il consiste dans certains principes de la Droite Piaison, qui nous font connaitre qu'uire action est moralement honnête ou deshonnète, selon la con^enance ou la disconvenance nécessaire qu elle a avec une nature raisonnable et sociable'^»; là-dessus, Barbeyrac ajoute ce commentaire : « Car la Piaison qui est propre à l'homme et qui lui est encore plus naturelle que le désir de société, dont on voit quelques traces dans les bêtes, la Raison, dis-je, nous enseigne claiiement qu'il n'est pas convenable de borner la sensibilité et l'alfection naturelle à quelque peu de personnes ou à une seule communauté; mais qu'elle doit être étendue d'une manière ou d'autre à tous les hommes, ou à tous ceux de notre espèce, sur lesquels elle se répand également en vertu de la destination de la Nature, et par cela mcnic quih sont naturellement tous semblables et éga.ux'^'. » Ce qui est vrai des individus l'est encore des nations : « Puisque tous les hommes sont naturellement égaux, et que leurs droits et leurs obligations sont les mêmes, les nations composées d'hommes, et considérées comme autant de personnes libres qui A'ivejit ensemble dans l'état de nature, sont naturellement égales et tiennent de la nature les mêmes obligations et les mêmes droits. La puissance et la faiblesse ne produisent à cet égard aucune diU'érence. Un nain est aussi bien un homme qu'un

1 lîs'iai sur les inœui'S, chap. lxcmi: Œuvres, éd. G.irnicr, t. XIII, p. 182. * Gi'otius-Harbeyrac. le Droit de lu çfuerre et de la jiai.r, Bâic, 1746, li^■• I, chap. I, !; 10, I.

' Op. Inud., Discours pi-éliminaircs, ^'I^. note i.

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g-éant : une petite llépuMique n'est pas moins un Etat souverain que le plus puissant lloyaumc '. »

Bai'ljeyrac criti([ue la théorie volontariste des vérite's éternelles de Descartes, à l'aide d'arguments qui rappellent les raisons de Charles Bûnnet. Les maximes du Droit naturel ne sont pas des règles purement arbitraires; elles ont leur fondement dans la nature des choses, dans la constitution même des Hommes, d'où résultent certaines rehilions entre telles ou telles actions et l'état d'un animal raisoimable et sociable. « x\u reste, le droit naturel est immuable, jusque-là que Dieu même ne peut rien changer. Car, quoique la puissance de Dieu soit infinie, on peut dire qu il y a des choses qu'on ne saurait exprimer par des propositions qui aient quelque sens, mais qui renferment une manifeste contradiction. .Comme donc il est impossible à Dieu même de faire que deux fois deux ne fassent pas quatre : il ne lui est pas non plus possible de faire que ce qui est mauvais en soi et de sa nature ne soit pas tel. Car, comme du moment que les choses existent une fois, leur être et leur essence ne dépendent plus d'ailleurs, il en est de même des propriétés qui suivent nécessairement de cet Etre et de cette essence : or, telle est la qualité de certaines actions, que l'on juge mauvaises en les comparant avec une Nature éclairée dune liaison droite. Aussi, voyons-nous que Dieu lui-même consent que les Hommes jugent de sa conduite par cette règle"-. » Que si l'on dit que Dieu pourrait changer la nature des choses, « on avance là une proposition inintelligible et qui, examinée de près, n'implique pas moins contradiction. Car, ou les choses ne seront plus les mômes quoiqu'on leur donne le même nom : par exemple l'Homme ne sera plus un animal raisonnable et sociable, ce qui ne fait rien au sujet; ou bien les choses demeurant les njêmes, elles n'auront plus les mêmes })ropriétés et les mêmes relations essentielles, c'est-à-dire elles seront les mêmes et elles ne le seront plus, car l'essence d'une chose et la chose même ne diffèrent que de nom-^. »

La croyance en l'égalité naturelle des hommes, commune à tous les esprits du xvrii*^ siècle, rationalistes ou sensualistes,

' Vatlcl, le Droit des gens ou principe de lu loi naturelle, Londres, 1768 ; Préliminaires, 18.

- (Irotius-Piarbeyrac, le Droit de la guerre el de la paix, liv. T, § 10, 5. " Ibid., note 14.

encyclopédistes ou traditionnalistes, conduisit les hommes de la Révolution aux deux Déclarations de 89 et de [)'.i, qui établissent l'égalité civile, l'égalité politique et impliquent par voie de conséquence, comme le déduiront bientôt les Babouvistes, l'égalité sociale de tous les hommes.

L'invariabilité de l'essence, la fixité de l'espèce entraînent, à titre de corollaire, la distinction des caractères d'une substance individuelle en nécessaires ou essentiels et contingents ou accidentels. Si Ton prend un individu tel que Socrate, il manifeste au cours de sa vie certains caractères permanents et invariables qui font dire de lui, à tout instant, qu'il est un homme : ces caractères, il les possède par essence, par définition, en propre et immédiatement. 11 manifeste d'autres caractères, variables et caducs, qui ne se déduisent pas de sa définition d'être humain : on dit qu'ils sont accidentels ou contingents. Il faut entendre par là qu il ne les possède pas en tant qu'il est ce qu'il est, secundurii qiiod ipsuin est, c'està-dire en tant qu'il est homme, car alors ils appartiendraient communément à tous les autres individus de l'espèce.

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