L. RouGiER
dicitur esse quodhabet ipsum esse quasi in suo essesubsistens. Unde so\iv substantiae proprie et vere dicuntur entia*. » Ainsi, les Grecs rendent par les termes a-J5v7rap-/.Ti;, xj9-jt:Ô7-j>-o;, les Latins, par suhsistens ou existens a se, lidée que les substances premières existent en soi et par soi.
Si 1 on donne à ces définitions une portée ontolog-ique, elles impliquent que les individus existent, indépendamment du milieu qui les entoure. On peut légitimement parler dun homme en soi, d'un cheval en soi^ comme de réalités qui, pour subsister, nont pas besoin du concours de certaines circonstances extérieures. Cette illusion, créée par le langage, provient d'une fausse interprétation du processus d'abstraction qui donne naissance aux idées générales.
Au début de la vie psychologique, le monde extérieur se présente à nous comme un continu sensible, infiniment ondovant et divers. Progressivement, par le jeu de l'association des idées et de l'attention sélective, guidées par les exioences de la pratique, nous morcelons ce continu primitif en une série d'objets distincts, localisés dans un espace à trois dimensions. Un objet sensible est im groupe à peu près stable de sensations, associées dans un même état de conscience, suffisamment remarquable pour mériter d'être isolé par l'attention du milieu qui l'entoure. Les déplacements sanS' chant^-ement de forme des corps solides nous conduisent principalement à opérer ce morcellement du continu sensible primitif. Si l'enfant distingue la chaise du plancher qui reste immobile, c'est qu'elle peut être soulevée au-dessus du plancher qui se dérobe, et qu'elle peut se détacher sur divers fonds de perspective. A ces groupes à peu près stables de sensations nous conférons une sorte d'unité. métaphysique, garantissant leur identité dans le temps, en leur conférant un nom, comme s'il s'agissait de personnes. Nous parlons d'eux comme de choses en soi, c'est-à-dire comme si, pour exister, ils n'avaient pas besoin des multiples circonstances extérieures, mécaniques, physiques, chimiques, biologiques, etc.,. sans lesquelles ils cesseraient d'être.
Cet artifice de langage est indispensable pour empêcher notre pensée de sombrer dans la confusion. Mais ce n'est qu'un artifice en vue de faciliter le discours, artifice qui,
si nous n'y prexions pas garde, nous achemine invinciblement au réalisme. Si nous prenons les distinctions logiques de notre esprit pour des distinctions réelles entre les choses, nous croirons en l'existence d'objets en soi, indépendants du milieu qui les entoure.
Au lieu de voir dans un objet un système stable de qualités, que notre attention isole par abstraction du milieu qui l'entoure, mais qui est en perpétuel équilibre avec ce milieu, si bien que les variations des propriétés du milieu entraînent celles du système correspondant, et que les propriétés de ce système dépendent, d'une part de son évolution antérieure, d'autre part de l'état actuel du milieu ambiant, nous le considérerons comme un système rigoureusement clos, comme un tout, un absolu, une substance, une monade. Nous rapporterons les propriétés qu'il manifeste à une réalité mystérieuse, son essence intrinsèque, que les métaphysiciens définissent : ce que cet objet est par soi, o /iyîT^t /.a^' o:l'ô. Gomme, d'une part, la nature se répète avec une assez grande monotonie, en particulier dans la production des êtres organisés, de sorte que nous pouvons ranger les objets ([u'isole notre attention en espèces et en genres ; comme, d'autre part, il n'est pas d'oljjet si stable qui ne manifeste quelques variations au cours du temps, ni deux spécimens de la même espèce si identiques qui ne présentent quelques différences individuelles, nous serons conduits à parler un double langage. Nous distinguerons dans un objet les caractères qui nous paraissent invariables dans le temps et communs dans l'espace à tous les individus appartenant à la même espèce, et ceux qui sont variables dans le temps et diffèrent d'individu à individu dans l'espace. Nous dirons que les premiers dépendent uniquement de l'essence de l'objet, au lieu que les seconds sont accidentels et résultent de l'action du monde extérieur sur l'objet. Nous parlerons ainsi, au sujet des caractères essentiels, le langage de l'ontologie qui est celui de la métaphysique ; au sujet des caractères accidentels, le langage de l'équilibre qui est celui de la physique. Nous pourrons du reste refuser de faire cette petite concession à l'esprit scientifique. Il suffira d'admettre l'existence d'une essence individuelle, propre à chaque substance singulière. Tous les prédicats, permanents ou transitoires, variables ou invariables, qui s'attribueront, au cours de son histoire, à un même sujet, seront issus de son
fonds propre, sans rien devoir à l'action du monde extérieur. C'est le point de vue de Leibniz, qui pousse l'esprit métaphysique à son extrême paroxysme.
En réalité, il n'existe ni genres, ni espèces, ni individus. Locke avec assurance, BulFon avec timidité et au prix de plus d'une contradiction, Lamarck avec rig-ueur ont rejeté le réalisme des espèces et des genres ; ils ont proclamé qu'il n'existe que des individus.
Allant plus loin, nous dirons à notre tour que l'individu n'a pas plus d'existence absolue que l'espèce. Il résulte d'une abstraction du premier degré, celle du milieu extérieur, alors que l'espèce résulte d'une abstraction du second degré, celle du milieu et des différences individuelles entre les représentants d'une même espèce. Un organisme individuel n'est pas une réalité en soi, une monade, un système clos : il n'existe qu'en fonction du milieu qui l'entoure et il subit les répercussions incessantes des variations de ce milieu qu'il contribue à modifier en retour. On ne peut l'isoler de son ambiance que par convention, et l'on risque de ne rien comprendre aux phénomènes dont il est le siège, dès qu'on le considère à part, pris en lui-même. Par exemple, la forme des poissons est absolument inexplicable et sans raison suffisante, si l'on fait abstraction de leur milieu aquatique. M. Houssay^ est arrivé à en rendre compte par le modelage dû à la résistance de l'eau et aux tourbillons engendrés en vertu de leur propulsion.
Pour conclure, nous pouvons rapprocher ce que nous avons dit de l'origine du réalisme mathématique avec ce que nous venons de dire de celle du réalisme dans les sciences de la nature. Dans les sciences mathématiques, nous objectivons des notions qui sont de pures créations de notre esprit, parce que nous ne prenons pas garde que leur être et leurs propriétés dépendent uniquement des conventions initiales que nous avons posées librement au début. Dans les sciences de la nature, nous réalisons les notions d'individus, d'espèces et de genres, parce que nous faisofis abstraction des circonstances extérieures qui conditionnent leur existence et en partie leurs caractères. Dans un cas comme dans l'autre, nous transformons indûment une existence purement conditionnelle, soit logique, soit empirique, en une existence absolue.
> Houssay, Forme, puissance et slubilité des poissons, Paris, 191a.
LK UKALISME 389